Une adaptation BD de "La Ferme des animaux" d’Orwell orchestrée par la CIA

26 octobre 2016 0 commentaire
  • Les éditions L’Echappée font revivre une version presque oubliée de "La Ferme des animaux" de l’écrivain britannique George Orwell. Organisée et diffusée par les services secrets nord-américains et britanniques, cette adaptation en bande dessinée est un véritable support de propagande antisoviétique. Pourtant, la valeur universelle et le message révolutionnaire d’Orwell subsistent.

Il faut saluer le travail de recherche et d’édition de L’Echappée. Alors que George Orwell est un des écrivains britanniques les plus connus et étudiés, maintes fois adapté et cité, notamment pour Animal Farm et 1984, cet éditeur parvient à dénicher un document de première importance pour comprendre la postérité d’Orwell. Il s’agit pour L’Echappée de faire découvrir une version inédite d’une adaptation de La Ferme des animaux, tout en montrant que malgré les tentatives de récupération à des fins de propagande, l’œuvre conserve sa force et son universalité.

Une adaptation BD de "La Ferme des animaux" d'Orwell orchestrée par la CIA
Strip introductif © L’Echappée 2016

Le roman de George Orwell, écrit pendant la Seconde Guerre mondiale mais en gestation depuis la fin des années 1930, tient à la fois du pamphlet politique – pour sa dénonciation du stalinisme ; de la fable animalière – pour sa mise en scène d’une faune à la vertu symbolique ; et du conte philosophique – pour sa portée universelle. La trame en est simple, mais efficace. Dans une ferme de Grande-Bretagne, les animaux se révoltent contre leur maître. Appliquant un « animalisme » qui se veut égalitaire, ils font prospérer la ferme, à force de travail et d’opiniâtreté. Mais les cochons, qui ont inspiré la révolution, accaparent le pouvoir, ainsi que le produit du travail. Usant de la manipulation, de la propagande, de la terreur, ils mettent peu à peu en place un pouvoir totalitaire. Et finissent par être en tous points similaires à celui qu’ils ont chassé de la ferme : l’homme.

Les principes de l’ "animalisme" - 20ème strip © L’Echappée 2016

Proche des socialistes antistaliniens, Orwell avait été horrifié par les violentes purges menées par le Parti communiste d’Espagne, fidèle à l’URSS. En pleine guerre civile opposant les républicains à Franco et ses alliés, le PCE avait pris le temps d’éliminer ceux de son camp qui refusaient de s’aligner sur Staline. Or ces purges n’avaient eu que peu d’échos hors d’Espagne. Orwell souhaitait donc à la fois dénoncer ceux qui accaparaient le pouvoir au nom des plus faibles et mettre en lumière les mécanismes de leur propagande.

Mais l’écrivain connut quelques difficultés pour publier son roman. Terminé dès février 1944, il ne parut pour la première fois qu’en août 1945 en Grande-Bretagne, puis aux Etats-Unis. Le contexte historique ne lui était en effet pas favorable : les Occidentaux étaient encore alliés à l’URSS en cette fin de guerre, et peu nombreux étaient ceux prêts à briser cette alliance. En France, il fallut attendre 1947 pour qu’un éditeur se risque à publier La Ferme des animaux, tant l’influence des communistes se faisait pesante en cet immédiat après-guerre. Les Américains allèrent même jusqu’à saisir des exemplaires du roman en version ukrainienne pour les remettre aux Soviétiques.

Cette disgrâce ne devait cependant pas durer. La Ferme des animaux trouva rapidement son public. Surtout, les alliances d’hier devenaient caduques. Déclarations du président américain Harry Truman et du ministre soviétique Jdanov, montée des tensions en Allemagne puis en Corée… Le début de la Guerre froide permis au roman d’Orwell d’être vu sous un jour plus favorable par les autorités occidentales. La CIA, acteur majeur de la « Guerre froide culturelle », se pencha alors avec intérêt sur l’ouvrage [1].

Répression & parti unique - 42ème strip © L’Echappée 2016
Épuration & Terreur - 61ème strip © L’Echappée 2016

A la recherche de tous les outils possibles pour contrer l’influence soviétique, l’agence gouvernementale américaine, en lien avec l’IRD britannique (Information Research Department), chercha dès le décès de l’écrivain, en 1950, à s’approprier les droits sur le roman. Deux agents de la CIA parvinrent ainsi à obtenir ces droits auprès de la veuve d’Orwell, ce qui est à l’origine du dessin animé adapté du roman. Ce fut en revanche l’IRD qui fut chargé de l’adaptation en comics.

La publication commença rapidement, sous la forme de strips de quatre cases publiés dans des journaux du monde entier, des Caraïbes à l’Asie du Sud-Est en passant par le Moyen Orient, et traduits en diverses langues. Grâce aux Archives nationales du Royaume-Uni, qui accueillent les dossiers du Foreign Office, nous pouvons aujourd’hui reconstituer cette adaptation et sa diffusion.

Culte de la personnalité & militarisme - 79ème strip © L’Echappée 2016

Le dessin est dû à Norman Pett, créateur de Jane, une des premières pin-up de la bande dessinée. Le dessinateur se fait alors propagandiste, sans être novice en la matière, sa pin-up ayant déjà servi à remonter le moral des troupes anglo-saxonnes. Il faut certes oublier la version de Jean Giraud et Marc Bati (éditions Novedi, 1985) ; mais le trait de Norman Pett n’est pas sans qualité dans son adaptation de La Ferme des animaux. Son dessin est net, plutôt dynamique et expressif. S’il n’atteint pas la souplesse du grand dessinateur animalier Benjamin Rabier ou la vivacité d’Edmond-François Calvo dans La Bête est morte !, son travail ne comporte guère d’approximations et va à l’essentiel. Aidé de Donald Freeman pour le scénario et la transposition du texte, il parvient à faire une bande dessinée fidèle au texte original, agréable à lire, où les dialogues et le récitatif sont équilibrés et les personnages nettement caractérisés.

Comment cette adaptation nous est-elle parvenue ? Si des versions françaises ont pu exister, par exemple à destination de l’Indochine, il n’a pas été pour l’instant possible de les retrouver. Ainsi, l’éditeur a dû partir d’une version en créole mauricien, datant du milieu des années 1970. Cette BD, la première à la fois en créole et publiée sur l’Île Maurice, nous a été traduite par Alice Becker-Ho et est reproduite par L’Echappée dans le présent ouvrage. L’histoire de cette version créole a été quant à elle retracée par Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong. Cette traduction et l’adaptation d’origine sont d’ailleurs décryptées par Patrick Marcolini, au centre de la publication, de manière fort limpide et instructive [2].

Changement de dogme... - 87ème strip © L’Echappée 2016
... et conclusion - 90ème strip © L’Echappée 2016

Si George Orwell n’aurait peut-être pas renié une version illustrée de son roman, nous savons cependant qu’il voyait les comics plutôt d’un mauvais œil. Jugeant la bande dessinée "de super-héros" comme une des manifestations d’une culture de masse au service de la société industrielle, il l’avait dénigrée à plusieurs reprises. Il n’empêche : cette adaptation non seulement n’affaiblit pas la portée de son roman, mais va même à l’encontre des objectifs de ses initiateurs.

Alors que la CIA et l’IRD voulaient avant tout amoindrir l’influence soviétique en diffusant une satire de l’URSS stalinienne, la bande dessinée parvient à conserver le message universel d’Orwell, comme il l’a écrit lui-même en 1946 : "les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. […] Une dictature bienveillante, ça n’existe pas."

(par Frédéric HOJLO)

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[1Sur les liens entre bande dessinée et propagande, voir Fredrik Strömberg, La Propagande dans la BD. Un siècle de manipulation en image, Paris, Eyrolles, 2010.

[2Sa présentation a été très utile pour la rédaction de cet article : qu’il en soit ici remercié.

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