Rutu Modan ("La Propriété") : "Nous ne sommes pas dans une histoire avec une seule vérité."

12 novembre 2013 0 commentaire
  • Rutu Modan vient de publier son nouveau roman graphique chez Actes Sud. "La Propriété" raconte comment une vieille dame et sa petite fille reviennent en Pologne pour tenter de recouvrir une propriété spoliée à leur famille par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils y trouveront quelques secrets enfouis, par forcément tragiques.
Rutu Modan ("La Propriété") : "Nous ne sommes pas dans une histoire avec une seule vérité."
"La Propriété" de Rutu Modan
Ed. Actes Sud

Nous avons rencontré Rutu Modan lors de l’événement Love qui a eu lieu la semaine dernière et organisé par Boris Tissot à Beaubourg 13/16, autour du travail du groupe Actus Tragicus, How To Love.

Qu’est ce qui vous a le plus fasciné quand vous avez découvert la bande dessinée franco-belge ?

Sa lisibilité immédiate. C’était ce que je cherchais pour raconter mes histoires : une méthode de dessin simple, accessible. Je dessinais depuis toujours, j’ai toujours aimé raconter des histoires, mais je ne l’envisageais pas comme une activité professionnelle. Et là, je découvrais que c’était possible.

Quand on vit en Israël, un pays où la culture de la BD n’existe quasi pas, avec des influences américaines et européennes, comment on arrive à fixer son graphisme ?

Effectivement, nous n’avions pas de tradition de bande dessinée. J’ai l’impression que ce style est le mien car je n’ai jamais été attiré par un artiste plutôt qu’un autre pour me fondre dans son style de dessin. Peut-être parce que j’étais incapable de le comprendre. En même temps, j’avais cette liberté de partir, pour ainsi dire, à zéro.

Rutu Modan a été l’invitée de Beaubourg la semaine dernière.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Est-ce que ce nouvel album, La Propriété (Actes Sud), raconte quelque chose qui appartient à votre propre famille ?

C’est une fiction. Mais ma famille est d’origine polonaise. Mon père et mon grand-père sont polonais. Ils ne parlent jamais de la Pologne. Pour eux, c’est un traumatisme profond. Ils essaient par conséquent d’être le plus israéliens possible. Quand j’ai eu cette idée, j’ai essayé d’en savoir plus. Mon père était venu en Israël à l’âge de huit ans. Tout ceci est donc mon histoire. Je voulais explorer ce pays dont on ne me parlait pas et dont je savais seulement qu’il avait été le lieu de la Shoah.

Il y a des scènes très drôles dans ce livre, notamment celle de l’aéroport où la vieille dame décide de boire la bouteille d’eau qu’elle avait apportée avec elle et qui ne passe pas la sécurité...

C’est la combinaison avec la figure authentique de ma grand-mère et d’une scène que m’a racontée Yirmi Pinkus. Il l’avait vue se dérouler à l’aéroport de Londres, avec une vieille femme roumaine. Je l’ai supplié de m’en faire le cadeau ! Elle m’était précieuse pour faire comprendre la nature rebelle de la grand-mère et la relation qu’elle entretenait avec sa petite-fille, les deux personnages principaux de mon histoire.

"La Propriété" de Rutu Modan
(c) Actes Sud

Il y a une autre allusion à la réalité israélienne : ce sont ces voyages obligatoires à Auschwitz, inscrits dans le programme scolaire... On y voit des enseignants préparer ce voyage "touristique" et en même temps, ces enfants qui n’ont pas l’air d’être très concernés par le sujet...

Je ne crois pas que ce soit parce qu’ils n’en n’ont rien à faire. Je crois que c’est la première fois de leur vie qu’ils voyagent, qu’ils quittent le giron familial. Ils sont jeunes, plein d’énergie, pleins d’hormones... On les a préparés à un voyage très sérieux, douloureux, plein d’émotion... J’ai voulu ce contraste un peu grotesque.

"La Propriété" de Rutu Modan
(c) Actes Sud

Dans Maus de Spiegelman, les Polonais ne sont pas décrits sous leur meilleur jour. Ce n’est pas le cas chez vous. Vous affichez une vision de la Pologne plutôt apaisée. On a passé un cap dans le ressentiment contre les Polonais ?

Je fais partie d’une autre génération que celle de Spiegelman et que celle de mes parents. Nous n’avons pas directement vécu la Shoah. C’est plus facile pour moi. Lorsque je me suis rendu en Pologne pour me documenter, en préparation à l’écriture de cet ouvrage, j’étais intéressé par les relations avec les Polonais. Ce que je connaissais d’eux, c’était plus ou moins ce que j’avais appris en lisant Maus. Une fois là-bas, je me suis rendu compte que les Polonais avaient autre chose à raconter. Nous ne sommes pas dans une histoire avec une seule vérité.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, à Beaubourg, dans le cadre de l’événement Love. Remerciements à Francine Lutenberg, Boris Tissot et Yirmi Pinkus.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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