Sylvain Lemay (directeur de l’École multidisciplinaire de l’image) : « Le talent a toujours existé, mais à présent on permet aux auteurs de se développer. »

3 décembre 2014 0 commentaire
  • Depuis 1999, l’Université du Québec en Outaouais (Gatineau) offre le seul baccalauréat en bande dessinée en français en Amérique du Nord. À l’occasion des célébrations entourant le 15e anniversaire de cet unique programme universitaire, {ActuBD.com} s’est entretenu avec son directeur, {{Sylvain Lemay}}.

On célèbre cette année les 15 ans du programme de bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Comment ce projet est-il né ?

Le programme en BD existe depuis 1999. Il y avait auparavant un baccalauréat en art et design auquel on a rajouté une concentration en bande dessinée en 1999. À cette époque, quand j’ai été engagé pour lancer ce programme, il n’y avait que six professeurs en art à l’université. On n’était pas assez nombreux pour avoir un département. On était rattaché au département des Sciences de l’éducation. On a engagé un septième professeur par la suite, et en 2003, on a fondé l’École multidisciplinaire de l’image (EMI).

Au cours des 15 dernières années, quels ont été les faits saillants de ce programme, les réalisations qui vous rendent le plus fier ?

Le fait que 15 ans plus tard, nous soyons toujours là. C’est sûr que ce qui m’a beaucoup touché, c’est le prix hommage Albert-Chartier qu’on a reçu en 2009, pour les 10 ans du programme. Ce prix a été remis par le Festival de la BD francophone de Québec, c’est-à-dire par les gens du milieu de la bande dessinée. Je suis content de la qualité du programme, au sein du milieu universitaire. Mais que celui-ci soit reconnu par le milieu de la bande dessinée, c’est très important pour moi. Il y a aussi eu le doctorat honoris causa qu’on a décerné à Albert Chartier (Onésime), avant son décès, en 1999. Et sinon l’une des choses dont je suis le plus fier, c’est de voir Iris (Le pouvoir de l’amour et autres vaines romances, La Pastèque), Jean-Sébastien Bérubé (Radisson, Glénat Québec), Stéphanie Leduc (Titi Krapouti, Glénat Québec), Yves Bourgelas (Supercrash, Premières Lignes) ou encore Julien Paré-Sorel (Léthéonie, Front Froid), quand je me promène dans les événements de bande dessinée au Québec. C’est de voir mes anciens étudiants qui réussissent.

Quels ont été les principaux défis auxquels vous avez fait face ?

Il a fallu faire connaître le programme. On a lancé une formation universitaire en bande dessinée en partant de zéro. Il y avait des cours qui avaient été créés. Cela avait été réfléchi. Mais ensuite, il fallait embaucher des professeurs, des chargés de cours pour enseigner. Moi, j’ai fait mon doctorat en littérature sur la bande dessinée, mais je ne sais pas dessiner. Je n’avais pas nécessairement d’expérience en bande dessinée à l’époque, donc j’ai engagé des auteurs de bande dessinée comme Réal Godbout (L’Amérique ou le disparu, La Pastèque), Marc Tessier (Abinagouesh, Delcourt), Paul Roux (Ariane et Nicolas, Les 400 coups). J’ai aussi beaucoup travaillé sur la promotion, car en 1999, il n’y avait pas grand-chose en matière de bande dessinée québécoise. La Pastèque commençait à peine. Il y avait Les 400 coups, qui s’appelaient Mille-Îles, mais ce n’était pas aussi reconnu qu’aujourd’hui. Il fallait donc faire comprendre la viabilité et l’aspect sérieux du programme à l’intérieur de l’université.

Sylvain Lemay (directeur de l'École multidisciplinaire de l'image) : « Le talent a toujours existé, mais à présent on permet aux auteurs de se développer. »
Les étudiants de l’EMI ont lancé leur dernier collectif lors du Rendez-vous de la bande dessinée de Gatineau 2014
Photo : Marianne St-Jacques

Comment décririez-vous la place qu’occupe ce programme au Québec et au Canada ? C’est quand même un programme assez unique…

C’est la seule formation du genre. Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme en bande dessinée par faire de la BD. La majorité des auteurs au Québec publient sans avoir étudié chez nous. Mais auparavant, plusieurs étudiants qui voulaient faire de la bande dessinée étudiaient en arts visuels. Beaucoup m’ont dit qu’ils voulaient faire de la bande dessinée, mais se retrouvaient en art contemporain à faire de la peinture, du non-figuratif. Donc on permet à des jeunes qui veulent faire de la bande dessinée d’être en contact avec des professionnels du milieu. On a des ententes à l’international. Chaque année, deux étudiants vont à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles. Deux autres vont à l’École de communication visuelle de Bordeaux. Ce sont des enrichissements qui permettent de combler la formation. Et le fait d’avoir un programme universitaire nous a aussi permis d’avoir une bibliothèque en bande dessinée. On a tout Spirou à la bibliothèque, on a la bédéthèque québécoise, que j’ai lancée l’année dernière. On a un très grand fonds de bande dessinée québécoise.

Justement, quelle place accordez-vous à la recherche ?

Le programme est en création. Mais j’aimerais travailler un peu plus sur cet aspect-là. J’ai fait mon mémoire de maîtrise dans les années 1990, ma thèse de doctorat par la suite. Dans notre programme, des jeunes de premier cycle apprennent à faire de la bande dessinée. On a une maîtrise aussi, en pratique des arts. Celle-ci est en arts visuels contemporains, mais on peut faire un projet en bande dessinée, design graphique ou peinture. On a un fonds d’archives, on a des groupes de recherches sur lesquels je travaille, mais il s’agit d’une chose que j’aimerais développer davantage au cours des prochaines années.

Est-ce que ces collections que vous avez mises en place commencent à porte leurs fruits ?

Au niveau des étudiants, oui. Elles sont toujours ouvertes. Et si quelqu’un à l’Université de Montréal ou à l’Université Laval veut travailler sur la bande dessinée québécoise, sur Spirou, ou encore les années 1940 ou 1950, elles sont à la disposition des chercheurs.

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Un extrait de la collection intégrale de Spirou à l’UQO
Photo : Le Bédénaute (archives)

Recevez-vous toujours des dons importants ?

Importants, oui, mais pas autant que la collection Spirou. On a tout (À suivre), on a aussi certains des premiers Métal Hurlant, Fluide Glacial, qui sont encore dans des boîtes. Il y a Croc et Safarir… Je pense qu’on en est rendu à sept ou huit collections complètes. Il y a souvent des gens qui nous appellent pour nous offrir des choses qu’on a déjà, mais on accepte toujours les dons.

Parlez-nous de vos propres travaux de recherche.

En ce moment je travaille beaucoup sur la bande dessinée québécoise. Ma thèse de doctorat portait sur le printemps de la bande dessinée québécoise, dans les années 1970-75. J’ai écrit un article sur les contes historiques de la Société Saint-Jean-Baptiste, dans les années 1919-1925. J’ai présentement une subvention interne de l’université avec un assistant de recherche. On travaille sur les adaptations de romans des années 1930, au Québec : beaucoup de BD catholiques traditionnelles, autant au niveau du fond que de la forme. On disait que le printemps de la BD québécoise, en 1968, était une renaissance parce qu’il n’y avait rien avant. Donc on tente de creuser « l’hiver » de la bande dessinée québécoise pour voir ce qu’il y avait dans ces années-là.

Comment décririez-vous la bande dessinée québécoise actuelle, depuis les cinq ou dix dernières années ?

Diversifiée, riche. On parlait beaucoup des problèmes de la bande dessinée québécoise dans les années 1980-90, quand j’ai commencé à m’y intéresser. On avait des tables rondes, des discussions, et on se disait toujours que la qualité était là, que les auteurs étaient là, qu’il y avait du talent, mais qu’on manquait de structures. Ça a démarré avec La Pastèque, avec Mécanique générale. Il y a aussi Pow Pow, Mauvaise tête, donc beaucoup de maisons d’édition, et beaucoup d’auteurs qui travaillent pour l’Europe et les États-Unis. Le talent a toujours existé, mais à présent on permet à ces auteurs de se développer. Je pense à Jacques Lamontagne (Les Druides, Soleil) ou Djief (Le Crépuscule des dieux, Soleil) qui travaillent pour les Européens, Michel Rabagliati (Paul, La Pastèque), Réal Godbout. Les jeunes sont très diversifiés. Je pense que c’est important de toucher beaucoup de gens.

Seriez-vous prêt à dire que l’on vit un âge d’or en ce moment ?

C’est toujours difficile à dire. Oui, ça va bien depuis quelque temps. C’est une belle période pour la bande dessinée. Surtout pour la bande dessinée québécoise, où il a toujours eu des périodes d’effervescence suivies de périodes sombres. Mais ce que j’essaie de dire, c’est que nous ne sommes pas encore au sommet, qu’il y a encore de belles années devant nous. En même temps, le livre va mal. Les éditions La courte échelle ont fait faillite. Mais dans l’ensemble, on est tout de même dans une belle période de bande dessinée québécoise, même si ce n’est pas rose pour tout le monde.

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Lancement de la bédéthéque québécoise de l’EMI (2013)
D.R.

Vous avez été très impliqué dans l’organisation du Rendez-vous de la bande dessinée de Gatineau, notamment à titre d’ancien président du comité. Comment décririez-vous le processus de relance, après la pause de 2009 à 2013 ?

Cela a été une période très difficile. Le Salon du livre de l’Outaouais a choisi de se départir du Rendez-vous, qu’ils avaient organisé pendant 10 ans. C’était une décision d’affaires. Ils ont quand même donné au milieu de la bande dessinée les moyens de reprendre tout ça en main, mais ça nous a pris quatre ans. Il a fallu mettre en place un comité de transition. Nous avons eu un forum. On a payé une étude. On a fait des recherches de financement. On partait sur des bases, mais avec une nouvelle équipe, de nouveaux moyens. C’est très motivant, mais en même temps c’est très épuisant. Je suis content de voir que l’organisme continue sans moi, et que nous, à l’ÉMI, nous puissions collaborer avec eux comme partenaire. On présente plusieurs animations pendant le Rendez-vous, et aussi des expositions. Je suis directeur de l’ÉMI, mais je suis avant tout étudiant en littérature, et non gestionnaire. J’aime mieux être dans l’organisation d’activités BD, de partager ma passion de la BD, de rencontrer des gens, que de chercher du financement auprès d’organismes. Je suis content de laisser la cuisine administrative à des gens qui en savent plus que moi à ce sujet.

(par Marianne St-Jacques)

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