Une nouvelle histoire de la guerre d’Algérie en bande dessinée

29 avril 2017 0 commentaire
  • Une histoire dessinée de la guerre d’Algérie d’un nouveau genre, écrite par B. Stora, l’un des principaux historiens de cette question, et qui traite avec talent d’un des épisodes les plus complexes de notre histoire contemporaine.

À l’occasion d’un récent panorama sur les différents traitements possibles par le neuvième art de la guerre d’Algérie, nous étions revenus sur les enjeux pédagogiques et mémoriels de ce conflit, à la fois très présent et très absent des mémoires contemporaines, en chroniquant notamment une thèse universitaire qui étudiait comment eut lieu en France un « ajustement mémoriel », pour reprendre l’expression de B. Stora, c’est-à-dire comment, génération après génération, évolua dans la société française la perception de ce conflit et comment se forgea progressivement une identité postcoloniale complexe. Nous en avions profité pour analyser trois albums très différents : une logique de témoignage direct de la guerre avec Soleil brûlant en Algérie, un témoignage indirect, celui du récit de voyage d’une petite-fille de pieds-noirs retournant en Algérie avec L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique, et enfin une bande dessinée historique de fiction extrêmement bien documentée, Un Maillot pour l’Algérie, l’histoire d’un épisode politico-sportif peu connu.
Une nouvelle histoire de la guerre d'Algérie en bande dessinée
Nous finissions notre article en disant l’impatience qui était la nôtre de lire un nouvel album, publié au Seuil, dessinée par Sébastien Vassant et scénarisée par Benjamin Stora, historien de référence sur ce thème, et intitulé Histoire dessinée de la Guerre d’Algérie en nous réjouissant « de cette nouvelle profusion, car cela permet de livrer à un public toujours plus large non pas une mais plusieurs mémoires de la guerre d’Algérie, de croiser des approches très différentes pour mieux permettre la création d’une mémoire renouvelée de cette guerre qui n’en eut longtemps pas le nom. ».

Cet album est paru, nous l’avons lu et disons-le d’emblée : c’est une vraie réussite. Cet album diffère des précédents, en ce qu’il n’est pas une fiction, mais bien une œuvre d’historien, et des œuvres de témoignages par sa plurivocité. En effet, alors que Soleil brûlant en Algérie nous donnait le point de vue individuel d’un appelé du contingent, que L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique nous permettait de comprendre le ressenti des descendants de pieds-noirs, cette Histoire dessinée de la Guerre d’Algérie brasse bien plus large. Il alterne en effet, dans un ordre chronologique, une succession de moments-clés de cette guerre longtemps restée « sans nom », avec ses épisodes majeurs, en essayant d’expliquer le différents enjeux, économiques et religieux, politiques et culturels, qui les scandent. Mais il ne s’agit pas seulement d’une succession de dates et de chiffres, et alors que la bande dessinée pédagogique, du type de l’Histoire de France en bandes dessinées publiée chez Larousse à la fin des années 1970, peut parfois être indigeste, trop factuelle et évènementielle, ce n’est ici pas le cas. La narration des évènements est interrompue par une succession de séquences dans lesquelles la parole est donnée à différents témoins : Roger Devroe, un appelé du contingent ; le journaliste Jean-Paul Ribes, proche du FLN ; Saïd Ferdi, un harki ; Mohamedi Saïd, colonel de l’Armée de Libération Nationale (bras armé du FLN) responsable en mai 1957 du massacre des villageois de Melouza, proches du Mouvement National Algérien, mouvement politico-militaire de Messali Hadj rival du FLN ; et de nombreux autres témoins, dont Benjamin Stora lui-même, qui raconte sur une planche le jour où lui et sa famille ont quitté l’Algérie. Ces passages permettent d’une part de confronter des mémoires différentes et d’adopter des points de vue complémentaires pour mieux comprendre cette situation complexe, et d’autre part de donner une part d’humanité à ce récit historique, comme quand un appelé du contingent, dont l’ami a sauté sur une mine, se confie et se félicite, a posteriori, « qu’on n’ait pas eu une opération dans la foulée. Parce que même moi qui ne me sentais pas particulièrement virulent, ce jour-là, j’aurais été capable de faire… euh, je n’étais pas moi-même. Parce que là, vraiment, le vernis de la civilisation était complètement écaillé. C’est vrai que c’est un vernis, et qu’il est fragile. ». Tous les acteurs du conflits, français comme algériens, extrémistes et modérés de tous bord, sont donc représentés et c’est sûrement la force principale de cet album, qui arrive à bien rendre la grande complexité de cette guerre qui toucha tous les Algériens, bien sûr, mais aussi tous les Français nés entre 1932 et 1943, et qui furent mobilisés (alors que la guerre d’Indochine avait été menée par une armée de métier).

Cette profusion d’archives, de portraits et de témoignages, était encore inédite en bande dessinée, et cet album intègre les acquis de la recherche historique la plus récente et qui sera, à n’en pas douter, utile à bien des lycéens ou étudiants de licence, qui trouveront dans cet album l’équivalent d’un manuel historique, en plus ludique, et peut-être plus humain. Le lecteur non spécialisé dans ce conflit apprendra beaucoup, sur la situation algérienne, comme sur celle en France, où l’on apprend ainsi que durant le mois de janvier 1962, « on dénombre 800 attentats et plus de 500 victimes, morts ou blessés ».

Le dessin de Sébastien Vassant, qui avait déjà touché au récit historique avec Juger Pétain, ouvrage qui multipliait déjà « les points de vue et les explications pour proposer sans doute un des plus passionnants et pertinents ouvrages sur la période. ». Dessin et couleurs permettent de bien rendre des ambiances très différentes, que ce soit dans le Paris des manifestations de soutien au FLN et des attentats de l’OAS ou dans les différents fronts de guerre en Algérie. Le choix des couleurs n’est lui-même pas innocent, avec des teintes sépia, comme l’auraient de vieilles photographies un peu jaunies par le temps et qui interrogent la question de la mémoire et de la reconstruction nostalgique du passé.

Ce récit est d’une grande clarté, la fluidité narrative donne une véritable forcé pédagogique à cet ouvrage de vulgarisation qui se lit comme un roman historique. B. Stora avait déjà sorti, chez le même éditeur, La guerre d’Algérie expliquée à tous, ainsi que La guerre d’Algérie expliquée en images, qui avaient connu un important succès. Le passage à la bande dessinée offre un résultat différent, son texte est désormais très visuel, et l’auteur a dû faire de nombreux choix, dans l’ensemble très pertinents. Il utilise pleinement certaines des potentialités offertes par ce medium, comme le déchirement de drapeaux algériens pour illustrer concrètement des déchirements politiques et culturels, ou la possibilité de reconstituer en quelques coups de pinceau des scènes dont on n’avait jusque-là aucune représentation graphique. La reconstitution de dialogues permet notamment d’éviter une longue succession d’images légendées de texte et cela rend bien plus intéressant le récit.

Ivan Jablonka, professeur d’histoire contemporaine qui a notamment reçu le prix Médicis cette année pour Laëtitia ou la fin des hommes, est l’un des historiens qui actuellement réfléchit le plus sur les modalités nouvelles d’écriture de l’histoire. Pour lui, « puisque les dessinateurs font de l’histoire (entendue comme une enquête guidée par un raisonnement, dans le passé ou dans le présent), il ne reste plus qu’à demander aux historiens de [faire de la bande dessinée] », ce qui passerait par la constitution d’associations dans lesquelles historien et dessinateur seraient tous deux pleinement partie prenante :

« L’historien ne doit pas être un consultant qui vérifie la conformité de l’« Histoire », mais un chercheur en sciences sociales lancé dans une enquête, capable de prendre de la distance, de formuler une question, de tenir un propos original fondé sur des sources neuves, afin de produire des connaissances. Inversement, le dessinateur de bande dessinée n’est pas un fan d’histoire qui ne sait pas écrire ; il est non seulement un artiste à part entière, mais aussi un enquêteur, un interprète, un scénariste, un lecteur, parfois un témoin. Il montre avec le dessin ce que l’historien ne peut pas dire – ou pas aussi efficacement. La dimension proprement narrative et graphique de la bande dessinée fait partie de la démonstration historienne. […] Le bon orateur, disait Cicéron, doit savoir prouver (probare), émouvoir (movere) et séduire l’auditoire (conciliare). Il y a là une piste pour renouveler l’écriture des sciences sociales et, peut-être, préserver leur avenir. Il s’agit de concilier la démonstration, l’émotion et le plaisir – sorte de néo-cicéronisme qui pourrait être le mot d’ordre des sciences sociales au XXIe siècle. Cela permettrait aussi de refuser les dichotomies faciles, par exemple celle qui oppose l’« Histoire » vulgarisée, éprise de grands hommes pour le grand public, et l’histoire technique et rébarbative des spécialistes. Les chercheurs peuvent s’ouvrir à des formes originales, mettre en œuvre des enquêtes passionnantes et séduire de nouveaux publics ».

Son propos visait principalement la production d’un savoir scientifique inédit, mais un album de vulgarisation historique, quand il est aussi bien fait que celui-ci, semble répondre pleinement aux désirs d’I. Jablonka et, plus globalement, à ceux d’un nombre toujours plus important de lecteurs soucieux de lire de la bande dessinée qui soit à la fois rigoureuse dans son contenu informatif et inventive dans sa construction littéraire. Doit paraître à partir de septembre 2017 une nouvelle histoire de France en bande dessinée, associant historiens et dessinateurs, fruit de l’association entre La Découverte et La Revue Dessinée. Le premier tome, scénarisé par Sylvain Venayre et dessinée par Étienne Davodeau, traitera des origines de la France, tandis que le deuxième tome associera l’archéologue Jean-Louis Bruneaux et le dessinateur Nicoby et traitera des Gaulois. Espérons que cette nouvelle entreprise sera d’aussi bonne qualité que ce bel album qui fait déjà date !

(par Tristan MARTINE)

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