Robin Walter : « L’émotion, je l’ai ressentie surtout dans la découverte de toute cette histoire. »

21 novembre 2010 0 commentaire
  • Traitant d’un sujet délicat, Robin Walter raconte la déportation de son grand-père, Pierre Walter, jeune résistant français, au camp de concentration de Dora de 1943 à 1945.

KZ Dora est votre premier album. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs ?

Depuis l’âge de 10 ans, je raconte des histoires illustrées. Très vite, j’ai utilisé les codes de la bande dessinée et j’ai ainsi découvert, au fil des années, l’immense possibilité qu’elle offre en termes de narration. Je suis d’ailleurs loin d’en avoir tout assimilé. Mes premières BD étaient destinées à mon petit frère. J’y reprenais les héros de mon enfance (Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque…) et réinventais leurs aventures. Pour atteindre mon objectif de devenir auteur de BD, j’ai fréquenté une prépa d’arts graphiques et intégré l’école des Beaux- Arts d’Angoulême. C’est finalement en tant qu’autodidacte que j’ai continué d’apprendre le dessin, tout en écrivant.

Pour un premier album, vous décidez de parler d’un sujet très difficile à aborder qui est celui des camps de concentration ; par ailleurs, vous vous appuyez sur l’histoire de votre grand-père. Comment vous êtes-vous décidé à rendre compte, si jeune, de cette partie de l’Histoire ?

Robin Walter : « L'émotion, je l'ai ressentie surtout dans la découverte de toute cette histoire. »
Robin Walter avec son grand-père et son père devant une maquette du camp de Buchenwald. Avril 2005.
(c) D.R.

Même si mon grand-père commençait à nous raconter ses souvenirs depuis déjà quelques mois, le voir témoigner sur les lieux de sa déportation a été une révélation. Il était alors évident que je devais raconter l’histoire qu’il avait vécue, et ainsi mettre en lumière le camp de Dora, volontairement laissé dans l’ombre, pour ne pas abîmer l’image des grands ingénieurs impliqués, qui avaient ensuite amené les grandes puissances mondiales dans l’espace. J’ai ainsi décidé d’écrire sur le sujet, lors de mon premier séjour à Buchenwald, lors d’un voyage organisé par l’association Buchenwald-Dora, accompagnant donc mon grand-père avec mon père et ma grand-mère. J’ai découvert à ce moment là toute l’histoire du camp de Dora, puisque le circuit nous avait également conduits à Peenemünde, le centre de recherche qui a vu naître les fusées V2. Au moment d’écrire le scénario, je me suis demandé s’il n’était pas plus sage d’attendre et de me faire la main avec d’autres projets, afin de réaliser par la suite une œuvre plus mature sur Dora, mais j’avais vraiment envie de raconter cette histoire, et la maladie de mon grand-père n’a fait qu’accentuer cette envie de me plonger dans son passé.

Combien de temps avez-vous mis pour réaliser cette histoire ?

Le voyage dont je parlais a eu lieu au milieu des années 1990. J’y suis retourné 3 ou 4 fois sur les 15 années suivantes. Mais c’est seulement il y a quatre ans que j’ai commencé à mettre mes idées sur papier et faire quelques recherches graphiques. J’ai ensuite approfondi l’affaire pour monter un scénario réaliste et authentique. Il y a deux ans, je rencontrais Marie Moinard, mon éditrice, et je commençais la réalisation des 82 planches du premier tome. Je les ai terminées en juin dernier. Je note tout de même les progrès que j’ai fait en dessin, depuis les premières planches, tant au niveau de la qualité qu’en terme de rapidité.

En dehors de votre famille, à qui vous-êtes vous adressé pour vérifier vos propos ?

En dehors des mémoires de déportation de mon grand-pèr, qu’il avait remises à chacun de ses petits-enfants, encouragé par mon père, j’ai aussi recueilli de nombreux témoignages des déportés qui participaient aux voyages dont je parlais tout à l’heure. Et puis, si le camp de Dora n’a jamais été mis à l’honneur au cinéma ou en bande dessinée, il l’a été à travers plusieurs bouquins. Souvent des souvenirs d’anciens prisonniers. Le livre d’André Sellier (également ancien déporté) « Histoire du camp de Dora » m’a servi de socle pour comprendre l’univers des camps, mais aussi celui de Peenemünde. C’est lui qui m’a le plus aidé, indirectement. Sinon, j’ai profité des connaissances sur le sujet, d’Yves Le Maner, historien et ex-directeur de la Coupole de St-Omer. C’est un musée, dans le Pas-de-Calais, situé sur le site de ce qui aurait dû être une base de lancement de V2 vers l’Angleterre. L’expo permanente a pour sujet les V2, donc Peenemünde et Dora. Maud Jarry aussi m’a donné plusieurs précisions sur les ingénieurs allemands, et sur les V2. Elle est l’auteure de « Armes V1 & V2 et les Français ». J’ai aussi reçu l’aide du Général Raynaud sur le sujet de l’école de l’air.

Vos recherches vous ont-elles fait découvrir des choses que vous ignoriez ?

Globalement, je ne peux pas dire que j’ai découvert grand chose lors de mes recherches sur la déportation, vu que le sujet m’était familier depuis déjà quelques années. Disons que cela m’a permis de remettre en place de manière précise ce que j’avais découvert en m’intéressant au sujet lors des voyages en Allemagne. Par contre, j’ai réalisé les difficultés d’exister sous l’occupation, pour une école militaire française, en faisant mes recherches sur l’Ecole de l’Air, que fréquente l’un de mes personnages. J’en ai appris pas mal sur l’organisation SS, également. J’ai dû me pencher sur la résistance aussi. Quand on est intéressé par cette période de l’Histoire, tout cela est passionnant.

Extrait de "KZ DORA"
(c) Robin Walter / Des ronds dans l’O

Votre grand-père a-t-il suivi la réalisation de vos planches ?

Il n’a jamais rien vu. Il est tombé malade d’Alzheimer et était à un stade trop avancé quand j’ai commencé à dessiner sur le sujet. Mon père prétend que son père savait que j’ambitionnais d’écrire sur le sujet. Il est décédé il y a tout juste un an, après une longue période d’alitement qui m’a permis de me préparer au fait qu’il ne connaîtrait pas mon travail.

Qu’est ce qui vous a poussé à raconter cette histoire au travers de différents points de vue ?

Je crois que c’est la rencontre avec un ancien SS, qui est à l’origine de cela. C’était lors d’un voyage en Allemagne. Un soir, avait été organisée une rencontre entre les anciens déportés (et leurs familles) et ce vieil allemand. Ce fut poignant de voir cet homme demander solennellement pardon à mon grand-père et à ses camarades. Il nous avait montré des photos d’époque. Des photos personnelles de sa jeunesse, sur lesquelles il nous présentait ses amis. Des SS aussi pour certains. Sur ces photos, apparaissaient de jeunes adultes, riant et heureux de partager des moments d’amitié. J’ai alors réalisé que les SS n’étaient pas ces êtres dénués d’humanité, qu’on nous présente souvent dans des œuvres grossières. Qu’à partir du moment où ils étaient des personnes humaines, ils avaient eux aussi, chacun leur histoire. Comment et pourquoi en étaient-ils venus à obéir ou adhérer à une idéologie aussi monstrueuse que le Nazisme ? Ces questionnements m’ont donné l’envie de raconter Dora à travers les yeux d’un SS. Et puis du coup, le scénario chorale s’est imposé de lui-même. Il était logique de faire intervenir un scientifique travaillant sur les V2, et de rajouter un déporté et un SS pour élargir les horizons, tenter d’expliquer qu’il n’y avait pas un parcours type, mais que chaque personne avait vécu sa propre histoire.

Quel est le personnage qui représente votre grand-père ?

C’est celui de Paul. Comme mon grand-père, Paul a 18 ans au début de la guerre, et aspire à une carrière dans l’armée de l’air. Dans ce premier tome, leurs histoires sont très proches l’une de l’autre. J’ai changé légèrement quelques passages, mais le parcours est exactement le même. Ce qui n’est plus tout à fait le cas dans le second volume. Avec mon éditrice, nous avons publié des passages de ses mémoires, en fin d’album. On réalise assez aisément quel personnage était mon grand-père. J’ai d’ailleurs, en signe d’hommage, donné le numéro de matricule (Les Allemands numérotaient les déportés, plutôt que des les appeler par leurs noms, afin de leur enlever encore un peu plus de leur personne) de mon grand-père à Paul.

Votre ouvrage est préfacé par Stéphane Hessel [1], et soutenu par l’Association Française Buchenwald-Dora et Kommandos, ainsi que par la Fondation pour la mémoire de la déportation. Qu’est-ce que cela vous apporte ?

Le soutien de l’association Buchenwald-Dora et de la fondation à travers la commission Dora-Ellrich m’est très cher. Cela valide mon travail moral. Les historiens validaient quant à eux mon travail de recherche historique. Ce n’est pas la même chose. Concernant Stéphane Hessel, cela a été une très heureuse surprise. Car l’initiative n’était pas de moi, mais de Marie Moinard. Je trouve l’homme, sa vie, ses convictions, son œuvre remarquables, et en plus de donner de la valeur à ma BD, il permet de rendre un hommage encore plus respectueux à mon grand-père qu’il méritait assurément. 

Vous avez eu également l’occasion de vous exprimer à propos de "KZ Dora" lors d’un colloque à la Bibliothèque National de France le 6 mai dernier [2], à l’invitation de l’association Buchenwald-Dora et Kommandos. Avez-vous eu des retours de ces associations qui vous ont soutenu, ont-elles lu l’album ?

Marie-France Reboul, la secrétaire générale de l’association Buchenwald est à l’initiative de ce colloque intitulé « Résister par l’art à Buchenwald et Dora ». Plusieurs artistes ont en effet dessiné sur place, ou en rentrant d’Allemagne. Certains ont même survécu grâce à cela, à la manière du petit « Yossel » imaginé par Joe Kubert, qui troque ses dessins contre de la nourriture. Marie-France avait entendu parler de ma BD, et recherchait justement de jeunes artistes pour illustrer la manière dont ceux de ma génération traduisaient la vie des camps. Le court-métrage de Cyril de Commarque « La racine perdue, le père de mon père  » avait ainsi également été projeté. J’étais ravi de pouvoir parler de KZ Dora, avant même la sortie de l’album. Quand Marie-France a pu la lire, elle m’a dit qu’elle avait apprécié la BD et qu’elle y avait retrouvé certaines scènes identiques à ce qu’elle s’était elle-même imaginée en écoutant et lisant les différents témoignages.

Dessin inédit réalisé par Robin Walter pour la carte de membre de l’Association française Buchenwald Dora et Kommandos.
(c) Robin Walter 2010

La lecture est parfois assez difficile d’un point de vue émotionnel, avez-vous ressenti de la difficulté au fur et à mesure de la réalisation du livre ?

L’émotion, je l’ai ressentie surtout dans la découverte de toute cette histoire. Lors des voyages effectués en Allemagne, ou sur les différents sites (Compiègne, St-Omer…) Mais j’ai réussi à prendre un peu de recul, pour ne pas imaginer mon grand-père derrière chacun de mes coups de crayon. Évidemment, il y a eu des passages plus difficiles que d’autres. Je me souviens que lorsque mon grand-père est décédé, je dessinais justement une planche mettant en scène Paul et sa fiancée. J’ai eu du mal à la terminer sans y voir constamment mes grands-parents. Je pense qu’au niveau émotionnel, c’est plus difficile pour ma famille, qui est davantage dans la découverte. Même si globalement, ils connaissent bien son histoire, la voir en images n’a pas dû être forcément facile à affronter.

Pourquoi avoir choisi de réaliser votre histoire en deux volumes ?

J’avais découpé mon scénario en 160 pages, et je savais qu’il me fallait environ trois années pour les dessiner. J’ai tout imaginé : 3 tomes, 2 ou 1 seul. Même si je suis conscient que cela puisse être frustrant pour le lecteur de devoir attendre plusieurs moi pour connaître la suite d’une histoire, je ne me voyais pas m’enfermer trois ans sans aucun retour. C’est assez logiquement que le choix de réaliser l’histoire en deux volumes s’est fait. Je ne le regrette vraiment pas aujourd’hui, car tout ce qui se passe autour de la sortie de ce premier tome, me motive pour la suite.

Pourquoi avoir choisi un petit éditeur pour publier une œuvre d’une telle ampleur ?

Ce projet m’étant très personnel, je souhaitais une liberté totale, avoir l’impression de faire « mon » livre, pas de faire seulement partie d’une chaine, comme je l’imaginais, peut-être à tord, être le cas chez d’autres éditeurs. En rencontrant Marie Moinard, j’ai tout de suite compris que non seulement, chez Des ronds dans l’O, je pouvais trouver tout cela, mais qu’en plus, je bénéficierais d’un réel soutien. Et puis son dynamisme m’a plu. Je me suis dit qu’elle saurait défendre KZ Dora et qu’elle saurait atteindre les lecteurs intéressés par le sujet.

Avez-vous eu l’occasion de rencontrer des lecteurs ?

Le public que j’ai pour l’instant rencontré (au salon BD du Bourget, ou celui de St-Parres Aux Livres) n’avait pas encore lu l’album, puisqu’il le découvrait. Les personnes semblent néanmoins sensibles au fait que je sois petit-fils de déporté et que je raconte l’histoire de mon grand-père. J’aime beaucoup ces échanges. Ils me parlent souvent de leur histoire, car beaucoup ont un aïeul direct ou indirect qui a été concerné par la déportation. Je m’en rends compte désormais. Une anecdote illustre cela : J’avais tenu à informer les voisins de mon immeuble de la sortie de mon album, car j’en avais parlé à certains. J’avais ainsi accroché un petit flyer dans l’entrée. Quelques jours après, j’ai reçu un mot de l’un d’eux, à qui je n’en avais pas parlé auparavant, qui se disait très intéressé par ma BD car son grand-père avait été déporté à Buchenwald. Pour conclure l’histoire, Il m’a dit qu’il allait la lire et qu’il serait ravi d’échanger alors avec moi. Sinon, les retours de lecteurs sont ceux de ma famille (souvent émouvants) et de mes amis. Leurs félicitations me touchent énormément mais elles auront forcément une autre saveur quand elles viendront de lecteurs inconnus. Je suis également très sensible aux bonnes réactions des libraires. Ceux que j’ai rencontrés pour l’instant ont beaucoup aimé mon album, et ont à cœur de le faire découvrir à leurs clients.

A quelle date doit paraître la deuxième et dernière partie ?

A l’automne 2011. Dans une petite année, donc. J’espère le plus vite possible !

- Lire la chronique de l’album.

(par François Boudet)

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