Valérie Vernay & Mathieu Reynès : « ’La Mémoire de l’eau’ gomme les repères temporels pour privilégier l’aventure fantastique. »

25 juin 2012 0 commentaire
  • Leur « Mémoire de l’eau » a conquis les lecteurs de Spirou, grâce à une atmosphère mystérieuse et mélancolique. Valérie Vernay et Mathieu Reynès ont pris quelques minutes pour nous raconter la création de ce diptyque en bord de mer.

La première chose qui intrigue dans votre bande dessinée, c’est son titre : « La Mémoire de l’Eau ». L’origine de ce terme, c’est une polémique scientifique de la fin des années 1980, selon laquelle l’eau aurait des propriétés caméléon qui lui permettraient de se « souvenir » des matières. Connaissiez-vous cette théorie ?

Mathieu Reynès : Je suis tombé sur « la mémoire de l’eau » dans un bouquin de Frédéric Beigbeider. Ça sonnait bien, j’ai cherché d’où cette expression venait. J’ai été séduit par l’idée de l’eau qui garderait la trace de ce que l’on a plongé dedans. Ça rejoignait le concept d’une histoire que j’étais en train d’écrire.

Valérie Vernay & Mathieu Reynès : « 'La Mémoire de l'eau' gomme les repères temporels pour privilégier l'aventure fantastique. »
La Mémoire de l’eau T2
© Vernay - Reynès - Dupuis

Beaucoup de lecteurs ont été frappés par la dimension presque psychanalytique de votre histoire (rites de passages, réminiscences de l’histoire familiale,…). Est-ce que cette dimension était consciente au moment de l’écriture ?

MR : Consciente non. Je n’emploierai pas le terme de psychanalytique, mais l’intérêt porté aux personnages permet d’approfondir leurs comportements. Ils réagissent en fonction de leurs actions passées. C’est plutôt dans cet esprit, que j’ai souhaité axer mon scénario. Il se trouve juste que quand on essaye de parler des gens, de leurs relations et de leurs vécus, on passe par ce chemin-là.

La relation entre Marion et sa mère Caroline sonne juste. Quelle est la difficulté quand on est un homme d’écrire des personnages féminins ?

MR : Étrangement, je n’ai pas eu trop de problème à me mettre dans la peau de Marion ou de Caroline. J’essaie de penser de manière un peu moins premier degré qu’un homme le ferait.

Valérie Vernay : Il se fait aussi que nous avons pas mal de femmes seules avec un enfant dans notre entourage, comme le personnage de Caroline. On peut s’inspirer de leurs relations.

Valérie, vous êtes vous sentie proche de cette femme et cette jeune fille en les dessinant durant deux albums ?

VV : Proche de Marion certainement. Je lui ai refilé beaucoup de moi-même. Notamment ma peur de l’eau, qui m’a beaucoup aidé pour la scène de la montée des eaux dans la grotte. Mais elle n’est pas moi pour autant !

MR : Valérie s’est peut-être plus retrouvée dans les réactions de Caroline, qui découvre la vie au bord d’une falaise. Elle est originaire de l’Est de la France, et nous vivons désormais sur la côte Atlantique. La vie près de l’océan est très différente, il y a une période d’adaptation.

VV : Oui, c’est vrai. Et dans les traits, Marion a beaucoup hérité d’une de nos jeunes voisines.

Recherches pour le personnage de Marion
© Vernay - Reynès - Dupuis

Quand on a la phobie de l’eau, passer un an et demi à dessiner une BD dont l’eau est un acteur majeur, est-ce que ça n’est pas une sorte de supplice ?

VV : Non ! Tant que je ne suis pas immergée pour dessiner ça va ! (Rires).

Après Agathe Saugrenu, qui était dans un style cartoon, quelles ont été les difficultés à passer aux décors maritimes, à dessiner cette côte qui peut évoquer la Bretagne ?

VV : Disons que la difficulté, ça a été de convaincre Mathieu, qui est lui-même dessinateur, de me confier cette histoire. Pour moi, c’était un challenge. Naturellement, mon style est plutôt jeunesse, j’ai voulu le tirer vers un semi réalisme. Pour se reconnaître dans l’histoire, il fallait que le dessin soit convaincant. Il fallait que Mathieu puisse projeter son histoire dans mon dessin. Le passage d’ « Agathe Saugrenu » à « La Mémoire de l’eau » n’a pas été simple. Comme nous vivons en bord de mer, le choix du décor a été une aide.

Scénario et proposition de découpage pour la planche 34
© Vernay - Reynès - Dupuis

Pas de problème pour la documentation, tout était à portée de crayon ?

VV : Pas tout à fait, même si, la mer, on l’a tout le temps sous les yeux. Les couleurs, par exemple, sont celles de la côte landaise. Pour ce qui est du côté Bretagne, nous avons fait pas mal de repérages photo sur place, pour rendre crédible l’atmosphère de notre histoire.

Il y a un travail intéressant sur ces ambiances typiques des histoires en mer : le brouillard et le crachin.

VV : C’est effectivement un volet qui m’a beaucoup amusé. Je suis entrée en bande dessinée par la couleur. J’ai été coloriste avant d’être dessinatrice. Mettre en couleurs, c’est ma récompense. J’ai d’ailleurs la même sensation quand je dessine ou quand je mets en couleurs.

MR : La couleur donne vie au dessin de Valérie.

VV : Elle donne aussi du mouvement et du rythme.

Crayonné pour la planche 34
© Vernay - Reynès - Dupuis

J’ai l’impression qu’il y a deux gammes dans l’histoire. Des scènes solaires autour de la maison, et des scènes bleutées ou gris lorsqu’on s’approche du phare. Ça m’amène à vous parler des dessins de couvertures, où la couleur, là aussi, joue un rôle primordial. S’agit-il de couleurs directes ?

VV : Non, c’est le même procédé informatique que pour les pages intérieures : avec Photoshop et tablette graphique. Je suis capable de faire de l’aquarelle, de travailler l’acrylique, mais j’ai eu envie de donner l’impression de la couleur directe en utilisant un logiciel. Je voulais atteindre ce rendu « peinture », je lis finalement très peu de bandes dessinées, je suis plus influencée par des peintres comme Edward Hopper que j’aime beaucoup. Le choix de représenter une maison sur une colline en bord de mer se comprend d’autant mieux quand on sait que j’aime Hopper !

Est-ce qu’il était important pour vous d’être prépublié dans un journal comme Spirou ?

MR : On a été surpris, car au départ il n’était pas prévu que « La Mémoire de l’eau » passe dans le journal. Le hasard du planning de Spirou a fait qu’il y a eu une brèche et qu’on s’y est glissé. En dédicaces, on réalise aujourd’hui que beaucoup de gens nous ont découvert par ce biais.

VV : Souvent, ce sont des gens qui ne nous auraient pas remarqué en librairie.

Ça signifie que vous avez également reçu du courrier de lecteurs ?

VV : Principalement par l’intermédiaire de notre page Facebook.

MR : Ce qui m’a surpris, c’est que je m’attendais à un public beaucoup plus jeune. En réalité, ce journal est vraiment familial : il passe d’une main à l’autre et d’une génération à l’autre.

Est-ce que ça vous a posé des problèmes de découpage pour coller aux épisodes de la prépublication ?

MR : L’équipe du journal a fait preuve de beaucoup de souplesse pour que nous puissions couper au bon moment pour garder le rythme de l’histoire.

Dans vos albums, on remarque qu’il n’y a ni ordinateur, ni téléphone portable, ni tablette...

MR : On voulait gommer les repères temporels. Une jeune fille de 2012 passerait peut-être plus de temps sur les réseaux sociaux qu’à explorer les rochers alentours...

Vous avez donc opté pour l’album « unplugged » ?

MR : Oui, c’est un peu ça ! On voulait retrouver l’ambiance des séries et romans fantastiques que nous aimons. J’avais en tête un vieux film qui s’appelait « Le Fantôme du Phare ». Ça m’avait marqué lorsque j’étais gamin.

Mathieu Reynès et Valérie Vernay à Bruxelles
en juin 2012

Une dernière question pour conclure : quel est l’album qui vous a donné envie de faire ce métier ?

MR : Sans hésitation, « La Vallée des Bannis » de Tome & Janry.

VV : Je dirais Gaston Lagaffe, car je les relis sans fin.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Illustrations © Vernay - Reynès - Dupuis
Photos © M. Di Salvia

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