Urban China : guerre, poésie et princesse de l’Empire du Milieu

21 avril 2015 0 commentaire
  • Nouveau venu dans le domaine de la publication en francophonie de manhua -bande dessinée chinoise- les Éditions Urban China, né d’un partenariat inédit, nous arrive avec ses premiers titres, entre tradition et modernité.

Il y a un an, le groupe Media-Participations signait une joint-venture, à 50-50, avec le groupe chinois Comicfans dans le but de développer une activité de diffusion de manhua en Europe et dans le monde. Un évènement dont nous n’avions pas manqué de vous parler.

Cet accord a donné naissance aux Éditions Urban China, qui se joignent ainsi aux autres acteurs publiant actuellement du manhua en France : les Éditions Fei (La Balade de Yaya, San Mao, Juge Bao), Kotoji éditions (Crystal sky of yesterday, Blood & Steel), Cambourakis (Passeur d’âmes, Entre ciel et terre)… sans oublier certains éditeurs de manga qui proposent également quelques manhuas dans leur catalogue : Akata (Le Geek, sa Blonde et l’Assassin ; Mes années 80), Pika (Le monde de Wan Wan), Kana (Une vie chinoise, Empreintes) et H & O (Le pouvoir d’Hercule).

Urban China : guerre, poésie et princesse de l'Empire du Milieu
© Urban China

Après une sorte de premier essai ou de test en novembre dernier, avec la publication de Cicatrices de Li Kunwu, un one-shot revenant sur les conflits militaires ayant opposé la Chine au Japon, ce mois d’avril 2015 marque le début officiel de l’éditeur, avec la sortie de quatre publications, relativement différentes : Hong Kong Comics de Wendy Siuyi Wong, La Bataille de Shanghai 1937 de Bo Lu, Little Yu T1 et La Princesse Vagabonde T1, tous les deux signés Xia Da.

Hong Kong Comics se présente comme un ouvrage qui revient sur l’histoire du manhua [1] : du dessin traditionnel à celui de presse, satirique, des premiers magazines, son développement d’après-guerre, avec l’émergence des premiers titres « modernes », de la concurrence des mangas, à partir des années 1960 et 1970, jusqu’à sa forme actuelle.

Environ 200 pages, richement illustrés, qui débutent par une présentation suffisamment synthétique et précise pour former une base de connaissance sur laquelle il est facile de revenir à l’occasion. La suite, qui constitue l’essentiel de l’ouvrage, propose un glossaire de titres et de magazines, classés en quatre « thèmes », satire et politique, comique, action et jeunesse, selon un mode d’une illustration accompagnée d’un texte explicatif.

L’ensemble apparaît simple mais idéal pour aborder et voyager à travers presque un siècle de publications, grâce à une présentation claire et au travail synthétique de Wendy Siuyi Wong, agrégée à la Faculté de Design de l’université de Swinburne, à Melbourne. Idéal pour les néophytes désirant une porte facile d’accès vers le manhua.

© Urban China

L’horreur de la guerre et le devoir de mémoire

Après des études en peinture à l’Institut des Arts de Shandong, Bo Lu décide finalement se lancer dans la musique et crée le label Scream Records, qui fut un des premiers à produire la scène alternative en Chine. C’est bien plus tard, en 2011, qu’il retourne à ses premières amours. La bataille de Shanghai 1937 constitue son premier projet de bande dessinée.

Il s’agit d’une œuvre qui aborde la bataille de Shanghai de 1937, opposant Chinois et Japonais pendant plus de trois mois, sur un mode documentaire. Ainsi il n’est pas réellement question de récit, avec des personnages-témoins ou tout autre dispositif narratif, mais d’une suite de situations.

Bo Lu recherche l’exactitude historique et la plongée au plus près de la réalité de la bataille. Son dessin apparaît comme classique, rappelant par moment certains comics de guerre des années 1960 et 1970, avec une sorte de trait à main levée, ayant recours aux hachures pour ombrer.

Avec ces choix artistiques, La bataille de Shanghai 1937 alterne séquences de combat, où se jouent violence et exaltation guerrière, et informations didactiques, avec plans ou précisions sur tel élément historique ou matériel (avion, équipement, etc.). Si la plongée au cœur de l’horreur s’avère parfaitement réussie, par la précision et l’intensité de l’action qui ne baisse jamais, l’absence de tout dispositif narratif pour guider le lecteur rend l’ensemble tout de même difficile à suivre.

Le lecteur est ainsi baladé d’une situation à une autre, avec comme simple indication des lieux et des dates en encart, rendant par moment difficile à suivre la progression de la bataille : qui gagne là ? Et pour quel bénéfice ou quelle perte ?

Un bémol pour une œuvre qui a sans aucun doute possible demandé un important travail de documentation et de découpage. Dommage, même si le résultat reste intéressant sur de nombreux points.

La Princesse Vagabonde
© Urban China

Esprit et férocité de la Chine éternelle

Si avec Bo Lu, nous étions avec un auteur « débutant », un peu brut, nous proposant une œuvre « engagée », avec Xia Da, nous passons en quelque sorte du côté de la princesse du manhua, à la maîtrise narrative impressionnante, et première artiste chinoise à percer sur le marché nippon.

© Urban China

En effet Xia Da, comme beaucoup de Chinois de sa génération, et finalement aussi comme beaucoup d’Européens de la même génération, a grandi avec la culture manga, complétant l’offre BD locale. Dessinant des histoires dès le lycée, elle reçoit en 2008 le premier prix des Golden Dragon Awards pour Little Yu, et se fait remarquer par l’éditeur Shûeisha, qui lui propose de la publier au Japon, dans le magazine mensuel Ultra Jump [2].

Manhua en trois tomes, Little Yu nous entraîne dans le quotidien d’une petite fille, Yu, quittant la ville pour la campagne, suivant ses parents qui travaillent dans la restauration du patrimoine. Dans un village baignant encore dans les vieilles pierres et une nature pleine de mystère, Yu va voyager entre réalité et rêve, rencontrant les résidents pas tout à fait humains de ces contrées d’un autre temps.

Œuvre de « jeunesse », Little Yu se construit à travers un dessin et une narration typiquement « manga », dans une forme élégante et poétique de toute beauté. Le récit se présente comme un morceau d’enfance, à la profondeur initiatique, avec des rencontres, souvent mélancoliques, toujours mystiques, autour de la vie et de la mort.

Récit en partie contemplatif et immersif, il s’en dégage une véritable sérénité et poésie, qui fait de Little Yu une œuvre saisissante dès le premier tome.

© Urban China

La Princesse Vagabonde nous entraîne elle dans la Chine de l’an 626. Le second fils de l’empereur, Li Shimin, assassine ses deux frères et tous les membres de leurs familles pour s’emparer du trône. Seule la princesse Yongning parvient à échapper au massacre et se fait passer pour morte. Devenue fugitive, elle fait le serment de venger ses parents et de reconquérir le trône, quel qu’en soit le prix.

Changement de registre, mais également de graphisme, moins typé manga mais toujours élégant et particulièrement lisible, que ces aventures de cette princesse vagabonde, aussi intelligente et fine lame que déterminée et sans remord. Xia Da pose avec efficacité le contexte de son récit, et entraîne rapidement le lecteur dans une première aventure vers une province reculée, en lutte contre des envahisseurs turcs.

Le récit est ainsi dynamique et dès ce premier tome, le lecteur peut suivre notre princesse vagabonde à travers plusieurs péripéties qui illustrent bien sa personnalité hors-norme, ainsi que le côté plus sombre de sa personnalité, car notre héroïne n’hésite pas à user du mensonge et de la manipulation pour arriver à ses fins.

Débuté en 2011 et comptant pour le moment six tomes, La Princesse Vagabonde de Xia Da apparaît comme le titre le plus prometteur de ce lancement de catalogue, avec son univers de luttes de pouvoir, de vengeance et de guerres dans l’Empire du Milieu, traversé par un portrait de femme redoutable.

Avec ces premiers titres, un récit complet de guerre, un conte poétique et une aventure sur fond historique, Urban China pose les bases d’une ligne classique et intéressante, entre tradition et modernité, qui a tout pour plaire à un public amateur ou néophyte de bande dessinée d’Asie.

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Hong Kong Comics. Par Wendy Siuyi Wong. Traduction Jean-Marc Lainé. Urban China. Sortie le 10 avril 2015. 192 pages. 25,00 euros.

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La Bataille de Shanghai 1937. Par Bo Lu. Traduction An Ning. Urban China. Sortie le 10 avril 2015. 132 pages. 15,00 euros.

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Little Yu T1. Par Xia Da. Traduction Mathilde Colo. Urban China. Sortie le 10 avril 2015. 180 pages. 12,00 euros.

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La Princesse Vagabonde T1. Par Xia Da. Traduction Soline Le Saux. Urban China. Sortie le 10 avril 2015. 160 pages. 12,00 euros.

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[1Signalons que la bande dessinée traditionnelle chinoise porte le nom de lianhuanhua, se différenciant ainsi du manhua, sa forme moderne.

[2Dans lequel fut publié Little Yu et actuellement La Princesse Vagabonde, en parallèle de leur parution en Chine.

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