« Terry et les Pirates » 1/2 : l’esprit d’aventure soufflerait-il à nouveau ?

13 novembre 2010 4 commentaires
  • Bdartist(e) semble poussée par l’esprit d’aventure ! Celui qui meut {Terry et les Pirates} de {{Milton Caniff}} : la galerie et petite structure éditoriale de [{{Jean-Baptiste Barbier}}->art11036] et {{Antoine Mathon}} a soufflé aux grands éditeurs le droit de faire reparaître en français ce chef-d’œuvre du {comic strip}. Revenons sur sa genèse, afin de mieux savourer les six volumes à venir, [adaptés de la réédition américaine de référence->art10595] due à The Library of American Comics/IDW Publishing, le premier d’entre eux (1934-1936) sortant actuellement.

En 1934, Milton Caniff prend ses distances avec la veine humoristique d’abord dominante dans les comics, à laquelle, outre-Atlantique, l’appellation des bandes dessinées continue à faire référence de nos jours.

De puissantes agences de presse, les syndicates, fondées durant la deuxième moitié du XIXe siècle, propriétaires de leurs droits exclusifs pour le territoire des États-Unis et le reste du monde, revendent aux journaux des dépêches, articles, jeux ou bandes dessinées. Ces dernières sont conçues sous la forme de strips, des bandes quotidiennes en noir et blanc, ou de Sunday pages, pages en couleurs de suppléments dominicaux.

Après les bandes humoristiques, celles d’aventures, dispensatrices d’évasion, prennent leur essor pendant le contexte morose de la crise économique de 1929. Toutefois, sans complètement s’affranchir de l’héritage des premières : il y perdure au départ. Mais, dès 1924, dans Wash Tubbs, les gag strips du précurseur Roy Crane se transforment en adventure strips, récits à suivre influencés par le roman illustré. Smilin’Jack de Zack Mosley et d’autres suivirent. Milton Caniff va opter pour encore plus de réalisme dans l’action. Il se démarque également du classicisme du style académique de Tarzan ou Prince Valiant d’Harold (« Hal ») Foster ou de Flash Gordon d’Alex Raymond, très en vogue vers 1934. Il devient ainsi le principal promoteur d’une nouvelle et troisième orientation dans laquelle le genre de l’aventure en BD s’épanouit aux États-Unis.

« Terry et les Pirates » 1/2 : l'esprit d'aventure soufflerait-il à nouveau ?
Couverture du volume I (1934 à 1936) de « Terry et les Pirates »
© Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

Le style expressionniste en noir et blanc ou clair-obscur

Par modestie, Milton Caniff a toujours mis en avant le talent de graphiste de Noel « Bud » Sickles, qu’il jugeait supérieur au sien. Il reconnaissait à son complice artistique d’une vie, issu de l’Ohio, comme lui, le mérite de l’élaboration de leur style commun. Caractérisé par un recours expressionniste au contraste entre le noir et le blanc, expérimenté depuis un certain temps déjà, il est concrètement mis au point quand les deux dessinateurs, stimulés par des influences initiales partagées, occupent le même bureau et studio à New York, en 1934. Le travail de son ami sur sa reprise de Scorchy Smith, en 1933-1936, servit de modèle pour les créations ultérieures de Milton Caniff.

Chargé de poursuivre cette série d’aviation inspirée par Charles Lindbergh datant de 1930, œuvre peu convaincante d’un John Terry amoindri par une tuberculose bientôt fatale, Noel Sickles la transforme alors en un champ d’expérimentation. Il y devient l’initiateur de l’expressionnisme dans la bande dessinée. Il se fonde sur une bipolarisation radicale, cultivant un contraste plus direct entre le noir et le blanc de la case. Il supprime les grisés et autres hachures intermédiaires. En vue de s’approcher d’un rendu photographique, l’utilisation du pinceau est privilégiée, au détriment du dessin au trait, exécuté à la plume. Cette technique cherche à favoriser la rapidité d’obtention des dessins, en vue de soutenir le rythme de production infernal des strips quotidiens et leurs suppléments dominicaux. Elle est axée également sur leur expressivité, visant d’abord à faire ressentir. Par ses cadrages et les ambiances produites par ses effets d’éclairages et de clairs-obscurs, flirtant parfois avec l’abstraction, elle rappelle le mouvement cinématographique expressionniste. Ayant pris son essor dans l’Allemagne vaincue, après la Première Guerre mondiale, il sert, entre autres, de référence au très cinéphile Noel Sickles.

Milton Caniff, qui s’est montré extraordinairement doué dans sa capacité à assimiler et à magnifier cet apport artistique, se fait le plus important propagandiste de l’école expressionniste. Au point qu’il en est devenu pour tous les connaisseurs la référence emblématique.

Outre sa propre virtuosité au pinceau, le « Rembrandt du comic strip », de par son habileté en tant que narrateur, sa qualité supérieure de romancier ou de metteur en scène, passe donc aujourd’hui pour le père du style expressionniste. Car il a érigé son moyen d’expression à un niveau inégalé jusque-là : par un haut degré de fusion entre l’aspect visuel, sublimé par son sens du découpage, et la possession d’un talent complémentaire d’exception de raconteur d’histoires, doublé de celui d’inventeur de personnages inoubliables.

Un strip de « Dickie Dare » : notez les caractéristiques physiques des protagonistes…
© Associated Press (AP)/Extrait tiré du volume I de "Terry et les Pirates" © Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

Avant Terry

D’ascendance irlandaise, Milton Caniff, né en 1907, s’inspire d’abord de différents illustrateurs ou futurs confrères de la presse. Parmi eux, il mentionne volontiers le dessinateur en chef du Chicago Tribune, journal dans le groupe duquel fut publié Wash Tubbs, où il travaille postérieurement : John T. McCutcheon, lauréat du Prix Pulitzer pour les cartoons (1932). Le créateur de Terry cite en outre Russell Patterson ou William ("Billy") Ireland, son supérieur hiérarchique et mentor dans un de ses premiers emplois au Dispatch, journal de l’Ohio.

Surtout, pour Noel Sickles et lui, Roy Crane reste, en matière de bande dessinée, leur référence de base, en priorité pour ses qualités d’expérimentateur et son utilisation innovante du doubletone. Cette technique présente l’avantage d’être plus probante que la reproduction des niveaux de gris en recourant au benday. Elle utilise un papier spécial sur lequel l’application d’un révélateur chimique permet l’obtention de deux tons supplémentaires de gris, renforçant la palette des textures du dessin.

Après une perte d’emploi lors de la Grande Dépression, Milton Caniff crée un studio de dessin commercial à Columbus, en s’associant avec son camarade Sickles, graphiste complet et touche-à-tout. Mais ses travaux publiés dans la presse de l’Ohio ont été remarqués. Il part pour New York, où l’Associated Press veut l’engager. Son ami Noel l’y rejoindra. De 1932 à 1934, consécutivement à des travaux variés et de la retouche de photos, Milton Caniff se consacre à des bandes mineures comme Puffy the Pig ou The Gay Thirties.

Puis vient la réalisation de la série Dickie Dare, sa première véritable bande dessinée d’aventures. Elle rappelle par certains aspects les kids strips, qui avaient du mal à se départir du filon comique anciennement dominant. Cependant, elle suit l’évolution créative qui secoue les comic strips à suivre au tournant des années 1933-1934. Au début, Dickie vivait des aventures oniriques qui rappelaient Little Nemo. Au cours desquelles il rencontrait les principaux personnages issus de livres lus par lui, prisés des enfants et des adolescents, comme des pirates, Robin des Bois, le roi Arthur et les chevaliers de la Table ronde, Robinson Crusoë ou les pionniers de l’Ouest américain. Significativement, tous ces sujets ont fait la gloire d’Howard Pyle, Newell Convers Wyeth et l’« école de Brandywine » de l’âge d’or de l’illustration réaliste états-unienne du siècle précédent : les racines du travail de Milton Caniff et nombre de ses collègues contemporains…

Mais, à New York, Milton Caniff a pris réellement la mesure des innovations récentes qui bousculent les codes des comics strips. Son auteur décide désormais de faire vivre à Dickie directement l’aventure. En mai 1934, suite à une modification de la thématique, qui devient plus « sérieuse », il parcourt le vaste monde et ses contrées dépaysantes en compagnie de Dan Flynn, un ami de sa famille, plus âgé.

… Ces caractéristiques physiques sont inversées chez Terry et Pat Ryan
© Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

La création de Terry et les Pirates

Le "capitaine" Joseph M. Patterson du Chicago Tribune/New York News Syndicate demande alors à Milton Caniff de créer une nouvelle série. Dessinateur en voie de maturation de strips devenus réalistes, il se contente, pour l’instant, d’échanger certaines caractéristiques physiques de ses deux protagonistes et débute, en octobre 1934, Terry and the Pirates (Terry et les Pirates).

En émule du Robert Louis Stevenson de L’Île au trésor, ou d’Howard Pyle et N. C. Wyeth, qui l’ont illustré, Milton Caniff y met en scène les péripéties vécues en Asie par Pat Ryan et le jeune Terry Lee. Ce dernier a hérité de son grand-père la carte d’une mine d’or en Chine. Où les attendent de multiples pérégrinations et rencontres.

Chasse au trésor de Terry et Pat Ryan en Chine
© Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

L’ex-empire du Milieu fait encore figure, à l’époque, de terre peu familière pour les Occidentaux. Le dessinateur va en affiner sa connaissance au fil des années, l’amélioration de la vraisemblance des décors et des détails autochtones demeurant une trace visible de ce bel effort de recherche documentaire. Celui-ci n’est d’ailleurs pas sans incidences sur sa technique graphique prisant le pinceau, en particulier du fait de son initiation et sa pratique de la calligraphie…

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Terry, qui incorpore les rangs de l’U.S. Air Force, devient vraiment le héros de l’histoire, au détriment de Pat Ryan. Par ailleurs, durant le conflit, Milton Caniff souhaite concevoir une version érotisée de Terry et les Pirates, destinée à soutenir le moral des G.I.’s. Une certaine réticence de son éditeur l’incite à opter finalement pour une série distincte, Male Call. Sa vedette, une plantureuse pin-up nommée Miss Lace, s’attirera l’intérêt libidineux des soldats au combat en manque de réconfort, mais pas au point de supplanter la série principale de son auteur.

(LA SUITE DE CET ARTICLE PARAÎTRA DEMAIN)

La galerie Bdartist(e) à Paris
© Florian Rubis, 2010

(par Florian Rubis)

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En médaillon : Dragon Lady (détail de couverture du volume I de la réédition de « Terry et les Pirates ») © Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

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Terry et les Pirates (volume I : 1934 à 1936) – Par Milton Caniff – Bdartist(e) – 377 pages, 46 euros

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4 Messages :
  • Voilà un article bien excitant vraiment. Et il ouvre tellement de porte,amène tant de commentaires et de prolongements possibles....

    Ce style de dessin ,cette appréhension du trait (de la tâche ?) dans la BD est vraiment fondateur, et a largement essaimé dans le monde entier.Essaimé directement ou par héritages successifs(par exemple Jijé qui à influencé Giraud qui à influencé etc....)

    Cet article parle surtout du noir et blanc élément essentiel de l’art de la BD.Un noir et blanc -hautement stratégique en BD surtout dans ce style pictural-qui a été la manière de penser la narration définitive un peu partout dans le monde.

    Chez nous,notre BD de "riches"avec la couleur nous a privé de biens des innovations et autres manières de penser le trait la facture des planches.

    Oui un article qui ouvre vraiment beaucoup de portes.

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    • Répondu par Oncle Francois le 16 novembre 2010 à  22:58 :

      Cher sombre et obscur ami : vous avez tort et raison à la fois. Si j’ai bien compris, les strips de Caniff paraissaient en noir et blanc en semaine dans les quotidiens, mais Caniff fournissait aussi une page en couleurs pour le supplément du dimanche (jour du saigneur, comme on dit chez les bigots puritains masochistes !°).

      Car la presse quotidienne américaine a fourni de nombreux chefs d’oeuvres, cités par Gif-Wif, Phénix, etc. Toutefois, il faut bien voir que les auteurs obéissaient à des contraintes économiques. Bien évidemment, un excellent auteur en noir et blanc l’est parfois autant en couleurs. Mais l’inverse n’est pas toujours vrai, car la couleur est un habillage qui peut masquer certaines faiblesses.

      Mais l’intèret principal de votre message est de me permettre de rebondir (houba !!!) sur le cruel manque de créativité des quotidiens français dans le monde de la BD. Il me semble que dans le passé, seul France-Soir a su proposer de la création. Les autres quotidiens jouent la prépublication en période estivale (Libé, Le Monde). Le Matin offrit de vraies BD, mais rendit l’âme avant son zénith. Alors qu’aux Etats-Unis apparurent des carrures (Caniff, mais aussi Segar, Foster, Raymond, etc) qui distrayaient les adultes à une époque où les comics colorés se destinaient principalement aux adolescents.

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    • Répondu par la plume occulte le 17 novembre 2010 à  14:12 :

      Cet article est aussi l’occasion de donner une vision plus globale plus mondiale au discourt sur la BD,et moins germanopratine.Ce n’est pas le moindre de ses intérêts et y’aurait de graine à prendre...

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    • Répondu par la plume occulte le 18 novembre 2010 à  14:45 :

      On dit que pour la version érotisée de Terry pour les G.I.’s,Milton Caniff a été bénévole:il l’aurait faîte gratuitement.
      C’est à la suite d’une plainte d’un journal qui en avait acheté les droits,que la série où terry avait été remplacé par le personnage féminin Burma ,fut rebaptisée Male Call avec le personnage de Miss Lace.

      Male Call une série uniquement publiée dans des publications militaire avec le succés que l’on imagine....

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