Roland Garel (dessinateur, ancien syndicaliste) : "C’est le marché de l’album qui est responsable de la dégradation du statut des auteurs de BD."

11 janvier 2012 16 commentaires
  • Né en 1930, Roland Garel entre en 1947 aux éditions Mondiales de Cino Del Duca comme retoucheur et maquettiste et dessine pour cet éditeur des BD qui paraissent dans ses titres ("Tarzan", "L'Intrépide", "Nous Deux", "Intimité", "Hurrah-Aventures", etc.) Il travaille ensuite en agence où il a produit des centaines de BD pour les journaux. Il évoque avec nous son combat syndical pour lequel il est resté longtemps l'une des figures de proue. Selon lui, le marché de l'album a précarisé le statut des créateurs.

Comment vous en êtes venus à vous battre pour obtenir une sécurité sociale ?

L’un d’entre nous, un dessinateur qui faisait des planches à tout-va pour Opera Mundi, était devenu aveugle. À cette époque-là, on venait à la rédaction et l’on se retrouvait tous au café. Ce gars vient alors vers moi et me dit : "Je ne sais pas ce que je vais devenir : J’ai la Macula." Quand t’es jeune, tu ne sais pas ce que c’est. C’est une maladie qui fait que ta vue est complètement déformée. La troisième fois qu’on se voit, il me dit : "J’ai de l’argent devant moi mais, comme je ne sais plus dessiner, que deviendront mes enfants ?" Nous n’étions pas salariés à ce moment-là, nous n’avions pas de sécurité sociale. Nous avions un statut d’indépendant, nous cotisions à une caisse spéciale, mais sans sécurité sociale, cela a été comme cela jusqu’en 1974. La semaine suivante, à la réunion au bistrot, le mec n’était pas là. On a appris qu’il avait pris un flingue et qu’il s’était tué.

Mon père me disait : “si tu n’as pas les "sociaux", t’es foutu”. C’est pourquoi moi, je les avais. Quand je suis entré chez Del Duca en 1947 (la Sécurité Sociale avait été instituée cette année-là), je n’étais pas auteur, j’étais grouillot salarié, donc couvert par la Sécu.

J’y ai beaucoup appris : l’imprimerie, la photogravure, mes patrons parlaient très peu le français, il fallait compter en italien... Mais les indépendants n’avaient pas cette chance. Les éditeurs gardaient les originaux de nos dessins, sans contrepartie. Je les ai tous connus : Galland, Giffey, Cazanave... Ils venaient tous à la rédaction.

Roland Garel (dessinateur, ancien syndicaliste) : "C'est le marché de l'album qui est responsable de la dégradation du statut des auteurs de BD."
Roland Garel en septembre 2011
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un jour, le dessinateur Josse a attaqué son éditeur. Un ami lui avait dit : on t’impose de dessiner quelque chose de précis, tu es donc en état de subordination, tu ne peux donc pas être considéré comme un indépendant, mais comme un salarié. Il a fait un procès à son éditeur, il a été jusqu’en cour de cassation, mais il a gagné, ça a ouvert une brèche.

Le deuxième fait est que la plupart d’entre nous travaillions pour des quotidiens. On leur fournissait un contenu exclusif, on pouvait donc prétendre au statut, salarié, de journaliste. On a demandé notre carte de presse. Après un premier mouvement favorable, il y a eu un revirement : un dessinateur, disaient-ils, ne fait pas d’actualité, il ne pouvait donc prétendre à la carte.

Nous étions plusieurs : Bussemey, Cance... Nous avons fait un recours de ce refus auprès du Tribunal administratif. Bussemey et Cance ont obtenu gain de cause. Puis, le dessinateur Motti est allé au Conseil d’État. Il a gagné aussi. Nous avons obtenu la carte de presse.

Elle vous ouvrait le droit au salariat...

Exactement. Un premier syndicat avait été constitué dans les années 1960. Nortier l’animait et Poïvet en était le président. On avait fait une réunion dans l’atelier de Poïvet, avec tous les mecs qu’il connaissait : Uderzo, Giraud, le dessinateur Pierre Dupuis... Les revendications étaient de devenir salarié et de toucher des droits de reproduction.

On l’obtient vers 1968-1969. Nous avons fini par obtenir la Sécu pour tous en 1974. C’était rétroactif depuis l’entrée du dessinateur dans le journal. Mais l’URSAFF a parfois négligé de réclamer les sommes dues.

C’est l’année où Pilote arrête d’être hebdomadaire pour passer mensuel. Est-ce que ce n’est pas finalement une victoire à la Pyrrhus. Vous avez obtenu des gains syndicaux, grâce aux procès gagnés, est-ce que cela n’a pas coulé la presse ? Tous les grands journaux avaient des bandes dessinées jadis.

Non, la règle reste la même. Cabu et les autres restent salariés de Charlie Hebdo. Le Journal de Mickey salarie ses dessinateurs... Non, ce qui a plombé le truc, c’est que les patrons ont arrêté de s’emmerder à faire des journaux où ils devaient payer des salariés, pour faire des albums. Il n’y avait pas d’albums avant ! Le statut de l’auteur s’est bien dégradé par la suite...

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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16 Messages :
  • si ceux qui planchent sur commande, avec un contrat d’auteur sur le dos, réclamaient leurs droits (sociaux, pas d’auteurs !) le salariat reviendrait. CQFD. Aujourd’hui comme avant-hier : la subordination sans contrepartie fait des ravages. C’est une lutte que le SNAC devrait reprendre en priorité au lieu de se bagarrer sur le virtuel.

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  • Voilà un article intéressant. J’ai dans ma jeunesse rencontré Monsieur Roland Garel à la rédaction de France-Soir. Je rend hommage à son combat pour la profession,leur statut ainsi que les droits des auteurs. C’est par l’intermède de Roger Bussemey que j’ai pu rencontrer Roland Garel. C’était en 1974 ou 1975. Roger Bussemey m’accueilli à plusieurs reprises dans son atelier ; et tous les deux m’ont prodigués leurs conseils : sur le plan du dessin, bien sûr, mais aussi en me montrant la réalité sociale de leur profession. Nombres de dessinateurs avaient des soucis en cette période là. Au moment de prendre leur retraite, ils se retrouvaient sans rien parce que certains éditeurs avaient fait fi des cotisations dont ils étaient redevables.

    Je regrette que le nom de Roger GAREL ne soit pas plus connu du public, de même pour Roger Bussemey. Leurs travails sont hélas méconnus. J’aimerais bien qu’une rétrospective soit faite sur ces pionniers qui ont permis à la bande dessinée d’acquérir ses lettres de noblesses .

    Cordialement
    조엘

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    • Répondu par Editions PLOTCH SPLAF le 15 avril 2015 à  22:56 :

      Bonjour,

      Nous éditons en album les histoires de Moky Poupy et Nestor et aussi de Facile Lagachette et recherchons justement des personnes qui ont connu Roger Bussemey car nous préparons aussi un dossier sur son travail et sa vie.
      Merci Nosobang de nous contacter pour que le travail de ce fabuleux auteur soit plus largement connu.
      plotch.splaf@gmail.com

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  • Dommage que ça ne soit pas plus long !

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    • Répondu le 11 janvier 2012 à  17:05 :

      Oui, c’est dommage, il faudrait d’une façon ou d’une autre créer, ou récréer un métier de dessinateur-scénariste-coloriste de bande-dessinée...

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    • Répondu par Pic le 7 février 2012 à  17:25 :

      Entièrement d’accord avec Ozanam, s’il parle de l’interview !!!

      Que s’est-il passé, Didier ?

      On vous a interrompus ?

      J’ai rencontré aussi Roland Garel car il tenait régulièrement conférence sur le droit des auteurs et sur les contrats.
      Tous types d’infos juridiques et de conseils professionnels.

      J’irai voir les sites cités dans cette pages et personnellement, sur les conseils d’une célèbre dessinatrice de gros-nez, j’ai adhéré à la SAIF qui aide aussi, conseille et collecte bien pour vous les droits multiples de reprographies qui sont alloués pour les auteurs, POUR AUTANT QU’ILS SACHENT QU’ILS Y ONT DROIT.
      Et ce n’est pas négligeable, annuellement, croyez moi !
      Renseignez-vous.

      Roland nous avait raconté par exemple, à l’époque, l’anecdote de ces deux auteurs de presse (dont un "grand" du Figaro qui fumait la pipe) qui s’étaient bien gardés le plus longtemps possible de faire circuler cette information, ce qui leur permettait de se partager à eux seuls cette somme énorme allouée aux auteurs !!!

      Roland Garel a beaucoup aidé les jeunes et je me joins au concert de louanges pour le temps qu’il a offert aux autres, son humanité et ses bons conseils adaptés à chacun.

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  • On doit saluer la très grande disponibilité de Roland Garel ; quand on s’est procuré son téléphone (qui circule beaucoup, ou en tout cas a beaucoup circulé), on constate qu’il est tout autant prodigue de son temps que de ses connaissances.

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  • J’ai eu la chance qu’on me conseille d’aller voir Roland Garel au début de ma carrière (on refusait de me payer des pages qu’on m’avait commandé), j’ai attaqué aux prud’hommes et j’ai gagné. Par la suite j’ai obtenu la carte de presse en travaillant surtout dans des journaux jeunesse comme Fleurus-presse ou Bayard. J’ai donc été essentiellement payé à la pige, en salaire, ce qui me donne une couverture sociale et des droits à la retraite. Quand un des journaux pour lequel je travaillais régulièrement à cessé sa parution, j’ai obtenu des indemnités de licenciement (qui représentaient plusieurs mois de travail) et j’ai pu percevoir du chomage. Me sachant au fait des pratiques et du droit de la presse, il arrive que des collègues me téléphonent pour obtenir des conseils, et je suis un peu fier de pouvoir rendre ce que Roland Garel m’a apporté à mes débuts. Merci à lui.

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  • Un intéressant témoignage, mais il me semble que d’autres ont participé à ce combat de reconnaissance à une époque où les auteurs BD ne faisaient pas la une des mags branchés : Pierre Dupuis, par exemple.

    La BD a le plus souvent rapporté de l’argent à ceux qui la vendaient, mais ses créateurs ont longtemps été exploités (moins en France qu’aux Etats-Unis, me semble t-il). Des combats syndicaux et légaux sont nécessaires pour permettre aux auteurs d’exercer leur art dans de bonnes conditions, la Sécurité Sociale n’est pas un luxe, même les très pauvres en bénéficient en France sous forme gratuite grâce à la CMU.

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  • Sa fille vient d’annoncer le décès de ce grand monsieur, artisan mais militant, merci d’actuabd de lui avoir donné la parole voici deux ans.

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  • Roland Garel vient de mourir. Enterrement mardi 10 février à 9h30 au Père Lachaise.

    Notice nécrologique à paraître sur le site des journalistes CFDT

    Roland : dessinateur de talent et syndicaliste, à la fois chef de bande et grand militant
    Alors que le 42e festival de la BD d’Angoulême s’est refermé il y a quelques jours, Roland Garel, un grand de notre profession vient de nous quitter. Sépulture mardi 10 février 2015 au cimetière parisien du Père Lachaise.

    Né en 1930, Roland Garel entre en 1947 aux éditions Mondiales de Cino Del Duca comme retoucheur et maquettiste et dessine pour cet éditeur des BD qui paraissent dans ses titres : "Tarzan", "L’Intrépide", "Nous Deux", "Intimité", "Hurrah-Aventures".

    Roland a obtenu sa carte de presse 14264 en 1964. Il a exercé en qualité de pigiste pour plusieurs publications (Triolo, Télé Loisirs, Syndicalisme CFDT, Okapi, Télé Junior, Prévention Routière et le Matin de Paris). De 1964 à 1976, il a été reporter dessinateur au sein de France Soir. Au sein de cette rédaction, où excellait son ami Paul Parisot, il chroniqua notamment des procès pour France Soir, alliant sa plume et son crayon

    Notre ami était aussi un grand du syndicalisme. Entré comme Paul Parisot à la CFDT dès sa naissance (évolution de la CFTC en CFDT en novembre 1964). Il a été notamment le créateur de la section des reporteurs dessinateurs au sein du SJF (Syndicat des journalistes français CFDT), qui a compté grâce à lui plusieurs dizaines de dessinateurs et caricaturistes adhérents au syndicat.

    Roland a été un des élus de la Commission de la carte (première instance et supérieure). Spécialiste des questions juridiques, is’est battu pour les droits de ses collègues, leur a fait gagner de nombreux procès, notamment contre la rédaction de Pif, Mickey et d’autres. Il n’a pas arrêté de les défendre aussi devant la Commission arbitrale des journalistes et a permis aux dessinateurs de presse et caricaturistes d’obtenir leur reconnaissance de leur métier propre au sein de la profession de journaliste, et la qualification de reporteurs-dessinateurs.

    Quelques réactions
    de la profession…
    On ne compte pas le nombre de collègues en difficulté qu’il a aidés sans réserve.
    Bruno Pfeiffer, président du Syndicat des journalistes CFTC.

    Au nom du SNJ-CGT je tiens à saluer la mémoire de Roland Garel, un des grands syndicalistes de notre profession. Je ne l’ai pas connu mais je sais le travail qu’il a accompli, en particulier au sein de la CCIJP. Fraternellement
    Emmanuel Vire, Secrétaire général du SNJ-CGT.

    … et de camarades qui l’ont connu à la CFDT

    Nous perdons un grand camarade et je perds un voisin que je rencontrais souvent. Katty Cohen, ex déléguée syndicale aux Echos, et ex-élue à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels.

    Les moustaches de Roland, sa truculence, son parler vrai, sa gentillesse sont indéfectiblement associés dans ma mémoire aux années passées à la CFDT. Il était de tous les congrès et de toutes les réunions, acharné à défendre ses amis dessinateurs et au-delà tous les pigistes. A la fois chef de bande et grand militant ! Salut Roland.

    Françoise Chirot, ex-secrétaire générale du SJF-CFDT, journaliste à L’Express puis au Monde.

    J’ai rencontré Roland il y a 40 ans, comme syndicaliste mais aussi comme dessinateur alors que j’étais responsable d’un journal de BD. Il essayait toujours de trouver du travail pour un de ses collègues ou nous alertait sur la situation précaire d’un autre, quelquefois au dépend de son propre intérêt. Il avait la solidarité dans ses gènes de titi parisien et une idéologie simple mais efficace "faire payer les patrons" Oui, c’était un personnage qu’on imaginait sortir d’un film en noir et blanc (comme la plupart de ses dessins à France Soir) célébrant le Front populaire.

    Pierre Marin, ex président du SJF-CFDT, journaliste chez Fleurus puis La Vie du rail.

    Il faisait partie de ces gens dont on se dit que rien, jamais, ne peut leur arriver. Il était un personnage au plus beau, au plus noble sens du terme. Salut l’ami !
    Gérard Valles, directeur régional de France 3 (Grand Sud), ex secrétaire général de l’Union syndicale des journalistes CFDT.

    Tristesse partagée, d’apprendre la disparition de ce grand héraut, héros aussi parfois, des droits d’auteur, à l’inoubliable gouaille.
    Francis Laffon, ex directeur de la rédaction, et envoyé spécial permanent à Paris du quotidien L’Alsace.

    Roland a été pour moi un des pères dans le syndicalisme des journalistes quand je l’ai rejoint en 1981, au même titre que Jean Delbecchi et Paul Parisot. Au même titre que Jean-André laville, j’aimais en lui sa truculence qui nous a fait approcher celle de ses amis d’Hara_Kiri puis Charlie Hebdo. C’est aussi le militant syndical dans l’âme qu’il était que j’ai rejoint avec plaisir. Son attention aux plus précaires, sa volonté d’en découdre avec les éditeurs, ses bagarres gagnées, la reconnaissance obtenue pour les dessinateurs comme des journalistes à part entière… voilà ce qui m’a séduit en lui. Longtemps, il a animé une agence où il employait des collègues, l’agence Apar, situé dans un quartier où la presse écrite a connu ses beaux jours, à deux pas des sièges successifs du Syndicat des journalistes français CFDT au 5 rue Geoffroy Marie puis au 43 rue du Faubourg Montmartre. Son expérience de terrain héritée d’une famille ouvrière parisienne, son talent, sa sature physique en faisait un syndicaliste respecté de tous, y compris des « patrons » de presse avec qui il ferraillait.
    Jean-François Cullafroz, ex secrétaire général des journalistes CFDT et élu à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels.

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  • Mon papy je t aime ! Fière de ta carrière, tu es un exemple pour moi. Je t oublierai jamais.. Merci à tous pour vos messages, tu resteras dans ma mémoire à jamais..

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  • Je n’ai jamais rencontré Monsieur Garel, mais je sais qu’il a joué un grand rôle dans l’amélioration de la condition sociale des auteurs de BD, qui furent longtemps (jusqu’en 1970 environ), parfois exploité par les éditeurs et rédacteurs en chef. Que ceux- çi soient de droite (comme sans doute leurs dirigeants Dupuis, Leblanc et Dargaud) ou de gauche, tendance communiste (les grands créateurs de Vaillant Pif Gadget n’ont jamais été récompensés à leur valeur, pourtant Pif s’est vendu par camions entiers), ou anarcho-libertaire (Hara Kiri et Charlie, peu réputés pour le sérieux du gérant qui faisait les chèques. Sans doute une des raisons du départ de Fred et Topor...°

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