Shoah et bande dessinée : une exposition prolongée et un catalogue appelé à faire référence

4 septembre 2017 8 commentaires
  • L'exposition "Shoah et bande dessinée" aura marqué l'année 2017 du Mémorial de la Shoah, tant par sa qualité que par son succès. Prolongée finalement jusqu'au 7 janvier 2018, elle a été et sera encore le lieu de nombreuses rencontres et a confirmé que la bande dessinée pouvait s'emparer de tous les sujets. Le catalogue de l'exposition nous en apprend justement encore davantage.

Le catalogue de l’exposition "Shoah et bande dessinée" est sous-titré L’image au service de la mémoire. Le choix est judicieux, tant les images abondent dans cet ouvrage qui va au-delà de la simple recension des œuvres présentées depuis janvier dernier au Mémorial de la Shoah, à Paris. Et de la mémoire, il est bien sûr beaucoup question. Ajoutons que l’exposition comme son catalogue resteront probablement dans les mémoires comme un modèle du genre, les deux thèmes étant traités à part entière, l’un ne servant pas de prétexte à aborder superficiellement l’autre.

Le catalogue encore davantage que l’exposition est un travail collectif. Élaboré sous la direction de Joël Kotek et Didier Pasamonik, il rassemble les contributions de spécialistes de l’histoire de la Shoah - Annette Wieviorka, Georges Bensoussan, Tal Bruttman - comme de la bande dessinée - Lucie Servin, Paul Gravett, Laurent Mélikian... - et même celle d’un des quelques historiens français à connaître et à apprécier la bande dessinée, à savoir Pascal Ory. En ce sens, l’ouvrage séduira aussi bien les amateurs d’histoire que ceux de bande dessinée, qui d’ailleurs sont assez souvent les deux à la fois.

Shoah et bande dessinée : une exposition prolongée et un catalogue appelé à faire référence
© Mémorial de la Shoah / Denoël Graphic 2017

Le catalogue suit le même fil conducteur que l’exposition : comment la bande dessinée s’est-elle emparée de la Shoah ? Comment est-on passé, en quelques dizaines d’années, d’un sujet tu, au mieux effleuré ou abordé exceptionnellement, à un traitement approfondi et varié, ouvrant la voie à des œuvres sur tous les génocides ? Comme l’exposition, le catalogue nous emmène dans un parcours chronologique, mais où cette chronologie, avec ses périodes de latence ou ses brusques accélérations, est constamment interrogée.

L’ouvrage se compose de six parties. La première propose d’éclairer la "lente gestation" qui a permis à la mémoire de la Shoah d’émerger en bande dessinée. Nous retrouvons donc Mickey au camp de Gurs d’Horst Rosenthal (1940-1942) et La Bête est morte ! d’Edmond-François Calvo (1944-1945), mais aussi Le Héros de Budapest, une aventure de l’Oncle Paul (Jean-Michel Charlier et Jean Graton, 1953) où la Shoah est directement présentée. Le travail le plus étonnant de ce chapitre est analysé par Art Spiegelman lui-même ! En quelques pages, le dessinateur américain, dont le Maus a révolutionné l’approche de la Shoah en bande dessinée, présente et réalise une "autopsie" de Master Race, récit de Bernard Krigstein et Al Feldstein publié aux États-Unis en 1955, que le lecteur peut également découvrir en intégralité et en français.

© Mémorial de la Shoah / Denoël Graphic 2017

Le deuxième chapitre s’intitule "L’impuissance des super-héros". Il ne devait pas être aisé d’aborder un sujet qui semble briller par son absence : la Shoah dans les comic books. Il ne s’agit pourtant pas uniquement d’une approche "en creux". Alors que les super-héros s’en sont donnés à cœur joie dans la lutte contre le nazisme et contre l’impérialisme japonais, aucun d’eux n’est venu au secours des millions de juifs déportés et exterminés. Parce que leurs créateurs étaient juifs, eux aussi ? C’est une des pistes envisagées, qui n’épuise pas pour autant le paradoxe. Hitler, plus que ses crimes, et son armée, plus que son État totalitaire, sont la cible principale de Captain America et consorts. Il faudrait en outre se questionner à propos de l’influence possible du contexte de Guerre froide sur l’absence de la Shoah dans les comics, et ce jusque dans les années 1980. Il faut dire que les "vrais" libérateurs des principaux camps, dont celui d’Auschwitz-Birkenau le 27 janvier 1945, ne sont pas les super-héros, mais les soldats de l’Armée rouge... Le cas des X-Men et de Magneto, magnifiquement éclairé par Chris Claremont dans un court et dense entretien, conserve finalement sa singularité.

Un chapitre entier, le troisième, est ensuite consacré au Maus d’Art Spiegelman. Bien des pages - des centaines ? des milliers ? - ont déjà été écrites sur cette œuvre majeure, qui constitua un tournant dans l’évolution de la bande dessinée et de sa perception. Maus est peut-être aujourd’hui encore plus cité que lu. Art Spiegelman prouvait que la bande dessinée peut aborder avec intelligence tous les sujets, y compris les plus graves. Il inaugurait par ailleurs une forme de récit-témoignage presque inédit à l’époque, la fin des années 1980 : dans une sorte de narration "au second degré", le fils de rescapé reprend, en le contextualisant, le témoignage de son père. Le livre est donc doublement autobiographique. Le dessinateur raconte en effet sa relation avec son père et la création de son livre, alors que le cœur de son récit est bien le témoignage d’un survivant de la Shoah. Son approche est donc à la fois historique, avec toute la précision et la rigueur que cela demande, et personnelle, avec l’émotion et l’empathie que cela entraîne. Une composition qui a probablement à voir avec le succès du livre.

© Mémorial de la Shoah / Denoël Graphic 2017

Vient ensuite le quatrième chapitre, "Les enfants d’Holocaust". Difficile de l’aborder sérieusement alors qu’il s’ouvre sur un dessin de Jean-Marc Reiser : "Arrête de péter quand on regarde un documentaire sur les chambres à gaz !"... Le tour d’horizon, certes plus rapide, devient universel. Il est question du Japon, avec Osamu Tezuka et L’Histoire des 3 Adolf, du Royaume-Uni, à propos de William Joyce, sinistre "Lord Haw-Haw", et de la France, Hara-Kiri et Charlie Hebdo ayant apporté un regard neuf, iconoclaste, sur le sujet. Une mise au point utile est également faite sur le "rire dans la fachosphère", les dessins sur la Shoah pouvant servir de propagande aux négationnistes.

Le cinquième chapitre quant à lui s’interroge sur le rôle de "transmission" de la bande dessinée. Elle est effectivement reconnue aujourd’hui comme un vecteur mémoriel à part entière, tant pour la Shoah que pour les autres génocides, qu’il s’agisse de celui des Tziganes, perpétré lui aussi pendant la Seconde Guerre mondiale et bien évoqué notamment par Kkrist Mirror, ou celui des Arméniens, commis par l’Empire ottoman en 1915. Le cas du Rwanda, plusieurs fois repris par Jean-Philippe Stassen, fait également partie des sujets que les dessinateurs osent aborder.

Le sixième et ultime chapitre, plus court et conclusif, se questionne sur les rapports entre mémoire, histoire et bande dessinée. Les dessinateurs et scénaristes ont fait dorénavant de la Shoah un sujet sinon banal - sauf s’il s’agit d’interroger la notion de "banalité du mal" - du moins riche de potentialités créatives, qu’ils donnent la priorité au travail historique, au témoignage ou à la fiction. L’ouvrage se clôt, et cela sonne comme une évidence, sur quelques pages dédiées à Will Eisner, génie américain marqué par sa judéité, qui a popularisé le Graphic Novel et décrypté, dans un livre paru en 2005 chez Grasset, l’histoire d’un des pires faux antisémites, les tristement célèbres Protocoles des sages de Sion.

© Mémorial de la Shoah / Denoël Graphic 2017

Ce catalogue Shoah et bande dessinée est donc d’une grande richesse. La diversité des sujets abordés et la précision des informations en font un ouvrage de référence. Les étudiants et chercheurs regretteront peut-être l’absence d’un index et surtout d’une bibliographie, dont l’absence est cependant en partie compensée par de nombreuses mais jamais envahissantes notes de bas de pages. Tous les lecteurs apprécieront cependant l’abondance et la qualité de l’iconographie. Outre les très nombreux dessins et documents présentés, cinq récits complets sont disponibles, dans un format fort lisible. Ainsi, Master Race (évoqué ci-dessus), Hitler à New York de Will Eisner, le premier Maus d’Art Spiegelman, Hummaus d’Uri Fink et La couronne était dans la merde de Philippe Vuillemin émaillent l’ouvrage, prolongeant les textes d’analyse.

À la fois catalogue d’exposition et approfondissement d’une réflexion et d’un travail collectif, Shoah et bande dessinée - L’image au service de la mémoire vaut tant pour son contenu que pour son édition : les auteurs, l’éditeur Jean-Luc Fromental, sa maison Denoël Graphic et le Mémorial de la Shoah se sont donnés les moyens de créer un livre dont la vie durera sans doute bien au-delà de celle de l’exposition... Pourtant prolongée jusqu’au 7 janvier 2018 !

© Mémorial de la Shoah / Denoël Graphic 2017

(par Frédéric HOJLO)

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Ouvrage collectif sous la direction de Joël Kotek & Didier Pasamonik - 21,5 x 29 cm - 168 pages couleur - couverture cartonnée, dos toilé, relié - parution le 26 janvier 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

MÉMORIAL DE LA SHOAH
17 rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris - Métro Saint-Paul ou Hôtel-de-Ville
Ouverture tous les jours sauf le samedi, de 10 h à 18 h et le jeudi jusqu’à 22 h
Entrée libre

Consulter le site du Mémorial de la Shoah & celui dédié à l’exposition.

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Dessin de couverture © Enki Bilal.

 
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8 Messages :
  • Magnifique et terrible exposition. J’ai eu la chance de la parcourir avec les commentaires de son Commissaire. C’était vivant comme le souvenir de cette ignominie doit le rester dans nos mémoires. Merci.

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  • Bonjour,

    Par souci de transparence, peut-être auriez-vous pu rappeler, comme dans votre précédent article sur cette exposition, que Didier Pasamonik, co-commissaire, est directeur de la rédaction d’Actua BD ?

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 septembre à  07:39 :

      Bonjour,

      Vous avez entièrement raison, à la fois sur l’idée de transparence et sur le fait que Didier Pasamonik est directeur de la rédaction d’ActuaBD. Rien de masqué dans tout cela, et votre message vient utilement le souligner.

      Cordialement,

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  • Très bonne exposition, prolongement mérité !
    Ayant écrit mon mémoire de fin d’études sur la reconnaissance culturelle de la bande dessinée, j’ai utilisé le livre et l’expo comme sources pour appuyer mes arguments.
    J’ai aussi découvert le Mémorial grâce à cette exposition, et sa visite dans son intégralité est également nécessaire.
    Merci.

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  • Comment la bande dessinée, notre art, aurait pu passer à côté de Cela ?!... Cette Chose, la plus cruciale, la plus impensable et dramatique de l’histoire du vingtième siècle et sans doute de l’Histoire de l’humanité, aurait pu échapper aux artistes humanistes de la bande dessiné ?
    Oui, cette exposition est exemplaire, à la fois immuable et paradoxalement vouée à évoluer, Elle n’est qu’un début, espérons-le !
    Oui, elle est du principalement à Joël Kotek et à notre inusable Didier Pasamonik. C’est un travail de longue haleine du à des érudits et des passionnés très bien entourés, un sacerdoce ! Tout l’honneur d’Actua BD est là, ainsi qu’une partie de celui de La bande dessinée. Aucun art n’échappe à la Shoah et au massacre des peuples dont l’existence est niée ! Cette souffrance indicible traverse les générations afin que nous nous levions constamment pour que cela ne se reproduise plus. Et pourtant…

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  • Pourquoi toujours revenir sur le passé ?

    Je en comprends pas !

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    • Répondu le 5 septembre à  13:29 :

      Parce que le passé revient toujours, surtout lorsqu’on l’a oublié !

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  • "Prolongée finalement jusqu’au 7 janvier 2018, elle a été et sera encore le lieu de nombreuses rencontres et a confirmé que la bande dessinée pouvait s’emparer de tous les sujets."

    Pourquoi la bande dessinée ne pourrait pas s’emparer de tous les sujets et pourquoi s’emparer de ce sujet, particulièrement, serait la démonstration qu’elle peut s’emparer de tous les sujets ?

    Par essence, un Art qui ne pourrait pas parler de tous les sujets ne serait pas un Art, non ?
    Un Art doit être capable de décrire et faire ressentir un soleil couchant aussi bien que la pire des horreurs, non ?

    Le lieu d’exposition numéro un d’une bande dessinée étant la librairie. Avant cet exposition, Maus de Spiegelman avait déjà démontré que la bande dessinée pouvait parler frontalement de ce sujet. L’intérêt de cet expo est de donner le panorama le plus vaste et riche possible sur ce sujet.

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