"Une Sœur", la bouleversante bulle estivale de Bastien Vivès

11 août 2017 2 commentaires
  • Que vous soyez juilletiste ou aoûtien, le dernier one-shot de Vivès vous permet de savourer ou de prolonger vos vacances, en vous entraînant dans des péripéties adolescentes pleines de sensibilité et de nostalgie.

On ne présente plus Bastien Vivès, l’enfant terrible du neuvième art qui bouleverse les codes avec audace et détermination. Malgré une bibliographie impressionnante, cela faisait pourtant cinq ans que Vivès n’avait plus livré d’album en solo, depuis Polina.

Crainte de décevoir après ses précédents et retentissants Goût du Chlore ou Polina parmi d’autres ? Non, certainement pas ! Mais les collaborations entamées avec Ruppert & Mulot d’un côté (La Grande Odalisque et Olympia), ainsi que Balak et Sanlaville de l’autre avec l’incontournable LastMan mené à un train d’enfer, ne lui laissèrent que peu de temps pour se consacrer à des projets plus personnels.

L’auteur nous a d’ailleurs précédemment expliqué qu’il a volontairement laissé l’histoire mûrir pendant des mois, avant de la coucher sur le papier. Son cadre semble pourtant d’une apparente simplicité : Antoine, 13 ans et fan de dessin, part comme chaque année en vacances avec ses parents et son petit frère Titi. Mais pour soutenir une de leurs amies qui vient de faire une fausse couche, les parents d’Antoine invite le couple pour une semaine, accompagnées par leur grande fille de 16 ans, Hélène. Pour Antoine, c’est le début d’un été qui ne ressemblera pas du tout aux précédents.

"Une Sœur", la bouleversante bulle estivale de Bastien Vivès

Pour chacun de ses livres, Bastien Vivès a souvent voulu rajouter un élément complémentaire, comme s’il désirait augmenter progressivement la difficulté, tout en désirant s’approcher le plus possible de la rencontre entre deux êtres. Ainsi, il s’est essayé avec succès à l’ellipse dans Polina, ce qui lui a permis de faire progresser la psychologie des personnages avec un bond dans le temps. Tout le contraire dans Une Sœur, où Vivès tente de revenir à une épure de la rencontre, pour maintenir le lecteur dans une bulle, et lui procurer l’émotion désirée. Ainsi que nous a expliqué l’auteur :

« Pendant toute la réalisation du livre, j’ai voulu maintenir le lecteur dans un certain confort : c’est l’été, il fait beau. Via ces moments agréables, je voulais générer une lecture fluide, afin de montrer des éléments qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir. Ce sont les premiers émois entre adolescents... Mais lui n’a que 13 ans, alors qu’elle en a 16 ! Cela pourrait paraître convenu, et pourtant nous ne sommes pas habitués à présenter ces premiers moments de cette manière. Pour éviter un livre cru ou choc et que ces moments passent comme une lettre à la poste, il fallait maximiser le confort de lecture. »

Des personnages de chair et de briques

Le livre débute sur une ambiguïté, une sœur qui n’en est pas une, et une relation assez sexuée qui se dévoile au fil des pages. Cette relation qui s’intensifie et varie, entraîne le lecteur dans les méandres de ses propres souvenirs, tout en l’étonnant par une certaine crudité dans les rapports présentés. On ne peut pas vraiment parler d’une sexualité exacerbée, mais plutôt d’un défaut de pudeur, ou d’une volonté de vivre au naturel, en écoutant ses envies. Ce mélange de surprise sexuée et de moments nostalgiques que chacun aura vécu à un moment ou l’autre génère un récit extrêmement addictif, et très touchant. Mais l’on découvre aussi le monde de l’autre, via cette rencontre somme toute improbable.

« On doit sans doute à ma part de perversité ce titre de "Une Sœur", qui brouille les pistes de ce livre. Je voulais clairement parler du fantasme, car je pense que peu de filles de 16 ans vont flasher sur un gamin de 13 ans, tout en souhaitant que ce fantasme reste plausible. J’ai donc beaucoup travaillé pour que les deux personnages principaux soient crédibles, et je suis assez satisfait du résultat. On voit beaucoup de personnages féminins, au cinéma, dans le jeu vidéo et dans les autres supports. Et j’ai le sentiment qu’on leur donne toutes les qualités du monde, mais en oubliant parfois de les crédibiliser. Et justement cette crédibilité que j’ai voulu conférer à ce personnage féminin. »

Si Vivès a clairement puisé en sa propre expérience pour le personnage principal d’Antoine, sa grande réussite tient dans cette jeune fille, Hélène. Loin d’en faire une bimbo, l’auteur a soigné son approche en réalisant un personnage aussi complexe que complet. Son album se focalise effectivement sur ce passage entre le monde de l’enfance et l’âge adulte, avec plusieurs étapes de cette transition appelée adolescence. Or Hélène présente justement ces différents aspects, tantôt via une certaine forme de personnalité de façade face aux autres adolescents, tantôt avec un comportement plus enfantin, voire en proie au doute entre ces deux antagonismes.

« Pour ma part, nous confie Bastien Vivès, Je passais en effet mes deux mois de vacances dans notre maison familiale dans le Sud de la France, principalement à dessiner jusqu’à mes 16-17 ans. Pour revenir au personnage d’Hélène, elle est élégante, mais j’aime surtout les personnages qui se la racontent. Ce qu’elle fait bien entendu (à mort), tout en restant super flippée. Il fallait que le lecteur puisse voir ses petites faiblesses, ses petits défauts, tous ces petits éléments qui la rendent réelle. Et pas juste une façade comme on a l’habitude d’en voir trop souvent. »

Une maison qui s’offre plusieurs pleine-pages, afin de marquer les césures, mais aussi de souligner son importance.

Dans ce choix du cadre des vacances et des premiers émois qui s’y déroulent, l’auteur tisse un lien personnel avec chaque lecteur, titillant la nostalgie de ces instants profondément ancrés en chacun de nous. Outre les deux protagonistes principaux, la maison apparaît comme un personnage à part entière. Dès l’aperçu de sa façade dans les premières pages, cette maison s’impose comme "le" lieu des vacances, un endroit hors du temps où des événements sacrés ou secrets peuvent se produire. Porte fermée ou porte ouverte en fonction de son ressenti, elle recèle des trésors (comme des puzzles ou certaines pièces), qui vont prendre une grande importance dans le relationnel entre les personnages.

Une technique au service du propos

Pour parvenir à créer cette bulle dans laquelle le lecteur entre dès les premières pages de son livre, Bastien Vivès devait à la fois soigner l’apparence de ses personnages, ainsi que les sentiments qu’ils doivent traduire, sans oublier le cadre général qui participe pleinement à l’ambiance du récit. Pour pallier cette ambiguïté, il peut heureusement s’appuyer sur son style personnel. Une technique sur laquelle il revient pour nous :

« Mon style de dessin est très évocateur, car je n’utilise que peu de traits. J’ai besoin de travailler vite, et de me lancer directement sur la planche sans réaliser d’esquisses au préalable. Si au final, le rendu ne correspond pas à mes attentes, je préfère refaire une case ou une planche, pour garder l’expressivité du premier jet. En effet, c’est en allant à l’essentiel du sujet, qu’on se rend compte de ce qui ne fonctionne peut-être pas. »

« Concernant le scénario en lui-même, continue-t-il, J’ai gardé cette histoire en tête, en la peaufinant, mais sans jamais rien noter. Les mauvaises idées se sont éliminées d’elles-mêmes, afin que je reste focalisé sur les bonnes. Lorsque j’ai eu une vision complète de l’histoire, j’ai découpée et story-boardé tout l’album en deux jours, très vite, ce qui donne sans doute cet aspect linéaire et instinctif lors de la lecture. Cela fonctionne avec ce type de récit, basé sur peu de personnages, beaucoup d’émotion et un contexte précis, mais c’est bien entendu tout le contraire avec "LastMan" ou si l’on voulait s’attaquer au "Seigneur des Anneaux" ! »

« Une fois cette étape du story-board réalisée, je scanne tous les feuilles et je les reprends à la Syntic®, ce qui ne modifie rien dans mon trait, car je pratique exactement le même geste, que cela soit à la palette ou via un crayon. Le numérique reste pourtant un formidable outil de mise-en-scène, car on peut déplacer des éléments si nécessaire. Un élément essentiel pour moi, car le cadrage est l’un des points sur lesquels je suis le plus attentif ! »

Photo : Charles-Louis Detournay

Que cela soit dans son approche technique qui se focalise sur le ressenti, ou la thématique proposée, "Une Sœur" est l’un de nos coups de cœur du printemps ! Un livre apparemment d’une immense simplicité, dans le propos, le ton, le trait, mais qui a nécessité beaucoup de travail derrière lequel Vivès se cache pour mieux nous faire vivre une bulle de réalité adolescente. Dès les premières pages, on traverse les voiles tendus entre fiction et souvenirs, dans une bulle narrative si compliquée à créer. Et dès la fin du livre, contrairement à ce que pense Vivès, les éléments vous reviennent épars, pour mieux vous titiller pendant plusieurs journées... Envoûtant, tout « simplement » !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Sur le même sujet, lire également notre précédente interview de Bastien Vivès : « "Une Sœur" évoque la bulle enchantée d’un amour d’été »

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Bastien Vivès sur ActuaBD, ce sont des albums de bande dessinée :
- L’Amour
- La Guerre
- La Grande Odalisque (avec Ruppert et Mulot)
- La Famille
- Les Melons de la colère
- Pour l’empire
( avec Merwan Chabane & Sandra Desmazières)
- Amitié étroite
- Dans mes yeux
- La boucherie
- Polina
- Le goût du chlore
- Elles
dans un article consacré à la création du label KSTR

Et des interviews :
- « "Une Soeur" évoque la bulle enchantée d’un amour d’été » (juin 2017)
- Avec Ruppert & Mulot concernant Olympia : « L’action et les cambriolages passent au second plan par rapport à la réunion de ces trois voleuses qui rigolent et vivent tout simplement »
- « Je préfère les histoires que je raconte à la vraie vie » (mars 2012)
- "Grâce à la caméra subjective, j’ai pu me concentrer exclusivement sur la fille que je voulais dessiner" (mars 2009)
- « Je voulais expliquer comment on tombe amoureux » (août 2008)

Lire également l’interview de Didier Borg, éditeur de Lastman : "Il faut d’abord être juste dans l’histoire que l’on porte et dans la manière dont on la transporte en numérique ou sur papier."

À propos de Lastman, lire également :
- Financement participatif sur Kickstarter pour le dessin animé "Lastman"
- notre article introductif de la série
- les chroniques des tomes 2 et 4
- un article récapitulatif des 4 premiers tomes : Lastman : déjà plus de 800 pages d’aventure !
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- Les auteurs de Lastman crèvent tous les écrans
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Photo : Charles-Louis Detournay

 
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