Total Swarte : Le bréviaire d’un généreux philosophe graphique

24 février 2012 2 commentaires
  • Le projet est étonnant : réunir en un volume l'essentiel de l'œuvre de bande dessinée de Joost Swarte. C'est maintenant chose faite sous le label de Denoël Graphic, cela s'appelle "Total Swarte" et c'est une bonne occasion de redécouvrir l'un des auteurs fondamentaux de la bande dessinée contemporaine depuis les années 1980.

Je ne peux pas être objectif avec Joost Swarte son parcours a jalonné le mien. Je l’avais rencontré à la fin des années 1970, en raison de mon affection pour le libraire hollandais Kees Kouzemaker, le propriétaire de la librairie Lambiek à Amsterdam, où j’allais m’approvisionner en comix tandis que les camarades qui m’accompagnaient se perdaient dans les Coffee Shops. Chacun sa came...

Sans doute, la structure de pensée calviniste du pays constituait-elle un terrain fertile pour le développement d’un antidote au sérieux anglo-saxon aux relents maccarthystes de l’après-guerre : l’Underground, un mouvement culturel issu de la culture hippie. C’est à Amsterdam que je découvris les travaux de Crumb, de Vaughn Bodé, de Moscoso qui me ravissaient.

Tout cela s’est approfondi lorsque Swarte est venu habiter Bruxelles au début des années 1980. Il s’était rapproché d’Ever Meulen, son frère de lait graphique, et, par hasard, la librairie que nous possédions mon frère et moi (Chic Bull, boulevard Maurice Lemonnier) et le label d’édition qui en était issu, Magic Strip, étaient devenus le carrefour d’un mouvement trans-national (comme Cobra en peinture) que l’on baptisa du concept confortable de Ligne Claire et que l’on compléta bientôt par le vocable de Style Atome, deux termes forgés par Joost Swarte et son personnage théoricien de l’art Anton Makassar.

Nous avons même contribué à les théoriser avec quelques ouvrages-clé comme Les Héritiers d’Hergé de Bruno Lecigne, Les Bijoux ravis de Benoit Peeters [1] ou encore L’Expo 58 et le style atome, un collectif conçu et publié en moins d’un mois.

Chez Chic Bull se croisaient Joost Swarte, Ever Meulen, Bob de Moor, Franquin, Will, Chaland, Serge Clerc, François Rivière, Ted Benoit, François Avril, Dupuy & Berberian, Daniel Torrès et bien d’autres. Un ensemble hétéroclite mais qui semblait cohérent en raison d’une culture commune.

C’est l’époque où avec Joost Swarte et d’autres, nous passions nos soirées dans les bistrots branchés de la capitale belge (le Falstaff ou L’Archiduc, établissements qui ne sont plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’ils ont été). J’étais tout jeune et j’ai beaucoup appris de ces rencontres. Joost était un érudit sans pareil. C’est lui qui m’expliqua pourquoi Piet Mondriaan avait retiré un "a" de son nom pour signer PIET MONDRIAN, car c’était le parfait anagramme de I PAINT MODERN. Les soirées se terminaient tard et il nous est arrivé de le raccompagner à pied -il n’y avait plus de tram 33 à cette heure-là et on venait de fermer chez Eugène- jusqu’à son appartement Art Nouveau de l’avenue Brugmann. Joost n’a jamais publié chez Magic Strip (sauf un dessin dans le collectif Expo 58), mais il avait conçu notre papier à lettre et Ever Meulen le logo de la collection Atomium. Son rythme était trop lent pour un météore éditorial comme le nôtre. En revanche, notre amitié est restée entière et nous revoyons toujours avec chaleur.

Total Swarte : Le bréviaire d'un généreux philosophe graphique
Joost Swarte
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il est impossible que vous n’achetiez pas Total Swarte car y figurent la plupart des bandes dessinées qu’il a créées, des raretés mais aussi des inédits. Elle vaut aussi pour la préface de Chris Ware car il y donne une analyse éclairante de l’apport de Swarte au graphisme mondial au travers de cette fameuse "Ligne Claire". Il trouve chez Swarte des qualités proprement "européennes" : un vision introspective du graphisme, un réseau de références qui n’a pas renié -contrairement à l’Underground américain- sa culture infantile, un niveau de formalisme et de "texture intellectuelle" qui parle aux initiés. Il ajoute cette qualité qui n’appartient qu’au maître de Haarlem : une générosité qui est le fondement de sa philosophie artistique.

Je reconnais parfaitement Swarte dans cette description. mais j’y ajouterais deux paramètres : en analysant Hergé, il a compris combien la BD offrait au lecteur la capacité de décrypter le monde, son sous-texte pourrait-on dire, au travers de ses détails anodins, une forme d’"objectivité" que l’on pourrait qualifier, avec Jung, d"inconscient collectif". Il n’a jamais fait que réactualiser le style d’Hergé en montrant ses aspects violents, pervers parfois, inconséquents souvent. En cela, la Ligne Claire est un miroir.

Total Swarte
(C) Swarte / Denoël Graphic

Quand on parlait de Ligne Claire à Hergé, il disait "Oui mais, c’est avant tout la ligne claire du scénario", comme pour se défendre par avance contre ceux qui ne s’intéressent qu’à copier chez lui les apparences. Swarte qui a bien connu Hergé avait retenu la leçon comprise dans ces propos : ne vous contentez pas de regarder ces pages, lisez-les surtout : vous entrerez de plain-pied dans cette "philosophie artistique" dont parle Chris Ware.

Enfin, Swarte a une compréhension intime de l’apport du design dans notre vie quotidienne. Il voit dans chaque objet le "geste" qui est derrière, celui du graphiste, mais aussi celui de l’ingénieur. D’où son affection pour les perspectives cavalières qui donnent à ses travaux la précision d’un plan d’architecte, le déploiement d’une dissection. C’est une approche entièrement affective et en même temps parfaitement cérébrale.

Cette compréhension, il l’apporte aussi à la chose imprimée. Ce qui fait que la lecture d’un ouvrage de Swarte n’est jamais une expérience anodine.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album sur Amazon ou à la FNAC

Une exposition Swarte aura lieu à la galerie Martel à Paris du 9 mars au 5 mai 2012 -Vernissage jeudi 8 mars à partir de 18 heures en présence de l’auteur.

Galerie Martel

17, rue Martel - 75010 Paris

01 42 46 35 09 / 06 10 19 30 02

contact@galeriemartel.fr

14h30-19h du mardi au samedi

Le site de la Galerie Martel

[1Aujourd’hui réédité aux Impressions nouvelles.

 
Participez à la discussion
2 Messages :