Splendeurs et misères de l’ego-reportage

26 juin 2014 7 commentaires
  • De plus en plus, on envoie les auteurs de BD faire les reporters. Sauf que, parfois, on se demande si le sujet de l’ouvrage est vraiment le reportage...

L’égotisme est en littérature une chose très commune. Il consiste à "jouer le rôle de soi" disait Paul Valéry, "à se faire plus nature que nature". De nos jours, l’égotisme envahit les journaux, les chroniques, les tribunes, les éditoriaux. Il occupe la lucarne, campe sur les scènes de théâtre, court sur les ondes... Nombrilisme contemporain. Soi est un sujet vendeur semble-t-il. Dans le domaine de la bande dessinée, on l’a vu naître, avec une élégante autodérision, dans Pilote, en particulier chez Gotlib, ou dans Spirou sur le mode dépressif dans le Pauvre Lampil de Cauvin & Lambil...

Mais la chose s’est multipliée ces dernières années dans la mangrove du roman graphique et de la "Nouvelle bande dessinée" des années 1990 ; laquelle, soudain sous les feux de la rampe dans les années 2000, profitait d’une reconnaissance du 9e Art qu’elle n’avait pas conquise pour en encaisser cependant les dividendes, parfois avec morgue et arrogance. Heureusement, certains, comme David B. ou Emmanuel Guibert, n’ ont pas succombé à ce comportement de mépris et ont su donner au genre un tour respectueux quand d’autres posaient en révolutionnaires vociférants, en poètes maudits, en idéologues vindicatifs, en satiristes mondains, en obsédés sexuels, en divas bavardes et fantasques... Ce qui n’empêche pas de mériter quelquefois l’attention qu’on leur porte.

Le Tour de Sfar

Mais aucun n’égale Joann Sfar dans le gazouillis médiatique autocentré. Il faut dire que ce touche à tout touche vraiment à tout : le cinéma, le dessin animé, la direction littéraire, la production cinématographique, la littérature, la musique, le commissariat d’exposition, la radio maintenant...

Aussi, quand on lui demande chez France Inter d’accompagner le Tour de France, lui qui n’en connaît que ce qu’en dit le 20 heures, il prend, le boulimique. Il en fait un fort volume de plus de 300 pages, avec quelques pages de BD (ce qui justifie sa présence dans cette chronique), des dessins jetés à la hâte et des textes écrits plus vite encore. Cela s’appelle "À Bicyclette - Un tour en France" et c’est édité chez Gallimard, associé à France Inter.

Splendeurs et misères de l'ego-reportage
"À Bicyclette - Un tour en France" de Joann Sfar (Gallimard)

Voici notre Sfar dans la voiture-balai faisant la chronique pour la radio de Philippe Val, digressant sur le (son) Tour de France, découvrant la province de sa lorgnette pour la croquer sur le vif, glanant les infos, enfin seulement celles qui l’intéressent et qui viennent à lui.. Il s’amuse, c’est sûr, et amuse parfois le lecteur. Il parle de ses copains, du cinéma, de sa famille, de Bashung, des boulistes qui attendent la course au bord de la route, de Sempé, des hôtels Ibis et du budget étriqué de France Inter pour loger ses animateurs, de Delacroix, de la censure insidieuse de l’organe de contrôle des médias publics, le CSA, de Kiraz, des hommes politiques niçois qui sont du bois dont on fait Hitler, de ses propres BD aussi,...

De la légende du Tour, de ces damnés de la route qui luttent contre leur propre corps face aux éléments, du souffle court qui accompagne rageusement chaque tour de pédale, lui qui est au premier rang, il n’en capte rien, n’est pas Antoine Blondin qui veut.

Sauf parfois un peu, quand il dessine Fausto Copi, Anquetil, Eddy Merckx (bien que j’ai du mal à reconnaître l’idole de mon enfance...), ou Richard Virenque dont il mentionne les gendarmes qui l’entourent sans les dessiner... Pour le reste, il a le regard ailleurs, concentré sur sa conversation. Tout au long, il joue son personnage d’auteur de bande dessinée, "plus nature que nature".

On peut aimer cette approche, comme on aime Sfar souvent, parce qu’il est toujours amusant et curieux. D’un livre épais, il en ressort de la légèreté. Nous ne sommes même pas dans du journalisme gonzoïde, pétri de subjectivité et qui se la pète quand même, juste dans le babillage entre copains qui cancanent devant un pastis. Peuchère ? Ah non, 26,50€, quand même.

"À Bicyclette - Un tour en France" de Joann Sfar (Gallimard)
"Dispersés dans Babylone" de Jérémie Dres (Gallimard)

À la poursuite des rastas juifs

Avec le livre de Jérémie Dres, Dispersés dans Babylone, chez le même éditeur, nous sommes dans une toute autre ambiance Comment oser comparer ce jeune auteur, deux ouvrages fraîchement moulés, à Joann Sfar, une icône médiatique qui en affiche 120 au compteur ?

On peut, car tout est comparable, à commencer par l’éditeur qu’ils se partagent (Gallimard). Mais le travail de Drès est plus sérieux. C’est une véritable enquête qui répond à cette question : pourquoi le reggae fait-il si souvent référence au judaïsme ? Quand certaines chansons évoquent leur identité israélite, le retour à Zion, quelle est leur portée pour les Rastas ? En quoi l’Éthiopie et les Falachas, ces juifs noirs dont Israël a favorisé l’immigration (avant de l’interrompre en juillet 2013), sont-ils connectés à cette histoire ?

Jérémie Drès poursuit sa quête identitaire commencée dans Nous n’irons pas à Auschwitz (Cambourakis). Son enquête le mène à Paris, en Éthiopie, à New York dans le Bronx, s’achève à Tel Aviv. On y apprend que le judaïsme des origines est africain et noir, que les Israélites rasta ne sont pas forcément juifs (ils se réclament même de Jésus-Christ), la difficulté pour un rabbin noir de se faire accepter auprès de ses confrères religieux blanc, etc.

Cet ouvrage est un petit bijou de distanciation et de pudeur. Jérémie ne joue pas à l’auteur de bande dessinée, ni même au journaliste. Il nous raconte tout simplement, avec intelligence, sans esbroufe, avec fragilité, où mène sa curiosité. Elle mérite qu’on y aille faire un tour...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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