Sarnath Banerjee : « Ma BD est devenue un best-seller en moins d’un an »

10 mars 2006 0 commentaire
  • Jeune auteur de BD indien présent à Angoulême sur le stand de Vertige Graphic, Sarnath Banerjee est le premier auteur de BD de son pays. Après avoir tâté de la biologie, il a étudié la communication et l'image au Goldsmiths College University de Londres et habite actuellement New Delhi. Il a bourlingué un peu partout dans le monde, dont en Europe où il vécut à Londres, à Paris et à Bruxelles. Il vient de publier « [Corridor »->3374] chez Vertige Graphic.

Au moment de l’interview, il s’apprêtait à partir à Stuttgart en Allemagne où il doit vivre pendant six mois, « ...comme Narnia, dans un château perdu au milieu d’une forêt sombre, à mille miles de toute terre habitée, dans la plus complète des solitudes, si ce n’est une bande de musiciens et d’interprètes qui espèrent écrire ensemble un livret d’opéra, qui sait, peut-être, un jour... » Rencontre avec un artiste à l’imagination fantasque, en permanence suspendue entre le rêve et la réalité.

En japonais, la BD porte le nom de “manga”, en coréen de “manwha”, les Américains disent “comics”... Quel mot utilise-t-on en Inde ?

Sarnath Banerjee : « Ma BD est devenue un best-seller en moins d'un an »
Corridor de Sarnath Banerjee
(c) Penguin/Vertige Graphic

Nous n’avons pas réellement de terme spécifique en Inde, mais la figuration narrative participe secrètement à pas mal de traditions orales populaires. Par exemple, dans le Radjahstan, une tribu de nomades, les Bophas, utilise un tapis en peau de chameau doté de nombreuses images comparables à des hiéroglyphes. Ils se rendent dans des villages au fin fond du désert où, lors des longues nuitées, ils se retrouvent à faire un spectacle pour les villageois sur la place principale du lieu. Les femmes allument des lampes à huile et les promènent d’image en image, tandis que leurs maris improvisent des histoires. Elles sont agencées de telle manière qu’on peut les lire dans plusieurs sens de façon à ce qu’elles ne finissent jamais. C’est un spectacle magique, d’autant que ces villages perdus dans le désert sont sans électricité et que les nuits y sont particulièrement noires.
Une autre forme de narration figurative est le Kalighat Pat où les déesses et les dieux hindous sont mis en scènes de façon vraiment amusante, produisant ce qui est probablement la première forme des légendes urbaines. Un homme s’assoit avec un rouleau qui se déroule à fur et à mesure des mélopées chantées par le narrateur, lesquelles accompagnent les images qui se déploient sous les yeux des spectateurs.
Ce ne sont pas à proprement parler des bandes dessinées, mais c’est une alchimie subtile de mots et d’images qui s’inscrivent dans la tradition du folklore indien.
Nous avons aussi des BD historico-biographiques de nature éducative, nommées « Amar Chitra Katha », lesquelles s’adressent aux enfants dans une panoplie de couleurs kitch et criardes qui sont actuellement étudiées par les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire culturelle, car elles remportent un succès considérable. Mais leur technique et la forme de leur narration n’ont pas varié depuis leur création initiale.
Calcutta est vraiment le lieu par excellence de la BD en Inde. On y produit un large choix de BD qui vont d’histoires en images pour la jeunesse à l’adaptation en BD de romans policiers ou encore, par exemple, des romans d’aventure de l’écrivain et cinéaste Satyajit Ray. Il y a aussi une production de BD spécifiquement pour les enfants que je connais peu. Il faut savoir que le personnage de Tintin est extrêmement populaire là-bas. Des générations entières de garçons bengalis apprennent à lire leur langue maternelle dans ses albums. Et ils pensent sincèrement que Tintin est bengali !

Sarnath Banerjee et son traducteur français Jean Delahaye
Photo : D. Pasamonik

Comment devient-on un auteur de BD dans votre pays ?

Heu... A dire vrai, j’ai arrêté de faire des films et des storyboards pour en faire des BD ce qui, pendant près d’un an, s’est résumé pour moi à une grosse plaisanterie parce que personne ne voulait les publier. Il faut dire qu’à cette époque là, en Inde, personne n’avait même l’idée de publier ce genre de truc. En Inde, comme dans tout le monde anglo-saxon, ce type de bande dessinée, le graphic-novel, ne s’impose que lentement.
Lorsque les choses ont vraiment commencé à se gâter financièrement pour moi, il est arrivé une sorte de miracle : j’ai décroché la bourse Macarthur qui est une espèce de super occase qui vous permet de financer n’importe quel projet pendant trois ans. Le mien était d’arpenter sous forme graphique tous les mythes sexuels qui traînent dans les villes indiennes. J’ai claqué cet argent à rencontrer des docteurs du sexe, des vendeurs de remèdes de charlatan, à étudier le marché des aphrodisiaques, les mœurs sexuelles des lutteurs, des prostitués eunuques, des faux prophètes et les mille et une facettes de l’industrie pornographique locale. Une petite partie seulement de cette activité a été employée à réaliser Corridor, cet album qui vient de paraître en France et qui est bien, à parler franc, le seul résultat concret de toute cette recherche.
L’éditeur Penguin le publia parmi les premiers titres d’une collection de BD pour les adultes et c’est devenu un best-seller en moins d’un an, ce qui leur a fait prendre conscience que, oui, il y avait un marché pour ce genre de livres en Inde. Ils ont eu l’idée de le proposer aux éditeurs européens et Vertige Graphic en fit l’acquisition pour la France au travers de mon agent Michelle Lapautre.

Quels sont vos projets dans l’immédiat ?

Sarnath Banerjee
Photo : D. Pasamonik

Je bosse sur un nouveau roman graphique, une histoire policière à caractère historique qui se passerait à cheval entre la Calcutta du 18ème siècle et à Londres et à Paris de nos jours. C’est tiré d’un roman à scandale écrit par un Juif syrien qui s’était installé au 18ème siècle à Calcutta, pour y établir une maison de commerce d’objets curieux et rares comme des aphrodisiaques, des corsets, des animaux insolites... C’est grâce à cette activité qu’il a pu s’introduire dans le Saint des Saints de l’establishment britannique et bengali et y récolter le récit des rumeurs et des excentricités qui y traînaient à l’époque. C’est une recension historiquement partiellement fausse et bancale écrite par un observateur objectif de la faune des colonisateurs, comme de celle des colonisés. Son journal dépeint pour moitié un Calcutta délicieusement décadent et babylonesque, chronique de ses rencontres aussi illicites qu’inavouables et, pour l’autre moitié, les aventures du personnage principal, Pablo, en perpétuelle attente de la mort imminente de son grand-père dont il doit recevoir l’héritage. Il ne se sépare jamais d’une vieille motocyclette d’avant-guerre, d’une vieille radio et d’un volume relié plein-cuir que son grand-père acheta à Paris dans les années cinquante, alors qu’il venait de Calcutta y faire une conférence sur la norme de l’écartement des rails de chemin de fer de son pays. Le bouquin dont il est question est écrit par Abravanel ben Obadiah Ben Shalom Hakohn (Barn Owl), le fameux Juif syrien dont je parlais tout à l’heure, lequel est ni plus ni moins l’un des livres les plus chers du monde. Évidemment, notre héros paume le précieux ouvrage et toute sa quête consiste à tenter de le récupérer dans un monde des collectionneurs frapadingues de Calcutta, parmi lesquels grenouillent des personnages étranges comme un Zoroastre trafiquant d’opium ou encore un cartographe des sensations psychiques...
Comme vous pouvez le voir, c’est un projet ambitieux, que ma mère surnomme « un défi à la James Joyce », et donc supposé ne jamais voir le jour. Il devrait pourtant être publié en anglais par Penguin et en français par Denoël Graphic, à la fin de cette année, si tout va bien.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Didier Pasamonik, le 8 mars 2006.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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