Vehlmann & Meyer : « IAN, notre robot humanoïde, s’humanise enfin ! »

25 mars 2006 0 commentaire
  • Après avoir réalisé {Des Lendemains sans nuage}, un {one-shot} co-dessiné par Bruno Gazzotti, {{Ralph Meyer}} et {{Fabien Vehlmann}} ont souhaité poursuivre leur collaboration. Ils signent {[IAN->3338]}, aux éditions Dargaud. Une série d'anticipation narrant les aventures d'un robot humanoïde qui a la particularité d'être sensible... et humain ! Les auteurs nous expliquent leurs choix narratifs.

Fabien Vehlmann, cela fait quelques années que l’on vous surnomme le « Goscinny du troisième millénaire ». Vous n’en êtes pas lassé ?

FV : Yvan Delporte m’avait baptisé ainsi lors d’une interview accordée à un journaliste. Cet adoubement par ce grand monsieur de la bande dessinée m’a fait énormément de bien ! Mais il est certain que c’est un peu réducteur de me comparer à René Goscinny. Tout simplement parce que mon style est différent du sien. J’espère que le lecteur s’en aperçoit déjà...
Enfin, c’est paradoxal, mais j’aimerais que les lecteurs puissent lire mes livres « à l’aveugle », sans savoir que je les ai écrits, qu’ils apprécient la qualité intrinsèque de ceux-ci avec plus d’objectivité.

Vehlmann & Meyer : « IAN, notre robot humanoïde, s'humanise enfin ! »
Fabien Vehlmann & Ralph Meyer se préparent à nous accorder une interview ... poivrée.
Photo (c) Nicolas Anspach

À l’instar d’un scénariste comme Greg, vous alternez les genres. Vous passez de l’humoristique à la science-fiction sans aucun problème.

FV : Je suis un boulimique et j’ai envie de traiter des sujets différents ! Chaque fois que j’entame une nouvelle série, je m’impose un temps de réflexion. Que m’apportera la thématique du projet par rapport à mes autres bandes dessinées ? Je ne veux pas me répéter ou avoir des séries trop proches les unes des autres. Mon écriture s’en ressentirait et je risquerais de répéter les mêmes mécanismes narratifs.
Qu’importe que certaines personnes ne lisent pas l’intégralité de ma production, si elles n’apprécient pas tel ou tel genre ! L’important est de plaire au public d’un genre précis, pas à tout le monde...

Certaines obsessions se retrouvent cependant dans plusieurs de vos séries ?

FV : Oui. C’est le travail de l’inconscient ! Les livres de Jung m’ont profondément marqué. On peut percevoir l’importance de ce sujet dans le Marquis d’Anaon.
Je m’aperçois également que certains personnages de séries différentes se révèlent être plus proches que ce que je voudrais. Mais heureusement, au fil des albums, ceux-ci prennent du poids et acquièrent leur propre personnalité. J’arrive enfin à cerner Ian par exemple.

Il s’humanise de plus en plus.

FV : Il était temps ! Ian commence véritablement à exister dans Blitzkrieg, le troisième album.

Êtes-vous dans le même état d’esprit lorsque vous écrivez des histoires de style différent ? J’imagine que le Marquis d’Anaon doit-être plus pesant à écrire que Samedi et Dimanche...

FV : Le plaisir d’écriture n’est pas lié à la thématique. Je peux m’amuser de la même manière en écrivant une horrible histoire de meurtre d’enfants, qu’en réalisant des récits plus humoristiques. Cette allégresse n’existe que si je connais les tenants et les aboutissants de l’histoire, et que je la maîtrise totalement. Si je dois juste me contenter de donner de la chair au récit, le plaisir est presque hypnotique. Mais quand je ne contrôle pas mon histoire, c’est plus angoissant.
Bizarrement, cela ne me dérange pas d’écrire sur un sujet sordide. À condition que cette ambiance particulière soit amenée dans l’histoire. L’humour gratuit ne me dérange pas. Par contre le sordide gratuit me chagrine ; il y a malheureusement trop de choses affreuses autour de nous. Il est donc inutile d’en rajouter.

Comment se déroulent vos collaborations avec vos dessinateurs. Est-ce vous qui les choisissez ?

FV : C’est une rencontre avant tout ! Il doit y avoir une confiance mutuelle et beaucoup d’affinités pour pouvoir travailler avec un autre auteur. IAN et Seuls sont nés après Des Lendemains sans nuage.

Ralph Meyer : Nous nous sommes amusés comme des fous, Bruno Gazzotti et moi-même, à dessiner ce one-shot (ndlr : Des Lendemains sans nuage). Ce fut une expérience récréative. Comme nous avons le même âge, notre mémoire collective et nos centres d’intérêt sont fort proches. Si bien que nous avons eu envie de continuer à travailler avec Fabien .
Sa principale qualité est sa capacité d’écoute. Si je ne suis pas d’accord avec un de ses choix narratifs, j’en discute avec lui. Il adapte ensuite son scénario. C’est très enrichissant et motivant de travailler de la sorte.

FV : Un dessinateur travaille sur un album durant douze mois. Il est donc logique qu’il s’éclate et trouve du plaisir à illustrer une histoire. En cas de litige, si on ne trouve pas de consensus, l’avis de mon collaborateur est plus important que le mien. Je m’adapte en fonction de leurs choix. Mais c’est extrêmement rare, car on trouve toujours une solution intermédiaire et conciliante.

Qui a eu l’idée de traiter du thème de l’Intelligence Artificielle ?

FV : Cela venait d’une envie commune. J’ai toujours eu envie de mettre en scène un robot qui traverserait les siècles et offrirait un témoignage unique sur le futur de l’humanité. Je voulais construire un récit qui démarrerait avec de l’anticipation proche, à la « Blade Runner », et que la série se transforme en récit de science-fiction, à la « Star Wars ». Le thème de l’intelligence artificielle s’est greffé à cette idée.

RM : J’y ai apporté mon grain de sel car cette thématique me semblait être trop artificielle. Excepté si on y incorporait un élément humain...

Vous êtes-vous documenté ?

FV : Je me suis beaucoup intéressé à l’intelligence artificielle, tant du point de vue technique que technologique. Je suis persuadé, qu’à terme, l’homme va exploser les limites de ce qui nous semble aujourd’hui possible et raisonnable dans ce domaine. Ce sera un véritable tournant car nous serons dépassés par notre propre création. Il s’agira, en quelque sorte, de notre ultime vexation.
« Si l’homme était un jour à ce point dépassé par les machines, qu’est ce qui le distinguera de l’horreur ? » Ce sujet ultra-classique de la science-fiction est contemporain, car nous sommes confrontés à des vexations technologiques et scientifiques au quotidien. Aujourd’hui, on arrive à réaliser des opérations pointues sur le corps humain que l’on aurait à peine imaginées il y a deux décennies...
C’est jubilatoire de parler de cela dans une série tout public, même si l’on aborde parfois des thèmes légèrement métaphysiques.

Ralph Meyer, pourquoi était-ce si important d’humaniser IAN ?

RM : Le lecteur n’aurait pas eu d’empathie pour le personnage si cela n’avait pas été le cas. Nous avons trouvé logique de le doter d’une peau comportant des terminaisons nerveuses.

FV : Valéry a dit un jour que la peau était ce qu’il y avait de plus profond chez l’homme. C’est à la fois paradoxal et tellement vrai. Si on extrapole cette phrase en utilisant des termes informatiques, on pourrait dire que la peau est une interface entre nous et l’extérieur. Sans cette interface, notre intelligence serait bétonnée dans un bunker et ne pourrait pas interagir avec l’extérieur selon les événements.

IAN ressent également du plaisir et de la douleur...

FV : Oui. Même si jusqu’à maintenant, il a surtout vécu des moments éprouvants et douloureux. D’ailleurs, dans le tome 3, il réalise qu’il est en train de perdre sa sensibilité : à force de recevoir des coups, il ne sent plus sa peau. C’est malheureusement une chose que subissent les « sans domicile fixe » qui vivent dans la rue. Ils se forgent une carapace pour survivre et ils perdent leur sensibilité tactile peu à peu. Puis, au bout d’un certain temps, à force de vivre en vase clos, ils n’arrivent plus à communiquer avec les autres.
IAN, au fur et à mesure de ses difficultés, est en train de s’insensibiliser. C’est un contresens absolu, car il a été conçu pour pouvoir ressentir des émotions.

Il y a une scène assez forte dans Blitzkrieg : celle où des humains prennent conscience de la nature de IAN en lui posant un magnet sur le front...

FV : Nous voulions incorporer des scènes plus humoristiques pour dédramatiser l’histoire. Il y a une scène superbe dans Terminator où le robot s’incise et enlève la chair de son bras pour montrer qu’il n’était pas humain. C’est une scène très forte. Malheureusement, nous ne pouvions pas la reprendre dans IAN. D’une part, parce que d’autres y avaient déjà pensé avant nous et, d’autre part, parce que notre personnage se ferait très mal s’il agissait de la sorte...

Puis, nous avons eu cette idée. Elle est d’autant plus intéressante que ce gag visuel est à contre-pied de ce que le lecteur attend, et de l’ambiance pesante des précédentes pages. On s’est bien amusé à faire cette scène : IAN est totalement démuni à ce moment là. En plus, on lui colle un magnet sur le front (rires).

Ralph Meyer, vous avez modifié votre technique de travail dès le deuxième album ...

RM : Un changement radical, en effet ! Le premier album, Un Singe Électrique, est la bande dessinée que j’aurais rêvé dessiner quand j’étais adolescent. Un style classique, proche des grandes séries telles que Blueberry ou Valérian ! Mais je ne me voyais pas continuer à dessiner de la sorte pendant des années...
Depuis Leçon de Ténèbres, je dessine mes pages en noir et blanc, puis je rajoute des nuances grâce au lavis. Je scanne la page en tenant compte des niveaux de gris, puis je réalise les couleurs grâce à l’outil informatique. Cette technique me permet d’avoir des effets de matière dans les aplats de couleurs. Cela donne un résultat légèrement « bâtard », entre la couleur directe et la couleur par ordinateur.

Fabien Vehlmann, il se dit que vous travaillez ponctuellement pour Wham Production, la société d’Alain Chabat.

FV : C’est exact. Je suis co-scénariste de « Avez-Vous Déjà Vu ? », une animation qui est diffusée sur M6. Le concept a été créé par Piano. Il réalise lui-même les sketches et participe également à l’écriture. Alain Chabat intervient régulièrement dans notre travail pour y rajouter sa touche personnelle. Il prête également sa voix à des personnages.
Les producteurs nous laissent une marge de manœuvre royale. Nos scripts correspondent vraiment à ce que l’on peut voir à l’écran.

Vous participez également à l’écriture d’un film pour Chabat.

FV : ... Qui n’est pas son adaptation du Marsupilami ! Certaines personnes ont fait courir ce bruit sur des forums. Notre projet n’a strictement rien à voir avec la bande dessinée. Je suis en train d’écrire une deuxième version du scénario. Si tout se passe bien, il est possible que ce film soit tourné cet été ! Le cinéma fait partie de mes amusements. La bande dessinée reste et restera le cœur de mon activité professionnelle. On y a une liberté de manœuvre incroyable ! Mais j’ai envie de travailler pour d’autres genres et apprendre d’autres techniques narratives...

Quels sont vos projets ?

FV : Les suites des séries existantes : IAN, Le Marquis d’Anaon, Seuls. Je prépare un one-shot avec Franz Duchazeau qui s’intitulera Les Cinq Conteurs de Bagdad. J’y parle d’une manière déguisée de mon métier de scénariste. Je signerai également, avec Sean Phillips, un récit mettant en scène des psychopathes qui tentent d’assassiner Hitler. J’ai également des projets de récits complets avec Eric Sagon et Jean-Paul Krassinsky.

RM : Je travaille sur le quatrième album. Ensuite, je dessinerai sans doute un one-shot avant d’entamer le second cycle de IAN.

(par Nicolas Anspach)

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Le site officiel de la série

Images - Extrait du T3 (c) Meyer, Vehlmann & Dargaud.
Photo (c) Nicolas Anspach.

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