Gagnez un séjour au Far West grâce à Hell West
Actua BD
Magazine quotidien d'actualité de la bande dessinée


Gagnez un séjour au Far West grâce à Hell West

Roland Garel (dessinateur, ancien syndicaliste) : "C’est le marché de l’album qui est responsable de la dégradation du statut des auteurs de BD."
11 janvier 2012

Partager sur Facebook Citer sur votre blog Version imprimable de cet article

Roland Garel (dessinateur, ancien syndicaliste) : "C'est le marché de l'album qui est responsable de la dégradation du statut des auteurs de BD."

Né en 1930, Roland Garel entre en 1947 aux éditions Mondiales de Cino Del Duca comme retoucheur et maquettiste et dessine pour cet éditeur des BD qui paraissent dans ses titres ("Tarzan", "L’Intrépide", "Nous Deux", "Intimité", "Hurrah-Aventures", etc.) Il travaille ensuite en agence où il a produit des centaines de BD pour les journaux. Il évoque avec nous son combat syndical pour lequel il est resté longtemps l’une des figures de proue. Selon lui, le marché de l’album a précarisé le statut des créateurs.

Comment vous en êtes venus à vous battre pour obtenir une sécurité sociale ?

L’un d’entre nous, un dessinateur qui faisait des planches à tout-va pour Opera Mundi, était devenu aveugle. À cette époque-là, on venait à la rédaction et l’on se retrouvait tous au café. Ce gars vient alors vers moi et me dit : "Je ne sais pas ce que je vais devenir : J’ai la Macula." Quand t’es jeune, tu ne sais pas ce que c’est. C’est une maladie qui fait que ta vue est complètement déformée. La troisième fois qu’on se voit, il me dit : "J’ai de l’argent devant moi mais, comme je ne sais plus dessiner, que deviendront mes enfants ?" Nous n’étions pas salariés à ce moment-là, nous n’avions pas de sécurité sociale. Nous avions un statut d’indépendant, nous cotisions à une caisse spéciale, mais sans sécurité sociale, cela a été comme cela jusqu’en 1974. La semaine suivante, à la réunion au bistrot, le mec n’était pas là. On a appris qu’il avait pris un flingue et qu’il s’était tué.

Mon père me disait : “si tu n’as pas les "sociaux", t’es foutu”. C’est pourquoi moi, je les avais. Quand je suis entré chez Del Duca en 1947 (la Sécurité Sociale avait été instituée cette année-là), je n’étais pas auteur, j’étais grouillot salarié, donc couvert par la Sécu.

J’y ai beaucoup appris : l’imprimerie, la photogravure, mes patrons parlaient très peu le français, il fallait compter en italien... Mais les indépendants n’avaient pas cette chance. Les éditeurs gardaient les originaux de nos dessins, sans contrepartie. Je les ai tous connus : Galland, Giffey, Cazanave... Ils venaient tous à la rédaction.

Roland Garel (dessinateur, ancien syndicaliste) : "C'est le marché de l'album qui est responsable de la dégradation du statut des auteurs de BD."
Roland Garel en septembre 2011
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un jour, le dessinateur Josse a attaqué son éditeur. Un ami lui avait dit : on t’impose de dessiner quelque chose de précis, tu es donc en état de subordination, tu ne peux donc pas être considéré comme un indépendant, mais comme un salarié. Il a fait un procès à son éditeur, il a été jusqu’en cour de cassation, mais il a gagné, ça a ouvert une brèche.

Le deuxième fait est que la plupart d’entre nous travaillions pour des quotidiens. On leur fournissait un contenu exclusif, on pouvait donc prétendre au statut, salarié, de journaliste. On a demandé notre carte de presse. Après un premier mouvement favorable, il y a eu un revirement : un dessinateur, disaient-ils, ne fait pas d’actualité, il ne pouvait donc prétendre à la carte.

Nous étions plusieurs : Bussemey, Cance... Nous avons fait un recours de ce refus auprès du Tribunal administratif. Bussemey et Cance ont obtenu gain de cause. Puis, le dessinateur Motti est allé au Conseil d’État. Il a gagné aussi. Nous avons obtenu la carte de presse.

Elle vous ouvrait le droit au salariat...

Exactement. Un premier syndicat avait été constitué dans les années 1960. Nortier l’animait et Poïvet en était le président. On avait fait une réunion dans l’atelier de Poïvet, avec tous les mecs qu’il connaissait : Uderzo, Giraud, le dessinateur Pierre Dupuis... Les revendications étaient de devenir salarié et de toucher des droits de reproduction.

On l’obtient vers 1968-1969. Nous avons fini par obtenir la Sécu pour tous en 1974. C’était rétroactif depuis l’entrée du dessinateur dans le journal. Mais l’URSAFF a parfois négligé de réclamer les sommes dues.

C’est l’année où Pilote arrête d’être hebdomadaire pour passer mensuel. Est-ce que ce n’est pas finalement une victoire à la Pyrrhus. Vous avez obtenu des gains syndicaux, grâce aux procès gagnés, est-ce que cela n’a pas coulé la presse ? Tous les grands journaux avaient des bandes dessinées jadis.

Non, la règle reste la même. Cabu et les autres restent salariés de Charlie Hebdo. Le Journal de Mickey salarie ses dessinateurs... Non, ce qui a plombé le truc, c’est que les patrons ont arrêté de s’emmerder à faire des journaux où ils devaient payer des salariés, pour faire des albums. Il n’y avait pas d’albums avant ! Le statut de l’auteur s’est bien dégradé par la suite...

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

11 Messages de forum : Participez à la discussion

  • si ceux qui planchent sur commande, avec un contrat d’auteur sur le dos, réclamaient leurs droits (sociaux, pas d’auteurs !) le salariat reviendrait. CQFD. Aujourd’hui comme avant-hier : la subordination sans contrepartie fait des ravages. C’est une lutte que le SNAC devrait reprendre en priorité au lieu de se bagarrer sur le virtuel.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Carl le 11 janvier à  16:33 :

      La subordination sans contrepartie fait des ravages ? Oui, c’est certain comme constat, et effectivement encore ok avec vous sur la suite pour RE-ORIENTER le SNAC vers des luttes plus terre à terre que le numérique.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Duhamel le 18 janvier à  13:11 :

        Messieurs,

        Le SNAC s’occupe AUSSI des problèmes de statut pour les auteurs. A ce propos, voici une modification qui découle en partie des actions du SNAC : http://www.culturecommunication.gou... A présent, je me contenterai d’une petite remarque : j’espère que ce n’est pas à des auteurs que je m’adresse, car, dans ce cas, je vous inviterais volontiers à adhérer au SNAC, et à en rejoindre le comité de pilotage, afin de faire valoir vos points de vues de façon autrement plus constructive qu’en maugréant sur les sites internet. Vous êtes les bienvenus. Bon, c’est sûr, ça demande un peu plus d’effort...

        Répondre à ce message

  • Voilà un article intéressant. J’ai dans ma jeunesse rencontré Monsieur Roland Garel à la rédaction de France-Soir. Je rend hommage à son combat pour la profession,leur statut ainsi que les droits des auteurs. C’est par l’intermède de Roger Bussemey que j’ai pu rencontrer Roland Garel. C’était en 1974 ou 1975. Roger Bussemey m’accueilli à plusieurs reprises dans son atelier ; et tous les deux m’ont prodigués leurs conseils : sur le plan du dessin, bien sûr, mais aussi en me montrant la réalité sociale de leur profession. Nombres de dessinateurs avaient des soucis en cette période là. Au moment de prendre leur retraite, ils se retrouvaient sans rien parce que certains éditeurs avaient fait fi des cotisations dont ils étaient redevables.

    Je regrette que le nom de Roger GAREL ne soit pas plus connu du public, de même pour Roger Bussemey. Leurs travails sont hélas méconnus. J’aimerais bien qu’une rétrospective soit faite sur ces pionniers qui ont permis à la bande dessinée d’acquérir ses lettres de noblesses .

    Cordialement 조엘

    Répondre à ce message

  • Dommage que ça ne soit pas plus long !

    Répondre à ce message

    • Répondu le 11 janvier à  17:05 :

      Oui, c’est dommage, il faudrait d’une façon ou d’une autre créer, ou récréer un métier de dessinateur-scénariste-coloriste de bande-dessinée...

      Répondre à ce message

    • Répondu par Pic le 7 février à  17:25 :

      Entièrement d’accord avec Ozanam, s’il parle de l’interview !!!

      Que s’est-il passé, Didier ?

      On vous a interrompus ?

      J’ai rencontré aussi Roland Garel car il tenait régulièrement conférence sur le droit des auteurs et sur les contrats. Tous types d’infos juridiques et de conseils professionnels.

      J’irai voir les sites cités dans cette pages et personnellement, sur les conseils d’une célèbre dessinatrice de gros-nez, j’ai adhéré à la SAIF qui aide aussi, conseille et collecte bien pour vous les droits multiples de reprographies qui sont alloués pour les auteurs, POUR AUTANT QU’ILS SACHENT QU’ILS Y ONT DROIT. Et ce n’est pas négligeable, annuellement, croyez moi ! Renseignez-vous.

      Roland nous avait raconté par exemple, à l’époque, l’anecdote de ces deux auteurs de presse (dont un "grand" du Figaro qui fumait la pipe) qui s’étaient bien gardés le plus longtemps possible de faire circuler cette information, ce qui leur permettait de se partager à eux seuls cette somme énorme allouée aux auteurs !!!

      Roland Garel a beaucoup aidé les jeunes et je me joins au concert de louanges pour le temps qu’il a offert aux autres, son humanité et ses bons conseils adaptés à chacun.

      Répondre à ce message

  • On doit saluer la très grande disponibilité de Roland Garel ; quand on s’est procuré son téléphone (qui circule beaucoup, ou en tout cas a beaucoup circulé), on constate qu’il est tout autant prodigue de son temps que de ses connaissances.

    Répondre à ce message

  • J’ai eu la chance qu’on me conseille d’aller voir Roland Garel au début de ma carrière (on refusait de me payer des pages qu’on m’avait commandé), j’ai attaqué aux prud’hommes et j’ai gagné. Par la suite j’ai obtenu la carte de presse en travaillant surtout dans des journaux jeunesse comme Fleurus-presse ou Bayard. J’ai donc été essentiellement payé à la pige, en salaire, ce qui me donne une couverture sociale et des droits à la retraite. Quand un des journaux pour lequel je travaillais régulièrement à cessé sa parution, j’ai obtenu des indemnités de licenciement (qui représentaient plusieurs mois de travail) et j’ai pu percevoir du chomage. Me sachant au fait des pratiques et du droit de la presse, il arrive que des collègues me téléphonent pour obtenir des conseils, et je suis un peu fier de pouvoir rendre ce que Roland Garel m’a apporté à mes débuts. Merci à lui.

    Répondre à ce message

  • Un intéressant témoignage, mais il me semble que d’autres ont participé à ce combat de reconnaissance à une époque où les auteurs BD ne faisaient pas la une des mags branchés : Pierre Dupuis, par exemple.

    La BD a le plus souvent rapporté de l’argent à ceux qui la vendaient, mais ses créateurs ont longtemps été exploités (moins en France qu’aux Etats-Unis, me semble t-il). Des combats syndicaux et légaux sont nécessaires pour permettre aux auteurs d’exercer leur art dans de bonnes conditions, la Sécurité Sociale n’est pas un luxe, même les très pauvres en bénéficient en France sous forme gratuite grâce à la CMU.

    Répondre à ce message





Commande Albums - Qui sommes-nous ? - Rédaction - Conditions d'utilisation - Régie - Site réalisé avec SPIP