Tokyo Ghoul, fin et suite

24 décembre 2015 1 commentaire
  • Phénomène manga au Japon et en France, Tokyo Ghoul vient de tirer sa révérence avec la parution chez nous du tome 14. Mais c'est pour mieux nous revenir en janvier dans une étonnante suite, Tokyo Ghoul:re, véritable nouveau départ dans la mesure où l'on change de "camp" pour suivre la guerre que se livrent humains et goules.

Fin novembre, les fans français de Tokyo Ghoul ont dû être sidérés en découvrant le "dénouement" de leur série, si tant est que l’on puisse appeler ainsi ces ultimes développements.

En effet, alors que l’intrigue avait pris un tour décisif mettant en mouvement la plupart des forces jusqu’ici introduites, que le background de la série s’était étoffé de manière impressionnante et que notre héros Ken Kaneki s’était trouvé enfin une réelle motivation, voilà que tout s’effondre, d’un coup d’un seul ; voilà que s’interrompt soudainement toute action, avec la disparition pure et simple de la majeure partie des protagonistes de l’aventure, à commencer par celle du héros !

Pour autant, le choc, violent, demeure dans la logique d’écriture de Sui Ishida, adepte du contre-pied, ayant plusieurs fois démontré son goût pour la casse de schémas éculés et de dynamiques trop bien huilées. Avec lui, il faut que ça se heurte, que ça déraille, qu’une faille s’immisce et croisse jusqu’à ce que tout puisse s’écrouler, brutalement. On le sentait bien, ça nous pendait au nez, mais quand même. Une suite vient toutefois immédiatement prendre le relais de Tokyo Ghoul, mais il faudra repartir à zéro, découvrir et apprivoiser de nouveaux personnages.

Tokyo Ghoul, fin et suiteÀ la base, le monde de Tokyo Ghoul nous présente la lutte secrète entre des créatures au sommet de la chaîne alimentaire, les goules, qui se nourrissent de chair humaine, et le CGC, Centre de Contrôle des Goules, unité créée pour lutter contre ce fléau. Le récit débute par l’entrée involontaire du héros, Ken Kaneki, dans cet univers, et en particulier dans celui des goules.

Alors qu’il allait être dévoré, son prédateur meurt avant de lui donner le coup de grâce et on le sauve en lui greffant une partie du corps du monstre. Hybride découvrant de nouvelles pulsions, et de nouveaux besoins, il devra s’approprier non seulement un corps en train de changer mais aussi les codes d’un milieu dont il ignore absolument tout, tout en cultivant ce qui reste de son humanité à défaut de savoir feindre une nature humaine désormais révolue.

Rapidement, le titre, bientôt soutenu par un animé populaire, s’est imposé dans le paysage éditorial du manga au Japon grâce à des ventes impressionnantes, à savoir des volumes de tirage autour d’un million d’exemplaires chacun pour Tokyo Ghoul:re depuis son lancement, et une vente cumulée de près de sept millions d’exemplaires pour son prédécesseur en 2014. En France, il s’agit d’un des titres forts publiés en ce moment au sein du catalogue Glénat.

Les raisons d’un succès

Succès mérité au regard des qualités nombreuses et diverses de ce seinen, manga destiné à un public plutôt mature. C’est que violence et déviance constituent le terreau, fertile, sur lequel se déploie l’action. Les goules sont dépeintes comme des créatures ayant transcendé les interdits humains, détachées de toute question morale et essentiellement gouvernées par leur faim.

De nombreuses situations cruelles, développées à travers des scènes gores, émaillent ainsi un histoire hautement cathartique, où la peur et la pitié du lecteur se voient constamment sollicitées. Sans étant d’âme quant au devenir de ses personnages, Sui Ishida n’hésite ainsi pas, à la manière de ce que fait par exemple un Robert Kirkman dans Walking Dead, à sacrifier des protagonistes majeurs pour faire progresser l’intrigue. Une intensité dramatique cultivée à tous les niveaux du récit et qui ne manque pas de faire mouche.

Par ailleurs la relecture du monde qui l’environne par le héros, à partir de cette nouvelle grille de compréhension, couplée au rejet, puis à l’acception, de sa nature de goule, forment un principe d’action stimulant. Le récit d’apprentissage fonctionne à plein, mais selon une logique presque inversée puisque Ken Kaneki doit autant se déconstruire que se reconstruire pour avancer.

L’ambivalence des sentiments éprouvés et la difficulté des dilemmes posés participent activement au refus d’une forme de manichéisme simpliste dans lequel nombre de mangas versent souvent trop facilement. Ici, les différents protagonistes affichent tous de réelles motivations et les affrontements qui les opposent ne peuvent que saisir le lecteur.

Enfin, l’attention portée à l’ensemble de cet univers dans lequel nous sommes projetés séduit immanquablement. Qu’il s’agisse des différentes sortes de goules, des équipements des membres du CGC, des factions qui s’affrontent parmi les goules, se disputant les arrondissements de Tokyo, tout concourt à bâtir un ensemble précis et solide dans lequel l’immersion s’effectue naturellement. Si l’on ajoute à cela une galerie de personnages très convaincante, Tokyo Ghoul rassemble bien tous les ingrédients d’un succès.

On le voit, il y a quelque chose dans Tokyo Ghoul d’assez voisin de L’Attaque des Titans. Dans la manière de revisiter certains codes classiques du côté de l’horreur et de la monstruosité, tout élaborant un écosystème cohérent et en y injectant une dimension politique - et dans une moindre mesure sociale. Quelque chose aussi, nous vous en parlions là, de parent dans cette manière d’estomper les frontières entre shonen et seinen, que l’on observe autant dans le manga de Hajime Isayama que dans Red Eyes Sword, autre phénomène du moment brouillant de même les codes établis.

Abattre tout cela, en plein succès et en pleine action apparaissait donc étonnant. Il s’agissait en fait d’une audace supplémentaire.

Une suite, ou non ?

Car au tome 14 de Tokyo Ghoul, nous assistons à une immense bataille entre les forces du CGC d’une part, menées par Kotarô, inspecteur dont nous avons suivi le parcours en parallèle de celui de Ken, et une goule légendaire d’autre part, la Chouette, vers laquelle plusieurs intrigues convergeaient. Mais ce moment paroxystique, que l’on attendait comme devant ouvrir sur de nouveaux développements pour notre héros, se solde par une succession de brusques résolutions et un arrêt brutal. Tant de fils narratifs précédemment amorcés et laissés en suspens !

Peut-être pas vraiment, car avec avec Tokyo Ghoul:re nous découvrons l’envers du décor en quelque sorte, et pouvons espérer les voir repris, toutefois appréhendés sous une autre perspective. Après un récit essentiellement perçu du point de vue des goules, du fait de la focalisation centrée sur Ken, nous basculons complètement du côté des forces du CGC. Nous suivons une nouvelle unité, composée de membres particuliers, les Quinckes, à qui l’on tente d’octroyer les pouvoirs des goules.

À la tête de cette brigade, le jeune Haise Sasaki, qui semble tout sauf un meneur d’hommes. Pourtant, il a la charge du renouvellement des méthodes et du fonctionnement des équipes de terrain du CGC. Son objectif est simple : faire de ses subordonnés des enquêteurs dans la filiation d’Arima, légende vivante du CGC, capables donc de rivaliser avec les goules les plus puissantes de Tokyo.

Débutant par une structure policière assez limpide, le premier tome Tokyo Ghoul:re prend le temps de présenter les nouveaux personnages, qui s’inscrivent pour le moment dans une structure narrative plus classique que celle de Tokyo Ghoul, à savoir l’équipe de héros déjà constituée. Néanmoins, l’ensemble se montre suffisamment efficace pour faire - partiellement - passer la pilule de la fin des aventures de Ken et de la promesse avortée, formulée dans les derniers tomes, d’explorer les secrets du monde des goules.

D’autant que plusieurs éléments d’intrigue renvoient déjà à la première série, explicitement ou plus discrètement, et que l’on se doute que ce passif devrait refaire surface tôt ou tard dans Tokyo Ghoul:re. Ainsi, sans reprendre directement la suite des histoires développées dans Tokyo Ghoul, la nouvelle série de Sui Ishida s’inscrit néanmoins dans son prolongement et tisse avec elle un réseau évident de liens que l’on a hâte de voir se préciser et de densifier.

Car après un premier manga qui nous avait enthousiasmé, il nous tarde non seulement de retrouver l’esprit de la série, mais aussi de renouer avec certains personnages, certaines situations, devenus, par la bascule entre Tokyo Ghoul et Tokyo Ghoul:re, des éléments de mythes internes à l’univers. De quoi donner une ampleur supplémentaire au propos en espérant que les développements fassent preuve de la finesse nécessaire à telle entreprise.

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Tokyo Ghoul T14. Par Sui Ishida. Traduction Akiko Indei et Pierre Fernande. Glénat, collection shonen. sortie le 25 novembre 2015. 224 pages. 6.90 euros.
Tokyo Ghoul:re T1. Par Sui Ishida. Traduction Akiko Indei et Pierre Fernande. Glénat, collection shonen. sortie le 6 janvier 2016. 216 pages. 6.90 euros.

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