Serena Blasco ("Les Enquêtes d’Enola Holmes") : "Réaliser un album, c’est un investissement de 10 à 15 heures par jour."

29 juillet 2017 0 commentaire
  • Jeune auteure aixoise, Serena Blasco adapte avec talent les romans à succès de l’auteure américaine Nancy Springer "Les enquêtes d’Enola Holmes", avec un style graphique et une mise en couleur très aboutis. Rencontre à l'occasion de la parution du T4 "Le secret de l’éventail".

Par une chaude fin d’après-midi, Serena nous reçoit dans l’arrière cour arborée d’un immeuble aixois. Le cadre est digne d’un décor de théâtre classique avec ses haies bien taillées et la pierre presque dorée dans la lumière solaire. Sur une table, du matériel à dessin et les planches du tome 4.

On ne soupçonne pas cet endroit depuis la rue.

J’aime ce qui est caché, comme les coffrets à secrets. Cette cour, c’est aussi un moyen de travailler dehors lorsque l’air devient trop étouffant dans mon appartement.

Vous pouvez nous présenter la série ?

Avant tout, ce sont six romans de Nancy Springer publiés entre 2009 et 2013 en France, que j’ai découverts lorsque j’étais libraire. J’aime particulièrement les différents niveaux de lecture. Pour résumer, Enola est la sœur cadette de Sherlock et Mycroft Holmes, avec qui elle a une grande différence d’âge. Elle vit seule avec leur mère mais celle-ci disparaît le jour de ses 14 ans. Elle décide alors, contre l’avis de ses frères, de partir à sa recherche. Enola, à l’envers, se lit « alone », « seule ». Et c’est bien ainsi qu’elle va vivre ses aventures, marchant sur les traces de ce grand frère qu’elle adule tout en essayant de rester la plus indépendante possible, à l’image de l’éducation qu’elle a reçue par sa mère mais contre tous les principes de la société de l’époque, dont Mycroft est le digne représentant.

Serena Blasco ("Les Enquêtes d'Enola Holmes") : "Réaliser un album, c'est un investissement de 10 à 15 heures par jour."
(c) Serena Blasco

C’est donc un Sherlock Holmes au féminin ?

C’est ça, mais, justement, elle évolue dans un monde qui est inconnu du détective : celui des femmes. Elle se déguise beaucoup – en mendiante, en bonne-sœur, en lingère, en dame de la haute société...- et n’enquête pas comme son frère. Enola parle et rencontre, Sherlock prélève et analyse scientifiquement. Dans ses romans, Nancy Springer joue avec les codes des histoires de Conan Doyle qu’elle connaît très bien. Les clins d’oeil aux différentes aventures de Sherlock sont innombrables. C’est aussi ce qui donne une originalité et une profondeur au récit car le lecteur croise des personnages qu’il connaît par ailleurs, au moins de réputation.

Cette jeune fille de 14 ans qui vit seule dans Londres, c’est une héroïne d’une grande modernité et le combat pour l’égalité homme-femme est toujours d’actualité.

Vous êtes à l’initiative de ce projet d’adaptation ?

Oui. Je venais de terminer Lily Chantilly chez Miss Jungle et l’éditeur a accepté ce nouveau projet. L’auteure a été contactée et elle a tout de suite donné son accord. Depuis, je suis en contact avec elle et elle soutient la série. Elle me laisse d’ailleurs totalement libre, comme mon éditeur. Heureusement, car aucun des albums ne fait le même nombre de pages ! Je réalise mon story-board et mon découpage et j’essaye d’être créative dans ma mise en page. Le gaufrier, c’est reposant, mais c’est ennuyeux à la longue. J’ai même créé ma propre police de caractère pour le lettrage. Donc, je travaille comme je veux et cela me va très bien ! Finalement, je me retrouve bien dans le côté indépendante d’Enola.

Par ailleurs, comme les romans sont courts, je n’ai pas beaucoup de raccourcis à faire. En revanche, je dois transformer certaines scènes.

(c) Serena Blasco

« La BD est l’art de la contrebande » dit Kris...

C’est une bonne définition. Dans le tome 3, toute une scène se passe dans un hôpital psychiatrique. Dans le roman, c’est Sherlock qui s’y introduit et qui découvre des indices pour la résolution de l’enquête. Pour moi, il était important que ce soit Enola. Donc il a fallu que j’invente un moyen pour qu’elle y entre et qu’elle trouve les réponses à ses questions.

De la même manière, il y a des postfaces dans les romans où Sherlock explique soit à Mycroft soit à Watson l’avancement de son enquête pour retrouver Enola et leur mère. Je ne voulais pas reprendre ces éléments où l’héroïne est absente mais les apparitions de Sherlock sont essentielles. Donc j’ai accru l’importance des rencontres entre les deux personnages, surtout dans le tome 4.

Encore une question sur l’histoire : vous aimez les codes secrets et c’est justement un axe important dans les récits.

C’est même une richesse de la série. Certains codes sont connus, au moins partiellement, comme la signification des fleurs, j’en ai découvert d’autres en réalisant les adaptations, comme le code gestuel sur la manière de tenir un éventail. Tous ces codes ont réellement existé et certains sont encore utilisés ! À la fin des albums, je fais un carnet de notes comme si c’était le journal d’Enola. J’y reviens sur des aspects du récit et je développe les codes secrets pour que chacun puisse les utiliser. C’est un élément important des albums et les lecteurs apprécient.

Vos originaux sont magnifiques. Vous avez un style graphique doux, avec beaucoup de rondeurs et de boucles, même dans les bulles. Il s’harmonise bien avec votre mise en couleur à l’aquarelle, très réussie, et avec l’univers d’Enola.

Je travaille en couleurs directes sur mon original, au format A3. Je réalise un crayonné rapide au crayon aquarelle, souvent orange. Cela donne un ton chaud à la planche et ce crayonné disparaît lorsque j’applique la couleur. Je ne fais aucun encrage. Par contre, j’ajoute de l’encre pour les teintes sombres et j’utilise bien entendu de l’encre de Chine pour les à-plats noirs. J’ai recommencé trois fois la première planche du tome 1 et il m’arrive encore de temps en temps de refaire une case ratée. L’impression ne donne jamais un résultat parfait mais je suis en général satisfaite du résultat sauf pour le dernier tome où les couleurs sont saturées et criardes. Sur mon original, la robe de mariée qu’on voit p.60 n’est pas verdâtre mais blanche ! Une réimpression est prévue.

Nuit dans la chapelle (c) Serena Blasco

Est-ce que la série a trouvé son public ?

Le premier tome a bien marché, je crois qu’il s’est vendu à 15 000 exemplaires. Je pense toucher un public plus large que les seuls fans des romans. Je vais adapter les six tomes et normalement, la série se termine ainsi. Mais Nancy va peut-être reprendre son personnage dans un nouveau cycle. Je poursuivrais alors, peut-être, les adaptations.

Depuis deux ans, je me suis imposé un rythme soutenu avec deux albums par an. Je travaille dix à quinze heures par jour, six jours sur sept. C’était nécessaire pour des raisons financières puisque je ne travaille que sur cette série et je ne fais rien d’autre à côté comme donner des cours de dessin ou publier des dessins de presse. Cela permet aussi d’avoir des sorties rapprochées. Mais maintenant, je sature un peu. Le tome 5 sortira au printemps 2018 ce qui me laisse un peu plus de temps. Je pourrais aussi le peaufiner, c’est mon roman préféré. Entre temps, je prépare une réédition augmentée du premier tome pour Noël avec un carnet d’Enola enrichi de 15 pages inédites où je vais développer l’univers familial des Holmes.

Pour terminer, est-ce que vous pouvez nous parler de vos projets et de vos influences ?

Bien entendu, il reste le tome 6 où, enfin, les lecteurs en apprendront plus sur la mère disparue. Ensuite, il faut que je parte sur un projet différent. Dessiner Enola peut être monotone à la longue. Donc je voudrais soit faire de l’illustration, soit rester dans la BD, mais en one shot !

Lorsque j’ai besoin de faire une pause, je parcours les musées et les peintres du XIXe siècle qui sont toujours une source d’inspiration, en particulier pour la couleur : Monet, Renoir, Van Gogh, Turner... Bien entendu je m’intéresse aussi à la BD et je suis particulièrement fan de Cyril Pedrosa et d’Alessandro Barbucci  !

Propos recueillis par Jérôme Blachon

Sherlock et Enola : le face à face (c) Serena Blasco
(c) Serena Blasco

(par Jérôme BLACHON)

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En médaillon : Serena Blasco_ Photo : Jérôme Blachon

La chronique du tome 1 La double disparition

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