Sacha Goerg : « Art plastique et bande dessinée ne se côtoient quasiment pas. J’ai eu envie, sans prétention, de résoudre un peu cela dans « La Fille de l’eau ».

30 janvier 2012 1 commentaire
  • Dessinateur, plasticien, cofondateur des éditions L’Employé du Moi, Sacha Goerg nous parle de son album « La Fille de l’eau », une mystérieuse quête des origines, qui vient de paraître chez Dargaud.

Quelle a été l’amorce du projet ? Comment l’idée de « La Fille de l’eau » vous est-elle venue ?

L’idée de départ était de mettre un personnage dans une situation assez particulière : la protagoniste serait une fille dans le rôle d’un homme. Je voulais également qu’elle soit bloquée à un moment dans le récit. Cette accroche était destinée à un projet différent, dans un autre contexte temporel car je pensais à la Seconde Guerre mondiale. Ce projet traînait. Je l’ai repris, je l’ai dépoussiéré en évacuant toute une série de choses. J’ai fait glisser l’histoire vers d’autres éléments contextuels qui m’intéressaient : le rapport à l’art, l’architecture des maisons, le bord de l’eau.

En fait, je coinçais sur la période historique, avec ces nouveaux éléments je me sentais plus à l’aise, tout en restant accroché à ma première idée de scénario. Donc, en résumé, on peut dire que « La Fille de l’eau » est née sur les reliquats d’un projet au contexte assez différent.

Je trouve qu’il y a quelque chose de mystérieux dans votre histoire. À certains moments, on se demande si l’on n’est pas dans un rêve. Est-ce que le côté onirique est une chose à laquelle vous êtes attaché ?

Je m’attache, spécifiquement dans mes projets à venir, à proposer un décrochage à un moment donné de mon histoire. Je pense que la réalité n’est pas sur un seul plan, parfois elle peut dériver. Si on prend l’exemple du personnage du père décédé qui apparaît dans « La Fille de l’eau », on peut le voir comme une apparition collective qui n’existe pas ou alors comme un fantôme qui est vraiment là. Toutes les lectures sont possibles. De la même manière, le tremblement de terre à la fin de l’album, est-il naturel ou dû à une intervention surnaturelle du père ? Certains événements ont le sens que l’on veut bien leur donner.

Sacha Goerg : « Art plastique et bande dessinée ne se côtoient quasiment pas. J'ai eu envie, sans prétention, de résoudre un peu cela dans « La Fille de l'eau ».
"La Fille de l’eau"
© Sacha Goerg - Dargaud

Pour vous le rêve est un moyen de donner plusieurs significations au récit ?

C’est-à-dire que je ne sais pas si « La Fille de l’eau » est un rêve…

Elle donne l’impression du rêve...

Oui. Je dirais que c’est plutôt une étrangeté, qui fait qu’à un moment, en lisant, on n’est plus tout à fait sûr de ce qui se passe. C’est une sensation de décrochage qui peut arriver dans la vie de tous les jours. C’est quelque chose que j’ai essayé aussi de faire avec mes installations : créer une expérience sensorielle. Je suis intéressé par le décrochage qui fait que l’on se retrouve dans un état de conscience altéré. En bande dessinée, on peut se permettre assez facilement, je veux dire sans beaucoup d’effets, d’amener des décrochages. Comme je ne suis pas dans une représentation réaliste, je peux me permettre ces digressions…

Dans votre album, tant le lac, les abords du lac, que la maison de l’artiste sont très stylisés. Est-ce que vous pensez que cette ambiance, parfois clinique, influe sur la tension du huis clos ?

Il est clair que je voulais une confrontation entre les gens et les éléments architecturaux. J’aime le mélange entre la végétation et les choses structurelles. Est-ce que cela joue sur le huis clos ? Je ne sais pas. C’est un élément qui peut représenter une forme de tension, comme vous le suggérez. Ça peut avoir cet effet-là, mais ça n’était pas prévu. A vrai dire, c’est la thématique d’un passage entre les mondes qui m’intéressait. Le positionnement de la maison n’est pas innocent : elle est accrochée à la falaise, mais plonge dans l’eau. La végétation se frotte à ce bâtiment et brouille l’échelle. On découvre des choses cachées dans cette végétation, un peu comme dans un rêve. On a envie de se glisser dans l’envers du décor.

Un extrait de "La Fille de l’eau"
© Sacha Goerg - Dargaud

Au sein du collectif l’Employé du Moi, vous vous êtes intéressé à la veine autobiographique et aux histoires de sentiments. Les bandes dessinées qui se tissent autour des liens sentimentaux entre les personnages sont nombreuses ces derniers temps, je pense au projet Les Autres Gens, auquel vous participez, ou aux albums de Merwan ou de Bastien Vivès. C’est une préoccupation générationnelle ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Je ne sais pas si on est différents des générations précédentes. De toute façon, on est toujours les enfants de ce qui s’est passé avant nous. Chacun lit et digère ses influences pour créer sa propre matière. Je crois qu’il y a un vrai retour du récit qui s’opère. La série TV est devenue un standard dans la manière de raconter des histoires. On a tous bouffé des tonnes de choses comme The Wire, qui sont des récits fascinants. Ils permettent d’entrer dans les contradictions internes des personnages. Glisser d’un personnage à l’autre, c’est très riche.

On en revient à l’essence des raconteurs d’histoire ?

Oui, mais il y a différents styles. Dans un film d’action, les personnages seront peut-être un peu vides, car l’attention sera portée aux péripéties de l’intrigue, plutôt qu’aux liens qui unissent les protagonistes. À mes yeux, ce qui est le plus touchant, même si le héros doit sauver le monde, c’est avant tout que ce héros a aussi des problèmes d’être humain.

Vous êtes éditeur au sein de l’Employé du Moi. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier « La Fille de l’eau » chez Dargaud ?

C’est un projet auquel je tenais et je voulais qu’il bénéficie d’une plus large diffusion. Il me semblait qu’en faisant « La Fille de l’eau » à l’Employé du Moi, j’aurais eu de la peine à défendre le livre. On se démène avec notre collectif, mais on n’est pas encore assez bons dans le domaine de la promotion et diffusion de nos albums dans la presse. C’est compliqué d’exister médiatiquement. Et puis, plus pragmatiquement, dessiner ce livre m’a demandé beaucoup de temps. Le faire chez un autre éditeur me permettait d’être payé.

Du point de vue créatif, est-ce que travailler pour Dargaud a changé quelque chose ?

Pas grand chose en fait. J’ai un éditeur qui suit mon travail et me demande régulièrement des nouvelles, mais beaucoup de petites structures (comme l’Employé du Moi) se sont également professionnalisées de la sorte. Il faut être rigoureux dans le travail, c’est une constante.

Sacha Goerg à Bruxelles
en janvier 2012

Votre album est un des premiers à paraître sous le label My Major Company BD. Vous travaillez à la fois dans la petite édition indépendante, dans des projets numériques comme Les Autres Gens, vous faites des fanzines,… Comment voyez-vous cette perspective dans l’économie du livre ?

Les acteurs importants de l’édition de bande dessinée essaient d’avoir un pied dans ces nouvelles pistes. Il faut en être. On voit des solutions qui émergent, qui disparaissent (comme Manolosanctis qui s’arrête),… Je pense que les éditeurs testent des choses. Disons que nous essuyons les plâtres. Mon projet était proposé sur la plate-forme MMCBD, mais il était de toute façon au programme des éditions Dargaud. Il fallait bien remplir cette plate-forme pour commencer !

Vous avez été en contact avec les internautes éditeurs ?

Un peu. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. C’était une expérience comme une autre. J’étais curieux. Je pense que la vertu principale, c’est que ça donne une belle promotion aux livres, grâce aux partenaires de la plate-forme, comme certaines chaînes de librairies qui font et feront des focus sur la collection.

Il y a aussi l’idée de créer une communauté de lecteurs avant la sortie de l’album…

C’est sans doute le volet du projet qui a été le moins convaincant. Il est vrai qu’on a déjà un peu cette possibilité à petite échelle sur les réseaux sociaux, où l’on partage des images de travaux en cours.

Parlons fanzine. Trouvez-vous encore du plaisir à agrafer et photocopier vous même vos micro productions ?

"Nu" un fanzine réalisé par Sacha Goerg
à l’occasion du Festival d’Angoulême

En fait, j’ai dessiné assez peu de fanzines. Aux origines de l’Employé du Moi, il y en avait un qui sortait chaque semaine, mais après cette expérience, j’ai arrêté complètement. Puis j’ai fait des pauses dans ma production en bande dessinée. Je réalisais des travaux dans le champ de l’art contemporain, parce que j’avais envie de goûter à d’autres choses. Ensuite, je me suis pas mal occupé des livres des autres, comme éditeur à l’Employé du Moi. Là, je viens de refaire un fanzine pour Angoulême. Je suis dans une phase où j’ai besoin de m’immerger dans le dessin. Je me suis amusé à faire ce « Nu » dans un moment creux. En fait, j’attendais les clés de mon nouvel atelier. J’ai passé de nombreuses heures dans les cafés à dessiner, notamment ce fanzine.

Il y aura une suite à ce « Nu » ?

J’y suis forcé puisque j’ai indiqué épisode 1 sur la couverture ! Je m’y remettrais de temps en temps, selon mon emploi du temps. C’est quelque chose qu’il faut faire dans la spontanéité.

Le fait de développer également d’autres activités dans l’art contemporain est-il une question d’équilibre ?

Oui, c’était un désir de goûter à d’autres choses. J’ai bossé dans un centre d’art. Ça m’a forcément influencé à m’exprimer dans ce domaine.

Installation "Swimming Pool" de Sacha Goerg
Photo DR

Quand on voit les installations de plan d’eau que vous réalisiez, on peut faire un lien direct avec le lac où se déroule « La Fille de l’eau »…

Absolument. Ça a nourri mon travail en bande dessinée. Pendant mes études, j’ai beaucoup hésité sur mon orientation. Je suis sorti de l’option bande dessinée de l’ERG [1] mais je traînais avec les gars en peinture. Nous étions peu nombreux, ça favorisait la mixité. C’était enrichissant. Mais pour diverses raisons professionnelles, l’art contemporain est un truc qui me titillait de plus en plus. Je ne voulais pas passer à côté de cette expérience. J’ai fait ça pendant plusieurs années, en parallèle avec l’Employé du Moi. Cette double activité a créé une frustration, car art plastique et bande dessinée ne se côtoient quasiment pas. J’ai eu envie, sans prétention, de résoudre un peu cela dans « La Fille de l’eau ». De mettre des choses sur les deux disciplines dans une même histoire. Je voulais faire partager quelque chose de mon expérience personnelle.

Une dernière question rituelle, avant de se quitter : quel est l’album qui vous a donné l’envie de faire de la bande dessinée ?

Ohlala. Je remonte à mes premières lectures qui étaient des Tintin. Mais après… J’ai mis pas mal de temps à me rendre compte que je voulais en faire mon métier, j’en ai donc lu un paquet dans l’intervalle ! Les premiers albums de Christophe Blain comme Le Réducteur de Vitesse m’ont marqué.

(par Morgan Di Salvia)

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