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Bernard Vrancken : "J’ai insufflé une dose de modernité à IR$ en intégrant des photos à mes dessins."
26 juin 2009

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Bernard Vrancken : "J'ai insufflé une dose de modernité à IR$ en intégrant des photos à mes dessins."

Après avoir réalisé dix albums de la série IR$, Bernard Vrancken a décidé de remettre sa manière de travailler en question pour Le Chemin de Gloria. Le dessinateur utilise à présent des photographies, ce qui rend ses planches plus réalistes. Il assume ses choix et s’en explique dans nos pages.

Alors qu’il revient tout juste de Rome, Larry B. Max est une nouvelle fois rattrapé par ses fantômes ! Plus de dix ans après l’accident d’avion qui coûta la vie à ses parents, de nouvelles informations tendent à prouver que ce crash fut commandité. L’ombre de Johnny Madsen plane à nouveau sur Larry et son ex, Gloria. Mais l’agent de l’I.R.S. ne laissera pas les souvenirs le dévorer !


Bernard Vrancken : "J'ai insufflé une dose de modernité à IR$ en intégrant des photos à mes dessins." Vous optez pour une nouvelle technique de travail pour le onzième album d’IR$, Le Chemin de Gloria. L’utilisation de la photographie, qui donne parfois un côté un peu superficiel et froid à vos pages…

Je ne renie pas du tout l’utilisation de la photographie dans cet album. Tout comme certains auteurs à l’entre-deux-guerres et plus tard ont été influencés par Gustave Doré, la génération actuelle est captivée par l’imagerie 3D et le jeu vidéo. Je pratique beaucoup le jeu vidéo, notamment à cause des images que ce loisir propose au niveau des décors et de certaines positions de personnages. La bande dessinée évolue, et je m’intéresse moi aussi aux nouvelles techniques. Je souhaitais intégrer des photographies à mes planches. Des proches m’ont dit qu’à certains moments, cela n’avait pas fonctionné. Sans doute. Mais je souhaitais avant tout évoluer. Je trouverai un équilibre dans un avenir proche. J’utilise l’aspect très moderne de la photographie, que je retravaille en Photoshop, et le côté artisanal de mon travail. C’est-à-dire la réalisation de planche, que je dessine et encre aujourd’hui dans un format plus grand, et au lavis.

Concrètement, comment procédez-vous ?

Je prends un document photographique et le transforme avec Photoshop. Je le redessine complètement, à la palette graphique. Lorsque je suis satisfait du résultat, je l’imprime sur un papier, puis je l’encre, à nouveau, et ajoute du lavis pour justement casser le côté « inerte » de la photographie. La case est donc dessinée deux fois. Une première à l’ordinateur, et une seconde fois où je retravaille à la main au-dessus de ce qui a déjà été travaillé. Mon impression est très légère dans la tonalité de noir et me sert donc de crayonné. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’utilisation de photographies ne me fait pas spécialement gagner du temps. Je redessine totalement la case. Mais par contre, le temps que je passe à peaufiner certains gestes, certains rendus réalistes, c’est du temps que je ne passe plus à la table lumineuse à décalquer. C’est excessivement fatiguant pour un auteur de travailler à la table lumineuse. Mes yeux ne le supportaient plus !

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Extrait de IR$ T11 ("Le Chemin de Gloria)
(c) Vrancken, Desberg & Le Lombard

Vous étiez fatigué par la technique traditionnelle ?

Oui. Je n’arrivais plus à encadrer la ligne claire qui n’était d’ailleurs pas mon style naturel. Je peux vous montrer des dessins réalisés lors de mon adolescence qui étaient plus proches de ce que je fais maintenant. Lorsque j’ai commencé à faire des BD, dans les années 1980, j’utilisais la technique du crayon estampé. J’avais gagné un concours de BD destiné à récompenser des auteurs en herbe à cette époque-là. Franquin et Delporte, membres du jury, avaient sélectionné mes planches réalisées au crayon estampé. Ils m’ont encouragé mais m’ont clairement fait savoir que cette technique n’était pas adéquate aux contraintes imposées par les imprimeurs. J’ai donc commencé par encrer mes dessins. Mais, hélas, j’avais beaucoup de perte. Mon dessin avait tendance à se raidir. J’ai alors essayé de compenser cela par des ajouts de matière. J’avais alors tendance à trop charger mon dessin. On m’a demandé de simplifier mon style et mon trait s’est rigidifié. J’étais autodidacte et avais très peu de connaissance en anatomie. Sans compter que je n’avais pas une fluidité aussi maîtrisée qu’Enrico Marini ou Paul Gillon, qui, eux, ont cela dans le sang. Avec un peu de métier, je suis arrivé aujourd’hui à quelque chose qui me plait beaucoup. Travailler sur des planches beaucoup plus grandes me permet de dessiner mes personnages avec des mouvements plus amples. Je travaille aussi au pinceau, ce qui a déridé le trait. Et surtout, je fais poser des personnes pour saisir des attitudes. Je ne dessine jamais les attitudes telles quelles. Ce qui donne bien en photo ne le sera pas forcément en dessin. Il faut donc interpréter.

Comment expliquez-vous que vos personnages soient devenus plus réalistes ?

Quand je travaillais au trait, à la plume, Marie, ma coloriste qui signe sous le nom de Coquelicot, rajoutait des ombrages. Mais elle n’est pas dessinatrice, et elle réalisait des ombrages relativement classiques. Quand j’ai commencé les nouvelles planches, j’ai moi-même disposé, avec les lavis, les modelés des personnages. Comme je suis dessinateur, je les ai apposés de manière plus subtile. Cela a donné un aspect plus réaliste. Quand je dessine un visage, par exemple, tout ce que je n’encrais pas avant pour ne pas charger l’illustration avec des traits encrés, je le fais maintenant au lavis : pommettes, rides, etc. Marie rajoute de la couleur au dessus du lavis, si bien que les tons prennent le dessus.

Lors d’une de nos précédentes rencontres, vous m’aviez confié que vous utilisiez la technique du lavis pour un projet one-shot. Un Péplum…

C’est vrai. Mais je l’ai un peu laissé tombé. Stephen Desberg et moi-même sommes dans un mouvement ascensionnel avec IR$. Je n’ai pas envie de m’octroyer une pause en si bon chemin. Et puis, nous avons planché sur un chouette projet : IR$ All Watcher, qui m’a permis de travailler avec d’autres dessinateurs, et de voir ce qu’ils allaient faire de nos personnages. C’est une expérience assez gaie.

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Extrait de IR$ T11 ("Le Chemin de Gloria)
(c) Vrancken, Desberg & Le Lombard

Revenons à l’utilisation des photographies. N’y a-t-il pas une réflexion à avoir quant au dosage, à l’utilisation des photographies ?

Oui. Où fixe-t-on ses degrés en matière de photo-réalisme ? Si je devais réaliser tout l’album rien qu’à partir de photographies, cela m’obligerait à avoir des comédiens pour tous les personnages. C’est d’ailleurs de cette manière que procède Ponzio. Il y a donc tout un travail en amont avec des comédiens. Pour ma part, je préfère un travail plus artisanal. Certaines cases sont réalisées d’après photographies. D’autres le sont de tête. Je vais me régler dans les prochains albums. La technique va se peaufiner. Mais j’aime cette mouvance moderne.

Ce onzième tome, Le Chemin de Gloria, est plus sombre, mais le précédent allait déjà dans cette voie.

Le scénario de ce nouveau cycle est un peu glauque, plus noir qu’à l’accoutumée. Cela m’a permis de dessiner des gueules, comme celle de la Méduse. L’histoire demandait une couverture différente. C’est la première fois que l’on réalise une couverture noire. Le décor est constitué d’une photographie que j’avais prise sur Hollywood Boulevard, la nuit, et que j’ai retravaillée. Chaque élément a été dessiné séparément : Le décor, Gloria et Larry. J’ai remonté cela sur un ordinateur.
Beaucoup de personnes m’ont confié qu’ils pensaient que j’étais incapable de faire ce bond en avant. J’évolue encore dans le prochain album d’IR$. À vrai dire, je suis dans de bonnes conditions pour bien travailler. La série se vend plutôt bien. Mes rapports avec mon scénariste et mon éditeur sont excellents. Et puis, il y avait un peu d’orgueil de ma part : Je voulais rehausser le niveau sachant que d’autres dessinateurs allaient travailler sur IR$ All Watcher. Travailler avec d’autres sur le même univers m’a stimulé !

Est-ce vous qui avez sélectionné les dessinateurs de IR$ All Watcher ?

Non. On nous en a soumis quelques-uns. J’ai découvert le travail d’Alain Queirex en librairie. Le Lombard a déniché Marc Bourgne et Mutti. Daniel Koller travaillait avec Stephen sur Mayam et Empire USA.

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Extrait de IR$ T11 ("Le Chemin de Gloria)
(c) Vrancken, Desberg & Le Lombard

Votre coloriste supervise les couleurs …

Oui. Elle n’avait pas le temps de se charger des couleurs de tous les albums. C’est Roberto Burgazzoli qui a réalisé celles du premier album. Marie corrige parfois les mises en couleur, afin qu’elles ne s’éloignent pas des ambiances d’IR$. Stephen et moi-même souhaitons qu’il y ait une uniformité dans les tons de la série. D’autant plus que nous avons demandé aux auteurs de conserver leurs styles. Quand j’ai vu les premières planches de Queirex, j’avais un peu de mal à reconnaître Larry. Il y avait des soucis dans la coiffure de mon personnage. Je ne suis pas intervenu. Cela ne servait à rien d’être interventionniste et de lui demander de décalquer mes dessins. Il est, finalement, resté proche de ce que j’ai fait. Son style s’est affiné au fil des pages. Par contre, Daniel Koller interprète plus … Je n’ai pas encore vu le travail des autres auteurs.

Si IR$ All Watcher a du succès. Est-ce que vous aimeriez reproduire cette expérience ?

Très honnêtement, nous vendons à peu près 80.000 exemplaires d’IR$ à la nouveauté. Même si l’éditeur espère en vendre un peu plus, nous serions heureux si nous écoulons 30.000 exemplaires par titre. 20.000 serait déjà un chiffre très honorable. Cela ne me dérangerait pas qu’il y ait une autre spin-off, mais il faudra que Stephen ait une idée solide. Je n’ai pas envie de prendre le portefeuille des lecteurs en otage ! Le concept d’IR$ All Watcher m’a plu : c’était un cycle fermé qui peut se lire de manière indépendante de la série mère. Même si le premier tome d’IR$ All Watcher, Antonia, est la continuité du cycle Liaisons Romaines / La Loge des Assassins. Le premier album d’IR$ All Watcher est un peu en dehors du cycle. Les lecteurs comprendront mieux le concept dans les suivants.

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Extrait de IR$ T11 ("Le Chemin de Gloria)
(c) Vrancken, Desberg & Le Lombard

Comment décririez-vous Stephen ?

C’est un homme excessivement riche et cultivé. Il reste humble. Cela fait quinze ans que nous travaillons ensemble et il m’impressionne toujours. Il donne parfois l’impression, à ceux qui ne le connaissent pas, d’être fort distant. C’est une fausse image. C’est plus de la timidité et il n’est pas comme cela dans l’intimité.
Sur le plan professionnel, il arrive à me surprendre à chaque cycle. Lorsque nous avons monté le concept IR$, il m’a dit en abordant la question des diptyques : « Tu verras, nous allons avoir des univers et des atmosphères différentes à chacune des histoires ». Il ne m’a pas menti !

Intervenez-vous dans les histoires, en lui demandant d’inclure certaines ambiances ?

Très peu ! Cela se fait plus subtilement. Stephen m’observe et introduit, sans qu’il ne me le dise, des atmosphères qui me plaisent. Comme par exemple Los Angeles. C’est une ville où il a été plusieurs fois, et moi, également. Nous y avons été dernièrement ensemble pour ce projet de série télévisée.

Cela va se faire finalement ?

Nous avons signé deux contrats. Le premier en 2003 et le suivant il y a quelques années. Lion Gates, le producteur, a subi une réorganisation interne. Stephen s’est rendu une semaine à Santa Monica pour écrire la bible avec eux. L’été dernier, j’ai été là-bas avec lui. Nous avons rencontré le producteur. Ils ont déjà écrit l’épisode pilote. Mais pour l’instant c’est en stand by à cause de la crise économique. Ils ne se lancent que sur des projets peu risqués. Nous ne sommes pas les premiers à qui cela arrive …

Quel sera le format ?

Des épisodes de 52 minutes. Ils envisagent plusieurs saisons. Claude de Saint-Vincent, le directeur de Média-Participations, qui s’occupe plus spécifiquement de l’audiovisuel, a fait l’aller-retour plusieurs fois avec ses avocats pour aller négocier. On y travaille depuis des années, et ce n’est donc pas un balbutiement. La bible et le scénario du pilote ont été modifiés plusieurs fois. La version actuelle correspond plus à la bande dessinée. Dans la première version, Gloria n’était pas une call girl, mais la secrétaire de Larry par exemple. Ils sont, aujourd’hui, plus dans l’orientation adulte de la série.
J’aimerais bien que cela se réalise. Ceci dit, je profite de l’instant présent. Ce n’est pas tous les jours que l’on a rendez-vous avec un producteur à Hollywood. C’est un souvenir inoubliable. J’ai visité ces studios avec Stephen.

Avez-vous déjà une idée pour le prochain cycle d’IR$ ?

Je reviens de Thaïlande. Stephen y a également été plusieurs fois. Ce pays m’a plu et je pense que nous allons l’introduire dans le prochain cycle. Comme je travaille d’après photographie, je suis un peu obligé de me rendre dans les endroits où Larry va … Enfin, cela dépend où ! Il y a des zones un peu trop chaudes. J’ai dessiné l’Azerbaïdjan, il y a quelques années. Je ne sais pas si le Lombard aurait payé la rançon en cas de problèmes (Rires).

Lire également sur ActuaBD :

- Les investigations fiscales d’IR$ se multiplient (Juin 2009)
- Desberg : La question des personnages est fondamentale (Juin 2007)
- Desberg & Vrancken : "Nous voulions montrer peu à peu les failles et les blessures de Larry" (Aout 2006)
- Les chroniques d’IR$ : T10, T09, T7, T6 et T5.

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Lire les premières pages du T11 d’IR$ et d’All Watcher

Photo : (c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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3 Messages de forum : Participez à la discussion

  • J’aime bien Vrancken que je suis depuis "Le sang noir" (excellente série à découvrir ou à redécouvrir). Par contre, je n’aime pas du tout l’orientation "roman-photo" de ce dernier album ! Cela gâche le plaisir de la lecture. Le tome 1 aurait été dessiné ainsi, je ne l’aurais jamais acheté... malgré Desberg au scénario !

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    • Répondu par Sep le 27 juin 2009 à  10:23 :

      C’est vrai que le cachet de cet album est spécial, je trouve que certaines cases ressemblent encore trop à des photos, malgré le travail effectué par Vrancken dessus. Celà dit, je trouve l’ensemble plutôt pas mal. J’aime assez les dessinateurs qui font évoluer leur style, c’est à la fois une prise de risques et réel défi personnel en temps qu’auteur. C’est sûr que des yeux "d’experts" vont certainement trouver des tas de défauts à ce nouveau IRS, mais comme le dis Vrancken lui-même dans l’entretien : "la technique va se peaufinner". Laissons-lui donc une chance, avant de dénigrer son travail, de maîtriser et de prouver son talent avec cette nouvelle technique ! En tous cas moi, d’un point de vue général, j’adhère à ce nouveau style.

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    • Répondu par Bill Art le 11 août 2009 à  22:49 :

      L’histoire d’I.R.$ est très bien ficelée, d’ailleurs cette série me fait penser à un autre énorme succès : Largo Winch. Mais, Vrancken , quant à lui, adopte un scénario plus varié en élaborant son aventure sous forme de diptyques dont les thèmes diffèrent. Ce qui m’a plus, c’est aussi la qualité du dessin qui s’est considérablement améliorée au fur et à mesure des épisodes...Cependant je regrette clairement que vrancken adopte la méthode 3d pour certains dessins du dernier tome paru. En effet,dans "Le chemin de Gloria", il use et surtout abuse de vulgaires photos retravaillées avec photoshop, ce qui donne l’impression d’un travail bâclé (malgré sa bonne intention, car paradoxalement ça lui prend plus de temps de retoucher que de dessiner une planche !).

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