Rokhaya Diallo :"Empêcher la liberté de parole serait un manque de respect à la mémoire des victimes des attaques terroristes de Paris"

11 mai 2015 10 commentaires
  • Ces dernières années, Rokhaya Diallo s'est imposée comme l'une des figures charismatiques du discours antiraciste. Militante, auteure, journaliste, polémiste et réalisatrice de documentaires, elle ajoute aujourd'hui une nouvelle corde à son arc : la bande dessinée, en publiant aux éditions Delcourt son premier album : Pari(s) d'amies. Opportuniste et étonnant ? Pas vraiment...

Mademoiselle Diallo nourrit en effet depuis longtemps une vraie passion pour la bande dessinée et le cinéma d’animation et ce, depuis son plus jeune âge. Ayant débuté sa carrière notamment chez Disney Channel dans le service des acquisitions de programmes, la jeune femme y découvre une politique d’entreprise pragmatique qui s’efforce de représenter la diversité ethnique et sociale de la société. Une révélation. Par la suite, Rokhaya poursuivit son parcours dans l’audiovisuel avant d’être rattrapée par son engagement social.

Rokhaya Diallo :"Empêcher la liberté de parole serait un manque de respect à la mémoire des victimes des attaques terroristes de Paris"
Pari(s) d’amies
Rokhaya Diallo & Kim Consigny (c) Delcourt

Vous venez de publier Pari(s) d’amies avec la dessinatrice Kim Consigny chez Delcourt. Est-ce votre première BD ?

Rokhaya Diallo : Oui, c’est ma première BD. C’est notre premier album à toutes les deux d’ailleurs.

Comment est né ce projet ?

Deux choses différentes. Premièrement, j’ai toujours aimé la BD. J’en lis depuis l’adolescence et c’est encore le cas actuellement. Ce que je préfère, ce sont surtout les mangas. Je fais partie de la génération Dorothée, qui a été bercée à l’animation japonaise.

Par la suite, j’ai eu l’occasion de travailler dans l’animation avec Clément Oubrerie et Joann Sfar. C’est durant cette période que j’ai rencontré Sophie Chédru, qui est aujourd’hui éditrice chez Delcourt. Elle a repris contact avec moi pour me proposer de faire une bande dessinée. Au départ, elle me connaissait en tant que militante et elle voulait que je fasse quelque chose d’assez sérieux sur le racisme ordinaire, mais ce n’était pas mon envie. Cela ne me dérange pas d’écrire un essai sur ce sujet, mais comme c’était de la BD, j’avais plutôt envie de raconter la vie de femmes trentenaires d’origine diverses. Ce n’est pas un livre centré sur le racisme ordinaire. Je voulais parler de ce que mes copines et moi vivons, mais sur le ton de la comédie. Ma proposition l’a surprise mais elle a plutôt accroché à mon idée.

Rokhaya Diallo
Crédit photo : DR

À quelle époque avez-vous travaillé avec Clément Oubrerie et Joann Sfar ?

J’ai bossé deux ans pour eux dans leur boîte de production Autochenille. J’y étais à l’époque de la production du Chat du Rabbin. Mon rôle était de développer des projets autour d’adaptations de leurs BD telles que Les Sardines de l’espace. Leur volonté était de développer des idées de scénarisation de leurs œuvres mais pour la télévision, entres autres. Je ne devais pas seulement me limiter aux BD de Joann et Clément, il fallait aussi travailler sur les BD de leurs proches comme Mathieu Sapin. Mais la crise autour de la suppression de la pub à France Télévisions est arrivée en 2008, ce qui a pas mal limité la concrétisation de beaucoup de projets car ce groupe était un gros acquéreur de contenus. Ensuite, j’ai été approchée par Canal + pour intégrer la matinale et par RTL. Du coup, j’ai cessé ma collaboration avec Autochenille pour partir complètement sur autre chose.

J’ai découvert que vous étiez proche de l’association qui a fondé la Japan Expo. Vous avez même fait partie de cette aventure au début...

Oui, c’est exact. Je fais partie des membres fondateurs de cet événement. Je connais bien toutes ces personnes. Je les ai fréquenté lorsque j’étais lycéenne et après, durant mes études. C’est mon univers.
À l’époque, en 1996, j’étais membre d’une association, GotohWan, spécialisée dans le doublage parodique de films d’animation. Cette structure a quand même fait de vrais doublages, sur lesquels j’ai travaillé d’ailleurs. J’ai doublé le personnage de Kamui Shirō lorsqu’il était enfant dans X1999 de Clamp et le personnage de Ex dans Ah ! My goddess : Le film.

Continuez-vous de suivre les conventions de la Japan Expo ?

J’aimerais bien, mais ces dernières années, comme l’événement est organisé au début du mois de juillet et que je suis rarement en France à cette période de l’année, je suis contrainte de suivre l’événement de loin. J’espère cependant pouvoir y retourner cette année.

Cassandre et Aminata en grande discussion capillaire

Dans votre première BD, vous avez choisi une thématique qui vous ressemble : vous abordez le mouvement nappy en vogue chez les femmes noires un peu partout dans le monde comme en France, et qui prône le retour aux cheveux naturels. Vous-même, vous êtes une nappy il me semble, à considérer votre coiffure…

En fait, je suis une nappy sans l’être... Comme beaucoup de femmes noires, je me défrisais souvent les cheveux lorsque j’étais plus jeune puis, il y a plus de dix ans, j’ai arrêté de le faire. J’en ai eu marre, je me suis coupé les cheveux il y a sept ans pour arborer la coiffure avec laquelle on me connaît aujourd’hui. Il n’y avait pas de démarche revendicatrice lorsque j’ai coupé mes cheveux : je ne voulais plus avoir à utiliser les produits chimiques qui modifient leur texture. Je ne suis pas comme mon héroïne Cassandre qui est devenue nappy suite à un voyage aux États-Unis et qui a développé tout un discours sur l’identité.

Vous abordez d’autres thèmes dans ce premier album, notamment la question de l’identité française, à travers deux sœurs maghrébines. La première, Mariame, a très bien réussi sa carrière professionnelle. En dehors de ses amies et de sa famille, elle n’est pas perçue comme une Arabe. Elle ne porte pas le voile. Surtout, tout le monde l’appelle “Marianne”, suite à une erreur de graphie sur sa carte d’identité. À l’inverse, sa sœur jumelle, Malika, qui est voilée et attire sur elle les préjugés sur les Musulmans. Était-ce pour vous l’occasion de questionner le concept de l’assimilation à la française ?

Oui, il y avait de ça. Surtout, c’est une anecdote vraie qui est arrivée à l’une de mes amies : à sa naissance, ses parents l’ont prénommé Mariame mais l’officier de l’état civil a refusé d’enregistrer ce prénom et l’a changé en « Marianne ». Du coup, elle s’appelle officiellement ainsi. Pourtant, sa famille et nous, ses amis, l’appelons tous “Mariame” puisque c’est son vrai prénom. Finalement, mon amie est retournée à l’état civil pour les obliger à changer ses papiers d’identité afin que son prénom soit correctement orthographié.

Cette anecdote est intéressante du point de vue de la question de l’assimilation à la française, en effet car “Marianne” est un prénom symbolique en France. À côté, il y a Malika qui porte le voile mais, en même temps, elle est super lookée, ce qui est à l’opposé de l’image que l’on pourrait se faire d’une femme musulmane qui porte le voile. À travers les sœurs Marianne et Malika, je voulais montrer que deux personnes issues du même monde pouvaient faire des choix de vie radicalement différents et pour autant rester très intéressantes.

En France, il y a une vision du voile qui est dominante, caricaturale, et très éloignée de la réalité de ce que vivent ces femmes. Je voulais faire le rapprochement là où la société française a tendance à opposer la “beurette émancipée”, mignonne, non voilée et qui bosse dans les RP et la “beurette voilée”, qui serait prétendument opprimée par sa religion et sa culture musulmane. Là, on voit que ce sont deux sœurs, qui sont très proches mais qui ont fait des choix différents.

Malika & Marianne

Vous avez aussi opposé les personnages de Cassandre et d’Aminata dans votre BD. Cassandre est métisse et elle porte en elle une sorte de revendication “pro-black”, tandis qu’Aminata est française originaire d’Afrique de l’Ouest. Elles ont toutes les deux fait de solides études. Aminata a très bien réussi sa carrière professionnelle. Toutefois, elle se défrise régulièrement les cheveux afin d’être tranquille au boulot.

Oui, c’était mon idée. J’aime particulièrement le personnage d’Aminata (Amy, NDLR) car elle me ressemble plus. Comme moi, elle est d’origine sénégambienne [1], elle a grandi dans les quartiers populaires, ce qui ne l’a pas empêché de réussir sa carrière professionnelle. Elle assume très bien sa double culture sénégalaise et française mais, pour autant, elle a fait un autre choix pour ses cheveux.

Le cas de mon héroïne est différent. Cassandre est une bourgeoise. Elle est métisse et elle a grandi dans un milieu très favorisé. Tandis qu’Aminata a dû beaucoup se battre pour réussir sa vie. Elle est cadre dans une grosse boîte et la question des cheveux est pour elle accessoire car elle a d’autres priorités. Elle s’est tellement battue pour briser le plafond de verre et atteindre ce niveau de responsabilités qu’elle n’a pas envie de se compliquer la vie avec une coiffure plus naturelle qui pourrait susciter la curiosité, voir la suspicion auprès de ses collègues et supérieurs. Pour autant, Amy n’est pas moins intéressante que Cassandre. À travers ses deux personnages, je voulais montrer qu’il était possible d’affirmer son identité noire de plusieurs manières.

Le parcours de vie de Cassandre et d’Aminata détermine-t-il leurs choix amoureux ? Cassandre est issue d’un milieu aisé et semble être plus attirée par les hommes noirs, tandis qu’Aminata, d’origine populaire, partage sa vie avec un homme blanc. On a l’impression que la situation sociale d’origine de Cassandre lui donne ce “luxe” de choisir son partenaire. C’est d’autant plus fort qu’elle est métisse. La situation d’Aminata pourrait laisser penser le contraire. Cette situation a souvent été observée chez des personnalités politiques, du show-business ou encore du sport. Par exemple, on remarque que parmi les personnalités françaises noires ou maghrébines, nombreuses sont en couple avec un homme blanc ou une femme blanche...

Quand on est issu des minorités et que l’on réussit professionnellement, on se retrouve dans un contexte où les gens sont majoritairement blancs. On a peu de chances de rencontrer quelqu’un de sa couleur de peau car l’échelle sociale est ainsi faite qu’arrivé à un certain niveau, on a peu de chance de rencontrer un homme ou une femme de son origine ethnique.

Cassandre est plutôt attirée par les hommes noirs mais, dans son cas, il y a aussi une démarche militante,car elle se cherche et choisir un homme noir est pour elle une manière de s’affirmer. Son raisonnement est un peu bête, car il ne faut pas juger la valeur des gens sur leur couleur de peau. D’ailleurs, elle s’est bien plantée aux USA puisque son ex est une ordure.

Je n’ai pas fait d’études sociologiques mais la situation d’Aminata est pour moi symptomatique de toutes ces femmes non-blanches qui réussissent en France. Elles sont souvent en couple avec des hommes blancs. Je ne peux pas expliquer pourquoi mais c’est quelque chose que j’ai pu constater. Je pense que cette situation correspond à une certaine réalité.

Heureusement que vous sauvez l’honneur des hommes noirs puisque Cassandre finit par rencontrer un homme bien. (Rires)

Oui, c’était aussi cela. Je n’avais pas l’intention de stigmatiser les hommes noirs ou blancs. Dans ma BD, il y a l’Afro-américain qui n’est qu’un sale coureur de jupons mais il y a aussi le petit ami de Claire la militante, l’espèce de BHL à deux balles qui est complètement con. Alors qu’Ali, le nouveau petit copain de Cassandre, il est bien, il est intelligent et puis… je voulais montrer un couple de Noirs ! On n’en voit presque jamais dans les fictions françaises et j’aimerais que ça change.

Effectivement, à la TV ou au cinéma, on voit rarement des couples exclusivement noirs ou maghrébins dans les premiers rôles, à l’exception des films ayant pour thème la banlieue, ce qui n’est cependant pas le cas des productions américaines.

Je constate que les couples de Noirs, d’Arabes et d’Asiatiques ne sont quasiment jamais représentés dans les fictions françaises. C’est comme si il y avait une sorte de règle tacite qui l’interdisait. J’ai l’impression que montrer ce genre de couple à la TV serait perçu comme du communautarisme. Ce constat me rappelle la petite phrase de Brice Hortefeux : “quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a trop que ça pose un problème..." Les couples mixtes existent dans la réalité et je trouve cela très bien. Je suis contente qu’on les montre dans les fictions françaises mais il y a aussi des couples exclusivement de Noirs ou d’Arabes, et des couples entre Noirs et Arabes, mais cette réalité-là est beaucoup moins présente, et c’est dommage. Je rêverais de voir une comédie romantique avec Leila Bekhti et Tahar Rahim, qui forment d’ailleurs un vrai couple à la ville.

Ce serait aussi un moyen pour une partie du public français de se sentir représenté et de gagner un peu en estime d’elle-même car lorsque l’on voit un(e) Noir(e) ou un(e) Arabe réussir et que cette même personne ne se met pas en couple avec un quelqu’un de son origine ethnique, on peut avoir l’impression que l’on n’est pas assez bien pour elle. C’est difficile.

Changeons de sujet, si vous le voulez bien, et revenons ensemble sur les événements tragiques qui ont eu lieux à Paris au mois de janvier dernier. Le jour de l’attentat terroriste des frères Kouachi contre Charlie Hebdo, vous avez été prise à parti en direct sur RTL par un journaliste du Figaro, Yvan Rioufol. C’est ensuite Caroline Fourest qui vous a traité de "Charlot" à propos de Charlie, vous reprochant d’avoir été critique envers Charlie Hebdo. Quelques semaines plus tard, c’est la maire socialiste du XXe arrondissement de Paris qui vous a interdit de participer à une conférence sur le féminisme en raison, notamment, de votre qualité de signataire d’une tribune en 2011 à propos des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Vous êtes devenue une cible médiatique...

L’éditorialiste du Figaro Yvan Rioufol m’avait prise à parti parce que je suis musulmane. Cette altercation a eu lieu lors d’une émission de Marc-Olivier Fogiel sur RTL, en direct. Il y avait beaucoup d’émotion et M. Rioufol m’a interpellée en tant que musulmane pour m’intimer de me désolidariser des actes terroristes qui venaient d’être commis. Il n’était pas au courant de cette histoire de tribune et ça n’avait rien à voir avec mes prises de position. Je n’étais plus une citoyenne, j’étais une musulmane. C’était juste du “délit de religion”.

Ça m’a touchée parce qu’il m’a attaqué le jour-même de l’attentat contre Charlie. J’étais comme tout le monde, complètement retournée par ce qui venait de se passer. De plus, il y avait un dispositif de sécurité très impressionnant ce jour-là à la radio, avec des policiers armés partout, le doigt sur la gâchette. Il y avait une ambiance très étrange et personne n’était bien. J’ai craqué. J’étais d’autant plus bousculée lorsque j’ai pensé à toutes ces personnes musulmanes en France qui allaient probablement subir le même genre de vexations. J’avais un micro pour m’exprimer sur un grand média. Marc-Olivier Fogiel, Xavier Couture et Laurence Parisot étaient présents pour me défendre, mais j’ai pensé à tous ces anonymes qui allaient subir la même chose sans forcément pouvoir répondre. C’est ce qui m’a choquée. Je travaille depuis cinq ans sur l’une des plus grandes radios de France, j’ai beau être journaliste et avoir la carte de presse, on me renvoie quand même à ma condition de musulmane.

Sur RTL, l’altercation avec l’éditorialiste Yvan Rioufol

Ce qui m’a aussi choquée, c’est la chasse aux sorcières qui s’est organisée après les attaques. On a commencé à pointer du doigt ceux qui avaient été critiques à l’égard de Charlie Hebdo, qui avaient signé un texte contre ce journal. Et c’est là que l’on fait resurgir cette tribune que j’avais cosignée en 2011, alors que j’étais une parmi vingt autres personnes. Et on me l’a reproché quatre ans plus tard en disant que cela avait un lien avec les attentats de janvier. On remettait donc en cause ma liberté d’expression de manière complètement anachronique pour m’expliquer que je ne pouvais pas être critique à l’égard de Charlie Hebdo. J’ai trouvé cela complètement surréaliste. On peut ne pas être d’accord avec moi, je l’entends. Mais de là à faire un lien entre ce que j’ai signé et les attentats meurtriers de Paris, c’est incroyable ! C’est méprisant à l’égard de la mémoire de toutes ces personnes qui sont mortes lors de ces attaques. C’est manquer de respect à leur mémoire que de vouloir empêcher la parole d’être libre après leurs morts.

La une de Charlie Hebdo rebaptisée "Charia Hebdo"
Cette caricature du prophète Mahomet dessinée par Luz pour l’édition "Charia Hebdo" du journal satirique fut probablement à l’origine de l’incendie criminel qui avait détruit la rédaction du journal en 2011.

N’est-ce pas précisément ce genre d’amalgame envers les Musulmans que vous vouliez dénoncer en signant cette tribune en 2011 ?

Disons qu’en 2011, le climat était déjà malsain pour les Musulmans en France avec les propos du ministre de l’Intérieur de l’époque Claude Guéant, le débat sur l’identité nationale, etc. J’estimais que dans ce contexte-là, continuer à produire des choses qui humiliaient les Musulmans était problématique. Je connais beaucoup de gens qui se sentaient vraiment humiliés par ces caricatures. Des citoyens lambda dont certains ne sont même pas pratiquants. Ce n’étaient en rien des extrémistes, mais ils se sont sentis humiliés. Et continuer à produire des choses qui blessent profondément les Musulmans, dans un contexte islamophobe… Je veux dire, on a le droit de le faire, Charlie Hebdo avait le droit de publier ces caricatures et même d’en dessiner d’autres, mais je trouvais que c’était bizarre pour des gens de gauche. Et c’est toujours mon avis. J’estime que la satire doit servir à s’en prendre aux puissants. C’est comme les blagues sur les Roms. Ça peut être drôle mais qu’elle est le sens politique de s’en prendre aux gens les plus faibles de la société ?

La fameuse une de Charlie Hebdo avec Marine Le Pen

Vous venez pourtant de dire que Charlie Hebdo avait le droit de caricaturer le prophète Mahomet. En tant que musulmane, avez-vous un problème avec ces dessins ?

À vrai dire je m’en fiche, ce n’est pas quelque chose qui me gêne à titre personnel. Ce qui me dérange c’est que cela offense des gens déjà stigmatisés. Je précise tout même que je ne suis pas en train de dire que l’on ne peut pas critiquer l’Islam. Nous sommes dans une république laïque et je suis contre le fait de faire de la théologie sur la place publique. Le Coran n’a aucune valeur juridique en France. C’est un livre spirituel. Nous sommes en France et, pour moi, la seule loi qui s’applique est celle de la République. Ceux qui font des interprétations et des exégèses de piètre qualité du Coran en les utilisant comme des arguments politiques se trompent. Comment des personnes qui se prétendent laïques peuvent-elles invoquer le fait que l’Islam dit ceci ou cela ? Ça n’a aucune valeur juridique en France.

Pour moi Charlie Hebdo est un journal très sexiste. Par exemple la dernière une avec Marine Le Pen m’a scandalisée. Je ne suis vraiment pas une fan de Marine Le Pen, loin de là, mais en tant que féministe, cela ne m’a pas plu.

Avez-vous vu le documentaire C’est dur d’être aimé par des cons consacré au procès fait contre Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet ?

Non, je ne pense pas l’avoir vu.

La bande annonce du documentaire de Daniel Leconte sur Charlie Hebdo, « C’est dur d’être aimé par des cons »

Vous avez cofondé les Indivisibles, une association qui lutte contre les discriminations en utilisant l’humour, notamment à travers la cérémonie parodique des Y’a bon Awards, au cours de laquelle sont remises aux lauréats des “trophées” en forme de peau de banane dorée. Quel est le but de cet événement ?

Notre but est d’épingler, mais sur le ton de l’humour, les propos racistes qui s’expriment dans l’espace public visible et les médias mainstream. De débusquer en particulier ceux qui ne sont jamais dénoncés. On s’intéresse très peu au FN par exemple. Et de plus en plus à des gens de gauche...

Certaines personnes vous ont critiquée pour avoir remis un Y’a bon Award à Charlie Hebdo, ce qui, selon eux, l’aurait stigmatisé en tant que journal raciste et aurait encouragé la violence à l’encontre des membres de cette rédaction. L’essayiste Caroline Fourest, ancienne collaboratrice de Charlie Hebdo, avait menacé de vous traîner en justice pour lui avoir également remis ce “trophée” en 2012.

J’insiste sur le fait que les Indivisibles n’ont jamais remis de Y’a bon Award à Charlie Hebdo [C’est Caroline Fourest qui a été nominée. NDLR]. Ce n’est jamais arrivé ! Toutes les cérémonies ont été relayées dans les médias et le palmarès est visible sur notre site. Plusieurs personnes ont affirmé publiquement que nous avions décerné un “prix” pour racisme à Charlie Hebdo, mais c’est faux. Nous ne les avons jamais nominés. Affirmer le contraire, c’est de la désinformation totale.

Mais ces même personnes vous ont accusée d’avoir concentré vos attaques sur Charlie Hebdo uniquement alors que ce n’était pas le seul journal français à avoir publié les caricatures de Mahomet. On vous a reproché d’avoir accusé à tort Charlie Hebdo d’islamophobie, un terme très contesté d’ailleurs...

Le terme est contesté en France, mais il est reconnu par les institutions internationales. J’en sais quelque chose car je suis élue au conseil d’administration de l’ENAR [European Network Against Racism, réseau européen contre le racisme, NDLR] et je peux vous dire qu’il y a de nombreux rapports de l’OFCE [L’Observatoire français des conjonctures économiques, NDLR] et des Nations Unis qui utilisent le mot « islamophobie ». Ce débat sur le terme « islamophobie » n’a lieu qu’en France. C’est encore l’exception culturelle française…

Concernant Caroline Fourest, c’est un jury de personnalités qui lui a décerné un Y’a bon Award. J’en profite pour rappeler que cette femme a été condamnée en octobre 2014 pour diffamation [En Première Instance. Un appel est en cours. NDLR] suite à une chronique mensongère au sujet d’une femme voilée. C’est la vérité sur ses pratiques journalistiques. Je recommande à toutes ces personnes qui s’en prennent aux Indivisibles alors qu’elles ont un rapport discutable avec l’éthique, de balayer devant leur porte. La vidéo de la remise du Y’a bon Award à Caroline Fourest montre qu’elle a été la lauréate la plus applaudie de la soirée. Contrairement à ce qu’elle prétend, Caroline Fourest est honnie des militants antiracistes de terrain.
Je précise enfin que les Indivisibles n’existaient pas à l’époque du procès fait contre Charlie Hebdo.

Les Indivisibles ont produits des court métrage d’animation tel que celui-ci afin de dénoncer de manière humoristique le racisme ordinaire

D’autres ont dit que nous étions “coupables” de ce qui est arrivé à Charlie Hebdo au mois de janvier dernier... C’est absolument scandaleux ! On nous accuse en substance d’avoir tiré sur des gens ! Entendre de telles choses, dans le JT de TF1 et au Grand journal de Canal+ est très grave. Cela nous met en danger. D’autres ont dit que j’étais “une collabo du terrorisme” et ont clairement cité mon nom. On ne peut pas dire d’un côté que l’on soutient la liberté d’expression d’une part et, de l’autre, attaquer des gens qui ont émis des avis divergents sur certains sujets.

Essayez-vous de débattre avec toutes ces personnes qui vous critiquent ? Vous animez depuis quelques temps une émission pour Médiapart qui s’appelle Alter-égaux et vous aviez reçu certains invités qui avaient la dent dure à votre égard comme l’anthropologue Jean-Loup Amselle. Comment se passe la sélection des invités ?

J’ai choisi tous les invités. Le concept de l’émission c’est que je propose à la rédaction de Médiapart des noms de personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord afin de les inviter à débattre avec moi.

Dans cette émission Médiapart de décembre 2014, Rokhaya Diallo a invité l’anthropologue Jean-Loup Amselle à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage "Les Nouveaux Rouges-bruns : le racisme qui vient"(Ed. Lignes)

Dans ce cas, ne pourriez-vous pas inviter Caroline Fourest pour débattre sur les sujets qui vous divisent ?

Caroline Fourest refuse systématiquement tout débat avec moi depuis trois ans.

Lui avez-vous proposé de venir débattre dans votre émission ?

Je ne suis pas opposée à l’idée de débattre avec elle mais elle refuse à chaque fois. On me rapporte qu’elle refuse de débattre avec moi dans les médias.

Je comprends tout à fait que l’on soit en désaccord avec moi et que l’on ne partage pas mes idées. Ça, je l’entends. Je ne suis pas sectaire. Mais je reste civilisée. Je pense qu’il faut maintenir le dialogue. En tout cas, c’est ce que j’essaie de faire dans mon émission. Par ailleurs, il est étonnant qu’elle s’en prenne uniquement à moi pour le Ya bon Award car il s’agissait d’un prix que lui a été attribué par le jury de la soirée.

Qui était membre de ce jury ?

Les listes des noms de tous les jurés, nominés et lauréats, ainsi que la vidéo de cette édition des Y’a bon Awards sont consultables en libre accès sur le site des Indivisibles.

Il y a quelques années, dans une autre affaire qui n’a rien à voir avec Charlie Hebdo, il y a eu un appel au viol contre vous sur Twitter.

C’est exact et j’ai gagné mon procès. J’ai d’ailleurs fait un documentaire intitulé « Les réseaux de la haine  » à ce sujet.


Grand écran : Les réseaux de la haine par LCP

Le documentaire “Les Réseaux de la haine” de Rokhaya Diallo dans son intégralité.

Je suppose qu’aujourd’hui, toutes ces affaires se sont tassées. Comment vivez-vous au quotidien après avoir été autant stigmatisée ? Avez-vous dû changer vos habitudes ? Avez-vous des craintes ?

C’est vrai, j’ai parlé de l’appel au viol mais j’ai aussi reçu d’autres menaces. Mais je ne médiatise pas car je n’ai pas envie d’être dans le rôle de l’éternelle victime. Il est vrai que j’en reçois encore souvent. Par exemple, j’ai encore fait condamner quelqu’un en décembre dernier car il m’avait menacée de mort et j’ai deux autres instructions en cours. Au mois de février de cette année, j’ai dû encore aller voir le juge d’instruction mais je n’ai plus envie de m’étendre sur ce sujet car ce qui m’arrive, arrive aussi à d’autres personnes exposées médiatiquement. C’est le lot de la prise de parole publique.

Comment je vis au quotidien ? Vous savez, je suis un peu entre deux mondes, j’ai un pied dans les médias et l’autre dans le secteur associatif. Je suis sur le terrain. J’ai pas mal de liens avec les associations et je constate qu’il y a une sorte d’incompréhension parmi les journalistes. Il y a un tel entre-soi qu’ils ont du mal à entendre ce que je dis. Parce qu’ils sont dans une bulle, cela les conduit à croire que le racisme ne les concerne pas, alors que nous évoluons quand même dans un univers qui n’est pas très divers en termes de couleur de peau. J’ai l’impression que ce que je dis semble susciter de la gêne. Le racisme c’est bien quand c’est les autres.

Revenons à votre BD. Comment s’est passée la rencontre avec Kim Consigny ?

Lorsque l’on s’est rencontrés, j’avais déjà rédigé un synopsis non dialogué et la caractérisation des personnages. Elle m’a fait des suggestions mais elle s’est surtout concentrée sur le dessin, la mise en scène, jusqu’à la mise en couleur. Elle a vraiment fait un super-boulot. C’est vrai que j’ai écrit l’histoire, mais elle a clairement plus travaillé que moi. Elle a même interrompu ses études pour finir la BD ! Elle remettra son projet de fin d’études cette année.

Kim Consigny

Nous avons beaucoup travaillé ensemble pour les recherches. J’ai fait quelques suggestions dans la mise en scène et j’ai laissé pas mal d’indications dans le script mais il y a aussi beaucoup de choses qu’elle a créées elle-même, comme la coupe de Minh Chau. C’est bien parce que ça correspond complètement à sa personnalité. Elle a fait des propositions sur les looks. Et puis, moi j’ai plus une culture manga contrairement à Kim Consigny et j’ai proposé plein de scènes un peu contemplatives que l’on peut voir dans la bande dessinée, notamment au début des séquences.

Avez-vous d’autres projets BD ?

Pas pour le moment, mais certaines personnes me demandent si il y aura une suite à Pari(s) d’amies. Je ne sais pas, car ce n’était pas prévu au départ. Cela dit, mon éditrice est ouverte à d’autres propositions de scénarios.

Actuellement, je travaille sur Mon Pari(s) Afro un livre qui paraîtra en octobre aux éditions Les Arènes et qui aborde plus en profondeur le sujet des cheveux naturels. Lorsque j’ai écrit Pari(s) d’amies, c’était un peu vague dans ma tête. Je me suis servi du sujet nappy pour des raisons uniquement fictionnelles, car je le trouvais intéressant et original pour une BD. Ça illustrait bien la quête identitaire de mon héroïne mais c’était aussi un projet professionnel puisque Cassandre essaie de monter sa boite de produits de beauté pour les femmes noires durant tout l’album.

Concernant Pari(s) d’amies, je ne suis pas fermée à l’idée de faire une suite car, l’air de rien, je me suis attachée aux personnages. À la lecture de la BD, on voit bien que c’est une mise en place et que l’on est potentiellement au début de quelque chose, mais tout ne dépend pas de moi. Le public est le seul juge.

Propos recueillis par Christian Missia Dio

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Crédits photos : DR

À lire sur ActuaBD.com :

- La chronique de Pari(s) d’amies
- L’interview de Kim Consigny

Le site de Rokhaya Diallo

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[1terme utilisé pour désigner les personnes ayant des origines à la fois du Sénégal et de la Gambie.

 
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10 Messages :
  • Comment peut-on dire de Rokhaya Diallo qu’elle est antiraciste ? Ses nombreuses prises de position et celles des Indivisibles affichent au contraire un racisme décomplexé. Qualifier Rockhaya Diallo d’antiraciste, c’est à peu près aussi logique que de dire des chasseurs qu’ils militent pour la cause animale, ou qualifier les climatosceptiques d’écologistes.

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  • Cela fait toujours sourire quand Mme Diallo nous parle de "racisme d’Etat" sans trop savoir de quoi elle parle. Ces deux dernières décennies, quels sont les deux pays épinglés pour avoir réellement pratiqué un racisme d’État, avec violences à la clef ? Le Zimbabwe et la Côte d’Ivoire : deux pays d’Afrique noire...

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    • Répondu par Kyle William le 12 mai à  22:29 :

      Epinglés par qui les deux derniers pays ? Et quel rapport avec Rhoakaya Diallo ? Elle est française et ses parents ne sont pas originaires de ces deux pays.

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      • Répondu par Abstentionniste le 13 mai à  11:36 :

        Épinglés par l’Histoire, tout simplement ! Au début des années 2000, les crimes racistes (viols, meurtres, pillages) commis en Côte d’Ivoire contre la minorité blanche ont été fortement encouragés par le gouvernement ivoirien de l’époque. Certains ont la mémoire courte. Quant au Zimbabwe, c’est le même schéma. L’apartheid de l’Afrique du Sud était également du racisme d’État dirigé contre l’ensemble de la population noire. Rien de tel en France ou dans n’importe quel pays européen depuis la fin de la seconde guerre mondiale : Madame Diallo use et abuse de termes dont elle semble ignorer la signification et la gravité. Pure manipulation démagogique.

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        • Répondu par Kyle William le 13 mai à  18:55 :

          Merci pour le rappel historique, même s’il est incomplet. Je ne souscris pas non plus aux exagérations dont Rokhaya Diallo est coutumière. Mais à nouveau, pourquoi mettre dans la balance les actes des gouvernements des pays dont vous parlez et Mme Diallo qui n’en est pas une ressortissante ?

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          • Répondu par Abstentionniste le 13 mai à  19:24 :

            Parce que c’est elle qui parle sans arrêt de "racisme d’Etat" à propos de la France, entre autres inepties. Elle ne semble pas réellement mesurer le sens des mots qu’elle emploie, d’où l’utilité de ce rappel et de ce comparatif.

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            • Répondu par Kyle William le 13 mai à  20:02 :

              Nous avons bien compris qu’elle exagère (encore que la France est elle-même encore et souvent "épinglée" pour non-respect des droits de l’homme"), mais encore une fois, pourquoi opposer comme arguments contre Mme Diallo des exemples pris dans des pays appartenant à ce que vous appelez "l’Afrique Noire" (que plus grand-monde n’appelle comme ça, par ailleurs) ?

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              • Répondu par Abstentionniste le 13 mai à  20:42 :

                Parce que sont des exemples qui viennent tout de suite à l’esprit, au vu de l’histoire récente ou relativement récente. Mai bon, la prochaine fois que je serai amener à commenter les propos de madame Diallo, je citerai également des exemples d’autres continents...Bonne soirée.

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                • Répondu par Kyle William le 13 mai à  20:57 :

                  ça sera certainement de meilleur aloi, en effet. Bonne soirée également.

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  • Bonsoir
    Cherchant à voir le site "les indivisibles" via votre lien, je tombe sur un site de consommation, d’objets sensationnels et de gadgets...
    Ce serait-il point une erreur de codage, ou alors , il y a piratage ?

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