Simon Roussin ("Lemon Jefferson") : " Je n’ai pas l’impression d’être dans l’hérésie."

5 novembre 2012 12 commentaires
  • Né le 4 août 1987 à Vénissieux, Simon Roussin est apparu très tôt sur le radar d'ActuaBD.com avec [Robin Hood->art10060] (L'Employé du Moi, 2010), puis avec [Lemon Jefferson->art12697] (Editions 2024, 2012) qui avait créé la surprise en se retrouvant dans la sélection d'Angoulême. À chaque fois, les critiques ont fusé dans les forums. Nous l'avons rencontré alors qu'il s'apprête à publier deux albums en 2013.
Simon Roussin ("Lemon Jefferson") : " Je n'ai pas l'impression d'être dans l'hérésie."
"Robin Hood" par Simon Roussin
Éditions Grand Papier

Quel est votre parcours ?

Je suis entré directement en troisième année dans l’atelier d’illustration de Guillaume Dégé à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg. Avant cela, j’avais fait trois ans de communication visuelle à Nevers et un an aux Beaux-Arts d’Épinal.

La classe de Guillaume Dégé est plutôt réputée car elle a fait sortir pas mal de jeunes auteurs...

Oui, dans ma promotion, il y avait Marion Fayolle, Mayumi Otero du collectif Icinori, Annabelle Buxton... Dans les années précédentes, il y avait Léon Maret qui publie comme moi chez 2024... J’en oublie, oui, c’est plein de gens intéressants.

C’est un prof stimulant ?

Oui, cet adjectif lui va bien. Il a cette qualité de créer une émulation entre les élèves, d’être un déclencheur. Il pousse vraiment ses élèves à travailler ensemble, à développer des choses, de façon très dynamique. J’ai l’impression que l’on progresse très vite grâce à cela.

Vous avez publié deux bandes dessinées et un livre pour enfant. Pour le jeune auteur auteur que vous êtes, que vous inspire le paysage éditorial actuel où l’on parle de crise, de surproduction, d’un secteur qui souffre particulièrement en ce moment, etc., qu’est-ce qui vous donne envie d’y aller quand même ?

Ce n’est une question que je me pose. J’ai la volonté de raconter des histoires depuis que je suis tout petit. Je n’imagine pas faire autre chose : raconter des histoires et faire de la bande dessinée.

Comment avez-vous trouvé vos éditeurs ?

J’ai eu beaucoup de chance au début. Quand je suis arrivé à Strasbourg, j’avais posté ma toute première bande dessinée sur le site Internet GrandPapier.org et cette maison d’édition belge a proposé d’en publier le livre, alors que je ne l’imaginais même pas ! Je n’avais pas du tout une démarche éditoriale, c’était ma première bande dessinée. J’ai eu beaucoup de chance de voir ce projet devenir un livre : Tout à coup, on existe, il y a quelque chose qui se déclenche. Cela m’a donné envie de me dépasser. Ce qui est pratique avec Internet, c’est qu’on a tout de suite un retour des lecteurs. Quand on se cherche, quand on expérimente, c’est extrêmement enrichissant.

Page de "Robin Hood"
(C) Simon Roussin, Grand Papier Ed.

Votre album chez 2024 n’est pas passé inaperçu auprès de notre communauté de lecteurs, d’autant que vous étiez dans la sélection d’Angoulême 2012. Qu’est-ce qui vous a fait choisir cette technique de dessin au feutre ?

C’était déjà la technique de mon précédent livre chez Grand Papier. Cela venait de mon envie de faire un livre sur un héros de mon enfance, et de la bande dessinée de genre, ces récits d’aventure que je lisais dans les vieilles BD de mon père, des trucs un peu désuets. De l’autre côté, je ne suis pas bon en technique d’encrage et de mise en couleurs au pinceau, ni dans la colorisation informatique. Le feutre est une technique vers laquelle je suis allé logiquement car elle avait ce côté un peu naïf qui allait beaucoup avec mon propos de revenir à un plaisir enfantin de la bande dessinée, de retrouver les sensations de lecture de mon enfance dans ma pratique. Le feutre permettait exactement cela.

Lemon Jefferson, parus chez 2024 (en 2011)

Est-ce que le plaisir obtenu dans la pratique peut être celui des lecteurs, est-ce qu’ils vous préoccupent seulement ?

J’espère que mes lecteurs ont un plaisir à lire mes livres mais au moment du choix du feutre, c’est parce qu’ il me semblait le médium le plus approprié à mon propos.

Il y a là la volonté d’un retour à un propos plus primitif, comme en peinture avec le Douanier Rousseau ou même l’Art brut ? Ou une volonté radicale de déconstruire une bande dessinée qui se sclérose ?

Non, je n’étais pas du tout dans ce geste-là. À aucun moment, je me suis dit que j’explosais des codes, ce n’était pas prémédité. je n’avais pas la volonté d’être provocateur. il y avait quelque chose d’adéquat, de naturel, d’instinctif qui me plaisait beaucoup. J’avais envie d’avoir un rapport à l’original, au papier, à la couleur directe. Cela m’amusait vachement de le faire au feutre.

Une page de Lemon Jefferson
(C) Éditions 2024

Parmi les auteurs d’aujourd’hui, quels sont ceux qui vous semblent ressortir de votre famille d’expression ?

C’est délicat à définir. il y a beaucoup d’auteurs dont j’admire le travail. Les auteurs franco-belges des années 1960... J’ai beaucoup d’admiration pour Tillieux, par exemple. Ou encore pour Yves Chaland dans les années 1980. Il a été très important pour moi. Après, dans les auteurs contemporains, je lis beaucoup Daniel Clowes, Chris Ware,... Dans les Français, je suis très éclectique. J’aime beaucoup Blutch, Anouk Ricard, Emmanuel Guibert, Christophe Blain, plein de gens, en fait. Je suis un grand lecteur de bande dessinée et il y a beaucoup de choses que je ne connais pas. J’essaie d’être curieux.

Par ailleurs, je lis beaucoup : Hemingway, Fitzgerald, Romain Gary,... et je suis assez cinéphile, depuis très longtemps. Que ce soit le film noir des années 1950, ou le Nouvel Hollywood : Sam Peckinpah, Arthur Penn, John Huston, Scorcese, De Palma... La Nouvelle Vague française : Truffaut, le Godard de Pierrot le fou.

Simon Roussin en octobre 2012
Photos : D. Pasmaonik (L’Agence BD)

Les choix esthétiques que vous avez faits, qui vous mènent chez des petits éditeurs, ne vous condamnent-ils pas à une certaine marginalité ?

Il ne faut pas du tout que je réfléchisse comme cela sinon mon travail d’auteur deviendrait un travail de commande, alors que pour l’instant, ce qui m’importe, ce sont mes envies de livre, mon besoin de raconter des histoires, et je les fait comme cela. Alors, à côté de cela, je fais de la presse et des illustrations, et j’aime cela. Je ne me pose donc pas du tout de questions en ce qui concerne ma "carrière".

Quel est le bilan que vous pouvez faire sur votre dernier ouvrage en termes de reconnaissance ?

La sélection d’Angoulême m’a surpris et flatté. C’était incroyable. Lemon Jefferson était mon vrai premier livre, que je voulais voir exister un jour, alors que Robin Hood était plutôt un projet scolaire. Cette reconnaissance-là était comme un rêve de gosse !

Est-ce que vous avez compris pourquoi ils vous avaient choisi dans les 5000 bouquins parus l’année dernière ?

Je ne sais pas et je crois qu’il ne faut pas se poser la question. Il a aussi plein de livres très bons qui sont sortis cette année-là et qui n’ont pas été sélectionnés. J’ai été très heureux de cette sélection, c’est sûr.

Est-ce que cela a eu un impact sur les ventes ?

Je ne sais pas vraiment. il y a eu plus de presse car les libraires et les journalistes se sont intéressés à la sélection. Peut-être qu’il serait passé plus inaperçu s’il n’avait pas été sélectionné...

Comment le public que vous avez rencontré a-t-il réagi face à votre travail ?

Les impressions des lecteurs, c’est crucial. Il m’arrive que, dans une séquence que je trouvais tragique à souhait, les gens me disent qu’ils ont ri aux éclats. C’est assez troublant, parfois.

Quels sont vos projets ?

J’ai une nouvelle BD qui sera présentée en avant-première à Angoulême chez 2024. Ce ne sera pas du feutre... C’est une BD en noir et blanc entre le film noir et le mélodrame. C’est l’histoire d’un détective qui cherche une femme qui a disparu, pendant une éclipse qui ne s’arrête jamais... Le monde reste dans l’obscurité sauf à un seul endroit sur terre. Cela s’appellera Heartbreak Valley.

Une page de "Heartbreak Valley" à paraître début 2013 aux Editions 2024
(c) Ed. 2024

Mon autre ouvrage paraîtra chez Magnani qui avait publié un précédent album (Les Aventuriers, mars 2012). Ce sera un western tout au feutre avec des grandes doubles pages encore plus expressives que dans Jefferson.

Vous avez du voir passer les réactions à notre article sur Jefferson dans ActuaBD.com. Quand on vous dit que votre dessin est celui d’un enfant de trois ans, cela vous vexe ?

Nyctalope, une revue animée par Simon Roussin
DR

Pas du tout, cela me fait rire aux éclats ! Je ne sais pas comment on peut avoir ce genre de discours. Cette polémique provoque chez moi un étonnement qui me fait beaucoup rire. Je ne la comprends pas, je ne vois pas son utilité surtout...

Votre dessin peut faire croire à une apparente facilité. Est-ce le cas ?

Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment qualifier mon dessin. Je n’ai pas l’impression d’être dans l’hérésie. J’essaie de raconter des histoires le plus humblement possible. Je fais appel à des codes archétypaux de la bande dessinée que je revisite avec le feutre. Je dessine comme je peux avec ce que j’ai. Je suis très ouvert à la critique. je préfère les critiques négatives aux critiques positives de la part des gens qui ont lu le livre et qui vont avoir une critique constructive. je ne peux rien retenir de la critique des gens qui disent que je dessine comme un enfant. C’est pourquoi je regarde cela avec un peu de distance et d’amusement.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Sérigraphie de Simon Roussin tirée des "Aventuriers" paru aux éditions Magnani (mars 2012)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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12 Messages :
  • Franchement et ce n’est pas une blague en voyant les planches aux feutres j’ai cru voir des planches de bd que j’avais fait quand j’avais 13 ans et sans expérience de dessin. Je devais utiliser les mêmes feutres couleurs car le rendu des planches était le même. Quand au dessin...ma foi si celui ci est bon alors je devrais me remettre à faire mes bd d’ado.

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    • Répondu par Joseph le 6 novembre 2012 à  09:54 :

      Je ne comprends pas ce réflexe de comparer les dessins que l’on dénigre à des dessins d’enfants, en plus ça semble être votre seul argument. Ou alors j’ai mal compris et derrière cette facilité se cache un vrai esprit critique. Ou alors vous aviez vraiment autant de talent à 13 ans et vous avez peut-être loupé tout une carrière prometteuse.

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  • Moi j’aimerais demander à Mr Roussin (que j’aime beaucoup), et qui semble lire les commentaires de ce site : pourquoi ne citez-vous pas Pierre la Police dans vos influences ? Moi je trouve cette influence flagrante- et prenez-le comme un compliment, c’est s’inspirer des meilleurs. N’en est-il pas ainsi ? Et Glenn Baxter ? Une fois encore pas de piège ici mais une oeuvre aussi originale que la votre demanderait à être approfondie dans ses influences. Car vous faites partie de toute une école d’absurdistes dont je raffole. Et si je me trompe... c’est presque mieux encore !

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    • Répondu par Laurent Colonnier le 5 novembre 2012 à  22:21 :

      David Prudhomme dans son bouquin sur le Louvre fait mille fois pire que Simon Roussin, mais personne ne cherche noise à David Prudhomme.

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      • Répondu par Polo le 6 novembre 2012 à  09:12 :

        Soyez rassuré, Colonnier. Votre dessin n’a RIEN DE COMMUN avec celui de Prudhomme.

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      • Répondu par Vincent le 6 novembre 2012 à  10:16 :

        Vous devriez vous poser la question : pourquoi Prudhomme a fait ce livre ? Quelles sont ses influences ? Pourquoi des gens aiment ? Peut-être que vous comprendriez un truc... peut-être...

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      • Répondu par popo le 7 mai 2013 à  11:15 :

        Le Louvre de Prudhomme est un des meilleurs livres de 2012. Le dessin est fabuleux et les intentions de direction est magistral. Une vraie intention se trouve derrière chaque séquence. C’est incroyable qu’il n’ai pas eu plus d’écho. Mais l’intelligence doit échapper à pas mal de monde.

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        • Répondu par Pat le 7 mai 2013 à  15:53 :

          C’est bon Popo vous avez fait votre popo, vous etes soulagé.

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    • Répondu par Fred Boot le 6 novembre 2012 à  03:15 :

      Je ne peux répondre à sa place, mais parfois pour mes propres dessins on m’attribue des influences qui ne sont que des coïncidences formelles, des auteurs auxquels je ne pense jamais. Peut-être est-ce aussi son cas.

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    • Répondu par Bardamor le 9 novembre 2012 à  02:22 :

      Comparé à Michel-Ange, Hergé ne sait pas dessiner. Je veux dire par là qu’il y a plein de manière de dessiner différentes, et que chacun voit midi à sa porte. Dessiner comme un enfant, ça peut vouloir dire avec plus de franchise qu’un adulte, par exemple un type comme Moebius qui semble passer son temps à vouloir démontrer par sa technicité qu’il est devenu un adulte, et qui se perd dans une foule de détails.

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      • Répondu par Fred Poullet le 7 mai 2013 à  09:27 :

        Moebius n’a jamais dessiné comme un adulte, Moebius est toujours resté un adolescent, avec tout ce que cela comporte d’esbrouffe et de "regardez-moi faire" !

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  • ... à noter que Simon Roussin exposera pour le première fois en galerie du 14 mai au 8 juin 2013 avec une sélection de dessins originaux tirés de ses albums et la série inédite "Souvenirs de Cinéma" !

    Arts Factory x Galerie Lavignes-Bastille - 27 rue de Charonne 75011 - Paris

    + d’infos sur www.artsfactory.net et www.facebook.com/events/616431275053621/?ref=22

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