"Shit is real" d’Aisha Franz : se méfier des apparences

5 mai 2017 0 commentaire
  • La dessinatrice allemande Aisha Franz a publié en début d'année un nouveau livre chez L'employé du Moi. Comme ses précédents ouvrages édités outre-Rhin par Reprodukt, nous y retrouvons un dessin à l'apparente spontanéité pour une histoire très personnelle, oscillant entre anticipation urbaine et onirisme. Un récit dominé par la mélancolie et la quête d'identitaire, qui va parfois jusqu'à en déformer le décor !

Aisha Franz vit à Berlin, où elle dessine beaucoup, et enseigne à Cassel, où elle avait déjà suivi les cours de l’Ecole supérieure d’art et de design. Elle a conservé de ses années d’étude le goût pour l’auto-édition et un style graphique qui peut rappeler d’autres dessinateurs publiant dans des fanzines. Des qualités - à notre sens, mais chacun se fera un avis - que nous retrouvons dans son dernier ouvrage édité par L’employé du Moi, avec un trait plus fin qu’auparavant et un scénario offrant la possibilité de multiples interprétations.

"Shit is real" d'Aisha Franz : se méfier des apparences
Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017
Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017

Dans Shit is Real, Aisha Franz met en images la vie d’une jeune adulte vivant à Berlin. Selma est un peu perdue - elle vient de démissionner et de se faire mettre à la porte par son compagnon du moment - voire désorientée - Berlin semble immense dan cette anticipation où les technologies dominent les habitudes. Elle se retrouve dans un petit appartement, avec quelques cartons et un matelas jeté sur le sol.

Un peu réservée, parfois maladroite et rêveuse, Selma doute, se laisse aller à la mélancolie et s’invente un amour, à la suite d’un regard croisé dans son restaurant préféré. Déstabilisée, hésitante, elle semble s’interroger davantage sur son identité que sur son avenir. Elle parvient toutefois à nouer le contact avec celui qu’elle s’est choisi, ce qui ne va pas sans mal, et ce qui la conduit de surprises en désillusions.

Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017
Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017

Dans des pages encadrées de noir, nous vivons aussi les rêves de Selma. Surréalistes - comme tout rêve digne de ce nom - et récurrents, ceux-ci font écho aux troubles de la jeune femmes et laissent deviner ses inquiétudes et fantasmes enfouis. Nous pourrions d’ailleurs chasser et tenter d’interpréter les signes psychanalytiques qui émaillent le récit. Une fente dans un mur, un poisson insaisissable, une amie curieusement costumée, des hommes au faciès reptilien, un mur de verre, d’énormes boules vaguement poilues qu’il faut à tout prix enfouir, un œuf gigantesque et noir comme le charbon... Tout ça est fort étrange et revêt sans doute de multiples significations.

Aisha Franz ne fournit pas pour autant de clé de lecture. Elle ouvre bien quelques pistes, notamment concernant les désirs de Selma ou sa recherche d’identité. Mais elle laisse globalement le lecteur libre de son interprétation. Elle égratigne aussi au passage quelques manies de certains : snobisme des soirées "underground" ou concurrence déguisée concernant la recherche de la tenue vestimentaire la plus originale.

Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017
Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017

Le dessin, d’apparence simple et léger, permet une grande fluidité de la lecture, tandis que la composition des pages est davantage sophistiquée, à l’image du monde dans lequel vit Selma. La dessinatrice use en outre de lignes droites franches et brèves, associées à de courbes parfois presque mouvantes.

L’ensemble tend, à quelques rares moments, vers l’abstraction, et produit un effet accompagnant bien le récit : dans le monde dépeint par Aisha Franz, l’apparente simplicité d’une société artificielle cache des individus plus complexes et ambigus que nous pourrions le croire.

Shit is real © Aisha Franz / L’employé du Moi 2017

(par Frédéric HOJLO)

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