Spirou et le maître des hosties noires : une rêverie belgo-africaine

4 février 2017 0 commentaire
  • C’est un des ouvrages les plus singuliers qu’il nous ait été donnés à lire ces dernières années, un hommage à l’Afrique et à la Belgique, en particulier à la bande dessinée belge, une espèce d’anti-« Tintin au Congo » où il est question sans fard de colonialisme, de racisme, de religion, d’amitié et d’amour dans un curieux mélange des genres et une forme syncrétique qui tient au génie.
Spirou et le maître des hosties noires : une rêverie belgo-africaine

Avouons que depuis longtemps, nous regardons le travail de Yann avec une certaine circonspection : sa façon d’enfreindre les tabous de la politique, de la religion, de la sexualité en faisait une espèce d’auteur d’Hara Kiri habillé d’École belge.

De Bob Marone (avec Didier Conrad, Glénat), où il faisait des deux héros d’Henri Vernes un couple d’homos, à La Patrouille des Libellules (avec Hardy, Glénat) où la Résistance, De Gaulle mais aussi la Shoah étaient tournées en dérision, en passant par Odilon Verjus (avec Verron, Le Lombard) où c’est la figure du missionnaire qui est traitée avec désinvolture, Yann a toujours entretenu une réputation de sale gosse qui a longtemps été sa marque de fabrique avant qu’il ne prenne en charge de grandes séries commerciales comme Thorgal ou Lucky Luke. Son intervention sur Spirou, dans Le Groom Vert-de-gris (avec Olivier Schwartz, Dupuis), avait cependant été considérée par Joann Sfar comme un album «  grinçant, compris de l’intérieur, perverti et complexifié » aux relents « antisémites ». Nous avions longuement répondu à ces assertions.

L’impact avait été d’autant plus puissant que comparaison était faite avec le Spirou d’Émile Bravo, Le Journal d’un ingénu que nous avions qualifié, avec bien d’autres, de « chef d’œuvre ».

Lever l’ambigüité

En réalité, Yann payait là le prix de son ambiguïté. Son brassage permanent des clichés sans qu’ils soient jamais stigmatisés permettait ces interprétations. L’auteur avait beau essayer de s’en défendre, les clichés négatifs portent toujours en eux leur part de négativité, Superdupont de Gotlib faisant aujourd’hui encore le ravissement des identitaires nationalistes et Hitler=SS de Gourio & Vuillemin celui des négationnistes et des antisémites en dépit des intentions des auteurs.

Mais avec ce nouvel album qui malaxe avec une incroyable verdeur tous les clichés d’une Belgique ancienne, « une et indivisible », appuyée sur la puissance que lui confèrait ses possessions coloniales (le Congo était 80 fois plus grand que la nation belge) et forte de son statut de fer de lance de l’Église catholique, Yann arrive au bout de sa démonstration et transforme son uchronie humoristique en une enthousiasmante entreprise nostalgique qui s’émeut de la naïveté et de la simplicité de cette époque peuplée de Belges triomphants, d’Américains arrogants, d’Africains « bons enfants », de prêtres vigoureux aux intentions pures, de potentats imbéciles et de savants nazis.

Deux choses sont remarquables dans cet album : d’abord le beau dessin d’Olivier Schwartz qui confère à ce travail de déconstruction une consistance graphique unique qui certes doit encore au maître de la Ligne claire des années 1980 Yves Chaland, mais qui acquiert de plus en plus une cohérence et une singulière autorité. Schwartz s’impose par sa clarté, la fluidité de son découpage, son empathie pour ses personnages et son sens du détail et de l’anecdote graphique.

Les dialogues de Yann ensuite qui maîtrise de mieux en mieux le parler belge mais surtout les expressions idiomatiques congolaises très documentées appuyées sur une connaissance très aigüe et très aboutie des relations entre les peuples congolais et belge.

À cela s’ajoute l’absence -enfin- de toute ambiguïté : l’exploitation postcoloniale en complicité avec les potentats locaux (l’allusion à Mobutu Sese Seko et à son successeur Laurent-Désiré Kabila est à peine camouflée) est clairement dénoncée ; le rôle des missionnaires catholiques ne l’est pas moins. Le statut des Congolais belges, des métis et des albinos est décrit avec beaucoup de subtilité. L’africanité est tout sauf une chose ridicule, elle est même au centre de cette aventure.

Nulle négativité dans cet alignement de clichés : nous sommes dans une histoire apaisée qui s’amuse de nos traditions et de nos contradictions. L’émotion atteint même son comble lorsque Spirou retrouve Audrey, la petite juive cachée dans Le Groom vert-de-gris et qui s’en revient vivante des camps nazis. De curieuse, la saga de Spirou par Yann et Schwartz en devient décidément passionnante.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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