"Trophy Hunters" de Jaakko Pallasvuo : la Finlande fantomatique

24 février 2018 4 commentaires
  • Quelque part en Finlande, un écrivain tente de renouer avec sa famille. Plusieurs années après, sa nièce cherche sa voie. Avec "Trophy Hunters", édité par L'Association, Jaakko Pallasvuo propose deux récits presque indépendants en apparence, mais aux liens graphiques et narratifs ténus.

Dans Trophy Hunters, premier des deux récits composant le livre du dessinateur finlandais Jaakko Pallasvuo édité par L’Association, un écrivain retourne dans son village natal pour les obsèques de son frère. Celui-ci, disparu deux ans auparavant, vient d’être retrouvé mort à proximité du village. Le mystère pourrait être celui de sa mort ou bien celui de sa disparition, mais il y a finalement peu à découvrir et l’auteur nous le révèle sans fioritures, même si le disparu revient hanter la forêt. Il insiste en revanche sur ce retour de l’écrivain, pris de regrets après avoir connu le succès grâce à son autobiographie, où il brosse un portrait semble-t-il peu flatteur de sa famille.

Dans le second récit, intitulé La Fin est proche, nous retrouvons Elin, la nièce de l’écrivain de Trophy Hunters, seul membre de sa famille avec qui il a pu renouer un réel contact positif et constructif. Situé quelques années après la première histoire, La Fin est proche raconte les transformations - au propre comme au figuré - que vit Elin. Jeune adulte cherchant sa voie, elle se débrouille pour gagner sa vie et entretient une relation ambiguë avec Daniel, étudiant en art hésitant à se lancer dans une carrière lucrative.

Quels sont les liens entre ces deux récits parus à l’origine séparément et même écrits dans des langues différentes ? Certes, l’un des personnages, Elin, se retrouve dans les deux volets. Mais ce qu’elle vit dans la seconde histoire n’est pas dans la continuité de la première. Encore que ceci puisse finalement être mis en doute - mais nous éviterons ici toute révélation inopportune. En revanche, la cohérence graphique et thématique entre Trophy Hunters et La Fin est proche se révèle forte.

"Trophy Hunters" de Jaakko Pallasvuo : la Finlande fantomatique
Trophy Hunters © Jaakko Pallasvua / L’Association 2018
Trophy Hunters © Jaakko Pallasvua / L’Association 2018
Trophy Hunters © Jaakko Pallasvua / L’Association 2018

Cette cohérence est d’abord thématique. Si les personnages diffèrent, les questions sont semblables. Quelle peut être l’influence de l’art ou de la littérature sur la vie d’un artiste ou d’un écrivain ? Quelle peut en être l’incidence sur ses relations avec ses proches, amis ou famille ? Plus globalement, comment choisir sa propre voie, en toute liberté et en toute conscience, sans en faire subir d’éventuelles conséquences à d’autres ? Jaakko Pallasvuo aborde, de biais et sans réponse définitive, ces sujets qui provoquent le malaise voire le mal-être chez ses personnages.

Ce questionnement, associé au style du dessinateur, contribue en outre à mettre en place une atmosphère très particulière, un peu délétère et assez étrange. Les personnages sont comme en suspension dans un espace intermédiaire ou vivant des moments de flottement. Confusion des sentiments et réalité guère palpable les rendent presque fantomatiques ou du moins à la recherche d’un point d’accroche qui leur permettrait de se poser un peu, de trouver une certaine stabilité morale ou psychologique.

Mais la cohérence la plus forte de l’ouvrage réside dans le graphisme de Jaakko Pallasvuo. Certains le qualifieront trop rapidement de "brouillon" ou au mieux de "faussement naïf". Le dessin s’approche du crayonné, laisse parfois voir des repentirs - les fantômes, encore - et accumule les traits, en particulier dans la représentation des personnages. Outre que ce style correspond tout à fait à l’ambiance des récits ainsi qu’aux caractères des personnages et à leurs questionnements, il cache en fait une habileté rare. Le trait se fait mouvant, tantôt flou, comme lorsqu’il s’agit de représenter un paysage défilant à toute vitesse, tantôt brut, quand le dessinateur veut représenter la dureté d’un matériau ou l’âpreté d’une émotion.

La composition des planches, qui change sans cesse, est aussi la preuve d’un haut degré de réflexion en ce domaine. Omettant les traditionnelles "gouttières" séparant les cases, Jaakko Pallasvuo construit des pages qui ne laissent guère le lecteur respirer, tout en lui offrant d’étonnantes perspectives. Variant la disposition de ses lignes droites, il multiplie les découpages géométriques et les rythmes en se fondant pourtant uniquement sur de sobres rectangles.

Trophy Hunters est donc un livre assez étrange. Son contenu peut déconcerter, mais est plus riche que nous ne pourrions le croire. Quant à son graphisme, il ne faudrait pas penser qu’il est le résultat d’une maladresse ou d’une faiblesse. Il participe au contraire pleinement de l’étrangeté du livre, qui à l’instar de ses personnages ne se laisse que difficilement saisir. Et il n’est pas désagréable, pour un lecteur, que l’auteur lui fasse un peu confiance...

Trophy Hunters © Jaakko Pallasvua / L’Association 2018

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Trophy Hunters suivi de La Fin est proche - Par Jaakko Pallasvuo - L’Association - traduit du finnois par Kirsi Kinnunen - 22 x 29 cm - 88 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - collection Éperluette - parution le 16 février 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de l’auteur.

 
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4 Messages :
  • "Trophy Hunters" de Jaakko Pallasvuo : la Finlande fantomatique
    25 février 12:14, par Lusabets, chieur de service

    « Mais la cohérence la plus forte de l’ouvrage réside dans le graphisme de Jaakko Pallasvuo. Certains le qualifieront trop rapidement de "brouillon" ou au mieux de "faussement naïf" »
    Dites vous.
    Je dis : gribouillis.
    Tout-à-fait un dessin de débutant de 13/14 ans qui s’essaie à la BD.
    Curieux que vous vous extasiez devant ce boulot ?

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 25 février à  12:36 :

      Nous ne nous extasions pas, mais cherchons à comprendre les choix de l’auteur et ce qu’il a voulu faire passer. Car il s’agit bien de choix, au vu de ce qu’il est capable de créer : voir sur son site ou ici par exemple.

      Jaakko Pallasvuo est certes davantage habitué à l’art contemporain tel qu’il s’expose dans certaines galeries qu’à la bande dessinée, mais les frontières entre les domaines artistiques ne sont heureusement pas étanches. Toute expérience artistique peut être intéressante : cela explique souvent la démarche des auteurs. Evidemment, le résultat - qui parfois ne compte pas forcément plus que le geste ou, justement, la démarche - peut ne pas plaire à tous.

      Cordialement,

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      • Répondu par Lusabets, chieur de service le 25 février à  20:27 :

        Merci pour les liens.

        Ce que je pense des "installations" de ce monsieur ?
        Je n’aime pas du tout. Pour moi, c’est du foutage de gueule, tout simplement. On peut se retrouver vite enfermé pour moins que ça. Sans doute admirable pour les rédacteurs de la revue Art-Press, après tout, il en faut pour tout le monde, et tant qu’il existe un public.
        Cordiales salutations.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 25 février à  22:38 :

          Pourvu qu’il ne soit pas enfermé, malgré tout ! Vous le dites : il est heureux que nous ayons accès à une certaine diversité. Pourvu que ça dure.

          Cordialement,

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