Un livre et une rétrospective : Anna Sommer, une autrice à l’honneur

9 septembre 2017 4 commentaires
  • L'artiste suisse Anna Sommer est à l'honneur en ce mois de septembre. Invitée du festival lausannois BDFIL, elle verra au bord du Léman une rétrospective mettre en lumière son travail de ces presque trente dernières années. Elle publie également un nouveau livre, "L'inconnu", son quatrième aux Cahiers dessinés. Une belle occasion de découvrir ou redécouvrir le tranchant de son art.
Un livre et une rétrospective : Anna Sommer, une autrice à l'honneur
© Anna Sommer

L’art d’Anna Sommer est doux et tranchant comme le fil d’une lame. Elle semble d’ailleurs apprécier particulièrement les outils acérés : pointe sèche, ciseaux, plume d’acier. Son dessin est net comme une coupure et son récit franc comme un miroir. Son nouveau livre, L’inconnu, édité par les Cahiers dessinés, l’atteste. Et la rétrospective présentée à Lausanne, où elle sera l’invitée d’honneur du festival BDFIL 2017, devrait le confirmer.

Le parcours d’Anna Sommer, assez peu académique - elle n’a jamais terminé ses études aux Beaux-Arts de Zurich dans les années 1980 - et guère médiatisé en France, a été marqué par des rencontres qui lui ont donné la possibilité non seulement de publier ses travaux, mais aussi probablement d’affirmer sa personnalité artistique. Yves Nussbaum (dit Noyau) et Frédéric Pajak en 1989 ou Jean-Christophe Menu en 1996 lui ont permis par exemple de travailler en toute liberté. Liberté de ton et de style, que nous retrouvons dans ces œuvres et que BDFIL a choisi, à raison, de mettre en avant cette année.

Lausanne accueille donc à partir de la semaine prochaine une exposition rétrospective du travail de la dessinatrice helvète. La ville des bords du Léman connaît ses œuvres depuis le début des années 1990. Elle y a en effet signé des affiches du club Dolce Vita, ainsi que des travaux publiés dans le magazine Vibrations. Les Zurichois ont eux aussi pu apprécier son travail dans la revue Strapazin, avant les Français qui ont pu lire Remue-Ménage, édité par L’Association en 1996, puis ses livres publiés principalement chez Actes Sud et aux Cahiers dessinés.

À la plume ou au scalpel, en gravure ou en découpage, Anna Sommer est aussi précise que spontanée. Elle se place également dans un héritage lentement assimilé, elle qui reconnaît avoir été marquée par le travail de Félix Vallotton notamment. S’il lui arrive d’honorer des commandes, elle a su aussi créer une œuvre des plus personnelles, qui a été exposée à travers le monde, de Paris au Cap, de Saint-Pétersbourg à Genève, depuis la fin des années 1990.

© Anna Sommer pour BDFIL 2017 / KOMUNIK

La rétrospective consacrée à l’artiste devrait permettre d’appréhender l’ensemble de son œuvre. Dans une scénographie conçue par Fanny Courvoisier et Gilbert Maire, les visiteurs pourront voir ou revoir ses bandes dessinées et ses illustrations, ses travaux publicitaires et ses papiers découpés, ses gravures et ses poupées en tissu. Cette plongée dans son univers graphique sera même présentée par Anna Sommer elle-même lors d’une visite guidée (dimanche 17 septembre à partir de 15 h 30 à l’espace Romandie) et complétée par une rencontre avec l’autrice le samedi 16 à partir de 14 h, puis par un "duel graphique" avec JC Menu ce même samedi. Comme tant d’autres, Anna Sommer sacrifiera enfin aux traditionnelles dédicaces.

L’inconnu © Anna Sommer / Les Cahiers dessinés 2017

La dessinatrice publie aussi, et ce n’est pas une coïncidence, un nouveau livre : L’inconnu, édité par Les Cahiers dessinés de Frédéric Pajak, ami de longue date de l’artiste. Pourquoi ce livre ? Certes, Anna Sommer ne voulait pas "arriver les mains vides" [1] à Lausanne. Mais les motivations de l’artiste sont plus profondes : "J’avais envie d’écrire une histoire longue, le dessin est mieux adapté. C’est un travail plus calme que le découpage, qui met parfois les nerfs à vif."

Il est aussi question, dans cet ouvrage dessiné à la plume, de réflexions parmi les plus intimes. "Je connais ce sentiment, ce désir d’un enfant qui ne vient pas." affirme Anna Sommer. Un sentiment partagé avec le personnage principal de L’inconnu, une femme d’une quarantaine qui se retrouve brutalement confrontée à son désir de maternité, le jour où elle découvre un nouveau-né dans une cabine d’essayage de son magasin de prêt-à-porter. C’est le point de départ d’une histoire singulière mais universelle, où chaque personnage se débat avec ses secrets et ses envies.

L’inconnu est un grand format tout en noir et blanc. Surtout en blanc : aucun dégradé, aucune hachure, quelques rares et minuscules aplats de noir. Le trait est quasiment d’une épaisseur immuable - peut-être imperceptiblement plus épais parfois, au moins dans le regard du lecteur. Les personnages, jamais enfermés dans des cases, jamais séparés par un "espace intericonique" clivant les scènes et décélérant la lecture, semblent flotter sur la page. Posés sur le papier comme si un souffle pouvait les en décoller, il sont d’une étrange transparence. Une inconsistance qui reflète les hésitations jalonnant leur histoire.

L’inconnu n’est cependant pas réductible à cette étrange impression. Certes l’absence de cases et de profondeur permet de gagner en fluidité, transformant la construction narrative, osée et dont il vaut mieux taire la structure, en un piège qui se referme implacablement sur le lecteur. L’ouvrage aborde pourtant de front des situations on ne peut plus concrètes, voire triviales. Anna Sommer n’hésite d’ailleurs pas à les représenter crûment, rappelant ainsi que la volatilité de son dessin n’est qu’un leurre : il masque pour mieux les révéler la dureté des rapports humains et la profondeur du désespoir qui, parfois, peut nous assaillir.

Ce dessin est finalement à l’image de ses personnages - ou est-ce l’inverse ? Nous les croyons transparents, mais leurs contours sont nets. Nous les pensons falots, mais ils se révèlent déterminés. À part chez le principal personnage masculin, veule et assez crétin pour offrir un petit chien à son épouse en mal d’enfant, les fragilités sont finalement dépassées, même si cela ne va pas sans douleur ni tristesse.

"En dessinant, j’oublie où se situent les frontières du bon et mauvais goût. Mais je ne le fais pas pour provoquer ou déranger." [2] Dans son trait comme dans ses histoires, Anna Sommer cherche en effet davantage à montrer qu’à démontrer. Elle accepte les imperfections de son dessin comme nous admettons de ne pas être faits que de qualités. Son art est direct : rien, ou presque, ne vient s’immiscer entre sa propre perception et ce qu’elle donne à voir et à lire.

(par Frédéric HOJLO)

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Consulter le site d’Anna Sommer & visionner une présentation de son travail de découpage (datée de 2014).

Sur le site du festival BDFIL, lire une présentation de l’autrice ici et , ainsi que la présentation de sa rétrospective.

A lire sur ActuaBD : BDFIL Lausanne 2017, avec Anna Sommer en tête d’affiche : élégant, curieux, éclectique…

[1Cette citation et les suivantes sont extraites d’un article publié par Le Temps le vendredi 8 septembre 2017 et écrit par Céline Zünd.

[2Cette citation est extraite d’un article publié par 24heures.ch le jeudi 7 septembre 2017 et écrit par Michel Rime.

 
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