"Trou Zombie" (L’Association) : la résidence en Haïti de Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet

1er février 2018 1 commentaire
  • Issu d'une résidence artistique de trois mois en Haïti, "Trou Zombie" raconte les tribulations de deux dessinateurs en quête d'inspiration et de mysticisme. Peu d'aventure en fait, mais des anecdotes, des ressentis, des rencontres et beaucoup d'humour, dans un ouvrage à la construction et aux graphismes originaux.

Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet sont amis. Ce qui ne les empêche ni de travailler ensemble, ni de se battre comme des chiffonniers, si nous en jugeons par Trou Zombie, leur bande dessinée éditée par L’Association [1]. Un ouvrage réalisé à quatre mains et laissant entendre deux voix parfois discordantes, mais indéfectiblement liées.

"Trou Zombie" (L'Association) : la résidence en Haïti de Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet
Trou Zombie © Grégoire Carlé / Sylvestre Bouquet / L’Association 2018

Les deux dessinateurs ont séjourné un trimestre en Haïti, pour une résidence artistique soutenue par le Centre européen d’actions artistiques contemporaines de Strasbourg. Une coopération - une histoire de camion-poubelle apparemment - aurait lieu entre la capitale alsacienne et la ville de Jacmel, où Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet ont résidé quelques semaines en 2013. Le point de départ de cette résidence, pendant laquelle les dessinateurs devaient donner des cours de gravure, ne nous est révélé qu’à la fin de Trou Zombie, et c’est pourquoi nous n’en écrirons pas davantage.

L’ouvrage tire son nom du lieu-dit, dans la campagne haïtienne, où les dessinateurs ont passé une partie de leur séjour. Nous pourrions chercher d’autres significations à ce titre, car il est plusieurs fois question de trous et de zombies - pas forcément en même temps ! - dans cette bande dessinée. Les zombies peuvent aussi bien être les auteurs écrasés par la chaleur des Antilles, les Haïtiens ayant abusé du Clairin (une sorte d’eau-de-vie locale) ou les fantômes réveillés par les cérémonies vaudou. Quant aux trous, ils forment des non-lieux déceptifs, dans lesquels les dessinateurs perdent leurs illusions d’aventuriers en devenir.

Trou Zombie © Grégoire Carlé / Sylvestre Bouquet / L’Association 2018
Trou Zombie © Grégoire Carlé / Sylvestre Bouquet / L’Association 2018

Trou Zombie, bien que fondé sur une trame autobiographique, ne fait pas partie de ces récits où la vie quotidienne de l’auteur est un prétexte pour faire découvrir un site "exotique" ou un pays en proie au conflit. Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet assument tout au long de leur livre un ton décalé voire ironique, dont ils sont eux-mêmes les premières cibles. Nous découvrons, forcément, Haïti et ses habitants au travers de leurs yeux, mais il n’est jamais question de faire un reportage, de donner une explication historique ou géopolitique ou même de révéler le quotidien d’un peuple auquel les grands médias ne s’intéressent qu’en cas de catastrophe naturelle.

Il n’y jamais de misérabilisme dans Trou Zombie, pas plus que d’angélisme. Simplement le récit, souvent très drôle, d’une résidence artistique hors du commun. Les dessinateurs nous donnent cependant à voir et à ressentir, presque à sentir parfois, la vie bouillonnante du chaudron haïtien. Aux côtés de Grégoire Carlé et de Sylvestre Bouquet, dont pas un Haïtien ne parvient à retenir le prénom, mais aussi de Jean-Félix Innocent, leur guide improvisé, parfois imposé mais tellement attachant, nous traversons les rues déchaînées de Jacmel, nous suons sous le soleil des tropiques, nous arpentons les pentes du morne surplombant la ville, nous vibrons au rythme du carnaval et des rites vaudou.

Trou Zombie © Grégoire Carlé / Sylvestre Bouquet / L’Association 2018
Trou Zombie © Grégoire Carlé / Sylvestre Bouquet / L’Association 2018

La forme de Trou Zombie est peut-être encore plus originale que son contenu, même si elle lui est indissociable. Comme l’urbanisme, ou plutôt le "non-urbanisme", des villes haïtiennes, l’ouvrage paraît anarchique dans sa construction et esquissé dans son apparence. En réalité, l’équilibre instable tient et jamais le château de cartes ne s’écroule.

Le récit, non linéaire, captive, envoûte presque - le vaudou toujours - et finit par révéler ses secrets. Les chapitres se succèdent de façon imprévisible. Quelques pages, un strip, un dessin en pleine page, d’un trait tantôt fin, tantôt épais, dans un style parfois simple, parfois baroque : il faut se laisser surprendre, ne plus chercher qui, de Grégoire Carlé ou de Sylvestre Bouquet, a dessiné quoi.

Les graphismes et le ton de chacun des deux auteurs demeurent pourtant identifiables. Mais il ne faudrait pas réduire Trou Zombie à un jeu de piste. Si son aspect ludique et sa drôlerie apparaissent rapidement, les expériences étonnantes de Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet ainsi que leurs audaces graphiques marquent durablement.

(par Frédéric HOJLO)

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[1Les premières pages du livre avaient été pré-publiées dans le premier numéro de Mon Lapin Quotidien en février 2017.

 
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