"Un Soleil entre des planètes mortes" : Anneli Furmark invente le bovarysme nordique

21 février 2017 0 commentaire
  • Anneli Furmark, peintre et dessinatrice suédoise, publie aux Editions çà et là un ouvrage très littéraire. D'une écriture raffinée et d'un rythme lent, il met en scène une femme entre deux âges à la personnalité floue, sur les traces d'un personnage de papier. Cette Emma Bovary scandinave et bien sage nous pousse à nous questionner sur la littérature et son impact.

Anneli Furmark vit et travaille à Umea, en Suède. Elle y dessine, peint et enseigne. Elle doit beaucoup y lire également, si l’on en juge par son dernier livre, Un Soleil entre deux planètes mortes. Car cet ouvrage, le quatrième traduit en français, a la littérature tant comme sujet que comme modèle.

Le personnage principal de son livre, Barbro, Suédoise d’une cinquantaine d’années indécise et introvertie, ne semble en effet qu’un prétexte pour s’interroger sur la littérature, sa puissance d’évocation et les changements qu’elle peut provoquer chez certains lecteurs. Barbro s’accorde quelques jours de vacances pour se rendre à Tromsø, dans le Nord de la Norvège, au-delà du cercle polaire. Ce n’est pas le début d’une aventure, mais plutôt d’un cheminement introspectif, tout en retenu, comme les grands artistes scandinaves - Ibsen ou Bergman par exemple - savent les écrire et les révéler.

Le but du séjour de Barbro est un tourisme d’un genre assez particulier. Celle-ci a ainsi décidé de partir sur les traces de son auteure préférée, Cora Sandel (Sara Fabricius de son vrai nom), écrivaine norvégienne dont les romans hante son imaginaire. Tromsø est le cadre principal d’Alberte et Jacob (1926), qui raconte l’émancipation - l’éclosion devrait-on dire - d’Alberte, jeune fille oppressée par son milieu familial et social, une petite bourgeoisie à cheval sur les convenances et étriquée dans une morale finalement assez pauvre.

"Un Soleil entre des planètes mortes" : Anneli Furmark invente le bovarysme nordique
Un Soleil entre des planètes mortes © Anneli Furmark / çà et là éditions 2017

Anneli Furmark choisit d’alterner l’adaptation d’Alberte et Jacob et la mise en scène de son propre personnage. Nous découvrons donc en parallèle l’histoire inventée par Cora Sandel et l’évolution de Barbro. Le monde d’Alberte se traduit par un dégradé de gris qui est une évidence tant le quotidien de la jeune norvégienne est fait de grisaille. Celui de Barbro, pourtant guère palpitant, a droit à la couleur. Les tons froids, réservés aux scènes d’extérieur, succèdent aux couleurs chaudes, privilégiées pour les scènes d’intérieurs.

La colorisation d’Anneli Furmark, fortement marquée par son travail de peintre, convient parfaitement au tempérament de son personnage principal. Les tons souvent légers mais aussi les contrastes, plus ponctuels, révèlent parfaitement le caractère de Barbro. Hésitante, peu sûre d’elle, paradoxale et dans l’attente d’une chose qu’elle ne saurait pas nommer elle-même, elle navigue en plein bovarysme.

Un Soleil entre des planètes mortes © Anneli Furmark / çà et là éditions 2017

Barbro n’a pas un destin aussi dramatique et des envies aussi fantasques que le mythique personnage de Gustave Flaubert. Mais elle en partage une forme d’ennui, le goût prononcé pour la littérature et l’envie de changement. Travaillant sur ce parallèle sans jamais appuyer la comparaison, Anneli Furmark fait évoluer tranquillement son personnage. Chaque petit rien devient un événement en soi, révélateur d’une inquiétude, d’un trouble ou d’un désir.

Un Soleil entre des planètes mortes ne se distingue certes pas par son rythme échevelé ou son action palpitante. Mais l’écriture comme le dessin d’Anneli Furmark contribuent à faire de son livre une oeuvre très littéraire. Cela tombe bien : la littérature est le vrai sujet de cet ouvrage. Jusqu’à quel point celle-ci peut-elle transformer, ou au moins influencer, nos vies ?

L’auteur n’a évidemment pas l’ambition de fournir une réponse définitive. Elle offre cependant des pistes intéressantes. Un bon livre, associé à une rencontre, à un certain état d’esprit ou un heureux hasard, peut conduire à bien des surprises... Et il serait étonnant que, sur la littérature dessinée, son point de vue diffère.

Un Soleil entre des planètes mortes © Anneli Furmark / çà et là éditions 2017

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

Titre original : En sol bland döda klot (Suède) - traduction de Florence Sisask - 18 x 26 cm - 176 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 24 janvier 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Visiter le site d’Anneli Furmark (assez peu souvent mis à jour).

  Un commentaire ?