Timothé Le Boucher : "17 producteurs ont déposé des dossiers pour adapter ma BD."

1er mars 2018 3 commentaires
  • Prix des libraires Canal BD et nominé présent dans la sélection officielle du dernier Festival d'Angoulême pour son album "Ces Jours qui disparaissent", Timothé Le Boucher est un dessinateur fasciné par le corps et sa représentation. Scénariste exigeant, il nous parle de son dernier album et de son quotidien d'auteur.

Votre album Ces Jours qui disparaissent, paru en août 2017, a été sélectionné pour le Fauve d’Or à Angoulême. Il a également reçu le Prix des livraires Canal BD : c’est un succès auprès du grand public. Avez-vous senti une différence en faisant cet album, par rapport aux deux précédents (Skins Party, Ed. Manolosanctis, 2011, Les Vestiaires, Ed. La Boîte à Bulles, 2014) ?

Timothé Le Boucher : "17 producteurs ont déposé des dossiers pour adapter ma BD."
L’album primé par les librairies Canal BD en 2017

Oui, sur plusieurs points : quand j’ai envoyé mon dossier aux éditeurs, plusieurs étaient vraiment intéressés, j’ai eu le choix. Ensuite j’ai senti un engouement de la part de mon éditeur (Glénat), ils étaient très enthousiastes, mais je n’avais pas espéré que tout cela puisse arriver.

En quoi a consisté le dossier que vous avez envoyé aux maisons d’édition ?
Il y avait un synopsis, une quinzaine de planches, un résumé de deux pages, des illustrations, en particulier sur le vieillissement des personnages. C’était important pour montrer à quoi peut ressembler la BD, comme les personnages évoluent beaucoup.

Etudes du personnage de Lubin © Timothé Le Boucher

Le vieillissement des personnages et le passage du temps sont un point central de Ces Jours qui disparaissent. Était-ce un défi graphique ?

Le défi graphique est présent à chaque planche, il y a toujours un enjeu. J’avais énormément travaillé sur le design des personnages. Ils n’ont pas beaucoup de traits, sont assez iconiques. Pour les vieillir, je peux ajouter des rides mais il ne faut pas que ce soit trop prononcé. Ce sont d’autres choses qui vieillissent.

C’est une période où je regardais beaucoup les personnes âgées ! J’ai regardé des photos de gens qui se photographient à 15 ans d’intervalle. On voit que c’est la morphologie qui se modifie : le corps s’affaisse, les extrémités grossissent. Tout s’épaissit : les oreilles, le nez, tout est modifié petit à petit. Pour Lubin, j’ai aussi utilisé des astuces pour le faire vieillir : dégarnir les cheveux, mettre une barbe.
C’est aussi un défi narratif. Je ne voulais pas utiliser de récitatif qui alourdisse le récit, il fallait trouver d’autres moyens de faire sentir le temps qui passe.
Il y a un seul moment où je mets "2 ans plus tard" : c’est la seule ellipse qui ne correspond pas à un échange de corps, c’est une vraie ellipse, forte, qui est liée au récit.

Le vieillisement en décalage des personnages : enjeu narratif et graphique

Comment avez-vous travaillé les personnages et leurs relations dans ce dernier album, par rapport aux rapports violents des précédents ?

Ces Jours qui disparaissent est une bande dessinée beaucoup plus travaillée que les autres, les intentions ont changé. Même s’il y a des formes de violence, cela m’intéresse moins aujourd’hui. J’avais aussi plus de place pour développer les personnages. Dans ma première BD, en 120 pages, il fallait développer plusieurs personnages principaux et des personnages secondaires. Dans Ces Jours qui disparaissent, Lubin est au centre. Tous les autres sont vus à travers leurs relations avec lui. J’ai essayé de bien les caractériser.

Comment différenciez-vous les deux Lubin : un numéro, un surnom ?

Je disais "l’Autre". Il y a le premier Lubin, celui qu’on suit, et l’Autre, qui est l’identité plus pragmatique.

Si on en croit le psychologue de "l’Autre", le premier Lubin serait celui qui se réveille à l’âge adulte. Est-ce une théorie du psy ou votre version ?

J’ai pensé le récit en laissant planer le doute et les lecteurs se sont appropriés l’histoire. J’ai entendu énormément de versions différentes ! Ce psy cherche à tout prix à donner une légitimé à l’Autre, il utilise cette théorie pour que Lubin défaille et abandonne le corps. C’est une stratégie du psy, mais pas forcément la vérité.

De quel Lubin êtes-vous le plus proche ?

Le premier Lubin, celui qu’on suit. Mais ce sont deux personnalités qui ont des défauts et des qualités. Ils ont une idéologie et des manières de fonctionner différentes.

Le premier Lubin est plutôt hédoniste, il a tendance à privilégier les valeurs humaines et son art. Il ne se préoccupe pas du jugement de la société. L’Autre est plutôt dans la réussite sociale, mais cela n’en fait pas quelqu’un de mauvais. Il n’est pas aussi négatif que ce que le premier Lubin veut croire. Le premier Lubin a tendance à être manichéen et on ne voit que son point de vue. C’est pour cela que parfois la mère rappelle les bons côtés de l’Autre, il ne faut pas le diaboliser.

Dialogue entre les deux personnalités

Vous avez choisi de représenter des métiers artistiques : la carrière dans le monde du spectacle de Lubin et de ses amis, le métier d’écrivain et d’éditrice de sa sœur. Pourquoi ces choix ?

L’album parle de mes propres choix. Le point de départ de l’album, c’est moi qui sortais des Beaux-Arts et qui ne savais pas si j’avais vraiment envie de me lancer dans la bande dessinée. En étant rationnel, je ne savais pas si je pouvais en vivre. Plein de gens me disaient d’aller vers des métiers plus pragmatiques, raisonnables. J’ai hésité entre ces deux visions de l’avenir, et cela a donné cet album. Il parle de la bande dessinée : je voulais que Lubin fasse un métier qui ne soit pas reconnu, mais je n’avais pas forcément envie d’en faire un auteur de bande dessinée. Au départ, il était dans un groupe de métal, mais ce n’était pas assez visuel. J’ai changé pour en faire un acrobate. Sa sœur est écrivain, cela caractérise le milieu familial dans lequel il a évolué : des sphères stimulantes intellectuellement, c’était une famille bienveillante envers ces choix.

Lubin et son double, ou la maîtrise du corps par le personnage et l’auteur

Léandre, à 50 ans, vit des aides de l’état. Est-ce un risque que vous avez envisagé pour vous-même, en vous lançant dans ce métier ?

Quand tu vas t’inscrire à Pôle Emploi ou t’inscrire au RSA et que tu dis que tu es auteur de bande dessinée, ça ne rentre pas dans les cases, les gens ne connaissent pas. A Pôle Emploi, on te propose d’élargir tes recherches, car il n’y a jamais d’offres.

On parle beaucoup en ce moment de la précarité dans le métier de la bande dessinée. Et à présent arrivez-vous à vivre en tant qu’auteur ?

Pour l’instant ça va, mais c’est un peu particulier. J’ai fait mon album en me contentant du RSA et en faisant quelques travaux d’illustration, mais je voulais me garder du temps pour travailler à fond sur mon projet de BD.

À présent j’ai touché mon avance sur droit et c’est plus confortable financièrement, mais cela reste assez peu (moins qu’un SMIC) par rapport au temps que je passe à travailler. Par exemple, en festival tu passes le week-end sur place, tu dessines toute la journée, mais tu n’es pas payé. C’est bon pour la promo de l’album, mais c’est quand même étonnant, sachant que les autres intervenants (sauf les bénévoles) sont payés, alors que tu es l’auteur.

Maintenant en tout cas je peux privilégier des choix plus artistiques que financiers. Je termine quelques projets d’illustrations mais je ne vais plus en accepter pour pouvoir me concentrer sur la bande dessinée, sauf si un projet est vraiment motivant.

Comment se déroule une journée de travail ?

Cela dépend des journées. En ce moment je passe entre 1h et 1h30 à répondre à mes messages (de lecteurs, invitations en librairie ou en festival, échanges sur les illustrations,...). Ensuite, je travaille toute la journée jusqu’à 21h. Je travaille aussi le weekend, à la maison ou parce que je suis en festival.

Timothé au FIBD 2018 © Selbymay

Quels sont vos projets en ce moment ?

Il y a des discussions pour adapter ma BD en film. 17 producteurs ont déposé des dossiers, nous sommes en train de les consulter. La semaine dernière, j’ai passé 2 jours avec mon éditeur à Paris pour rencontrer six producteurs.

Que ressentez-vous vis à vis de l’adaptation de votre album ?

Je n’ai pas peur de la trahison, cela ne me dérange pas qu’on change des choses. Il faut choisir quel sera le film le plus intéressant. C’est super-motivant mais je crois que je n’ai jamais eu à faire de choix aussi difficile dans toute ma vie.
Mais il faut rester prudent, par exemple pour ma première BD, quelques dossiers avaient été déposés par des producteurs pour l’adapter en film, mais finalement, ça ne s’est jamais fait.

Quels sont vos futurs projets en bande dessinée ? Serez-vous toujours chez Glénat ?

Oui, j’ai prévu un one-shot chez Glénat, à peu près 190 pages, comme Ces jours qui disparaissent. Cela parlera d’une psychologue et de sa relation trouble avec un patient dont toute la famille a été massacrée.

(par Lise LAMARCHE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Le blog de Timothé Le Boucher

Vous pourrez rencontrer Timothé Le Boucher :
- du 16 mars 2018 au 19 mars 2018 au Salon du Livre de Paris

> Date : Samedi 17 Mars 2018
> Créneau horaire (début-fin) : 12h00-12h30
> Lieu : Scène BD-Comics-Manga

Mais aussi :

- du 6 au 8 avril 2018 au Festival de la BD de l’Alpe d’Huez

- du 27 au 29 avril 2018 au festival Lire à Limoges

Timothé Le Boucher sur ActuaBD :

- Chronique des Vestiaires

- Chronique des Ces Jours qui disparaissent : la révélation Timothé Le Boucher

- Prix CanalBD 2017

Photo en médaillon : Timothé Le Boucher - Ch-L. Detournay et FIBD 2018 © Selbymay

 
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3 Messages :
  • On lui souhaite un avenir prospère, de beaux albums et vivre (plus que) décemment de son art.
    La lecture de "Ces jours qui disparaissent" était passionnante, cet auteur a un sacré niveau.
    Malgré tout on sent encore une petite marge de progression. Si je peux me permettre, dans le dessin par-ci par-là des corps un peu raides (même certaines poses dynamiques plutôt raides), des personnages qui flottent un peu, les pieds mal ancrés au sol. Dans l’écriture nul doute que cela va aussi se bonifier encore (j’ai trouvé que le discours du psy de l’"Autre" par exemple collait mal à l’âge du personnage, faisait un tantinet immature). Cela dit j’attribuerais ces "défauts" à un peu d’épuisement face à l’ampleur de la tâche, sûrement.
    Bien sûr, les pinailleries de mon commentaire ne sont que celle d’un lecteur trop gâté, bien incapable de faire ce que réalise ici l’auteur.
    Chapeau, et hâte de lire le prochain !

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  • Merci pour l’interview, pleine d’enseignements et éclairante à bien des égards. Et bravo encore à Timothé Le Boucher pour ce très bel album (qu’on a retrouvé également dans les coups de cœur de la rédaction 2017 et parmi les 5 derniers finalistes du Grand Prix de la Critique ACBD). On lui souhaite un très bel avenir et j’ai personnellement très hâte de découvrir sa prochaine création !

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  • Il faut quand même être réaliste quant aux producteurs qui ont contacté l’auteur. Il s’agit souvent d’être présent "au cas où" mais cela ne présume en rien que cela va déboucher sur quoi que ce soit. Le baromètre dépendra du succès ou non des adaptations qui ont fleuri ces dernières années. Mais les adapatations récentes n’ont pas spécialement rencontré le succès donc on peut s’attendre à un ralentissement des adaptations.
    Il faut se rappeler qu’à la fin des années 90 et au début des années 2000, Hollywood avait optionné pas mal de séries franco-belges (à commencer par le catalogue Humano qui tentait de s’imposer le sur marché américain mais aussi pas mal de séries Delcourt, dont Rails ou Carmen McCallum) sans qu’aucun film ne soit produit. La stratégie relève presque de la proise d’option en vue de de la renégocier au cas où. Les coûts engendrés sont dérisoires pour les studios et il suffit d’un bon coup pour amlortir tout le reste. Evidemment, si ce bon coup pouvait être "ces jours qui disparaissent", ce serait excellent pour l’auteur.

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