Waterloo - La bataille de la bande dessinée (1/4)

12 juin 2015 0 commentaire
  • Le 18 juin 1815, on commémore le bicentenaire de la bataille de Waterloo, la chute de l'Aigle ! Opportunisme oblige, des dizaines de bande dessinée s'emparent du sujet. Mais celui-ci n'est pas bien nouveau : en réalité, l'imagerie impériale accompagne la figuration narrative depuis qu'elle a accédé à la diffusion de masse.

Pour les éditeurs de bande dessinée, Waterloo n’est pas une morne plaine, mais plutôt une actualité qui frémit, comme dit le poète, "comme une onde qui bout dans une urne trop pleine..."

Rien d’étonnant : la Bataille de Waterloo a façonné l’Europe moderne : de la Scandinavie à L’Espagne, de la Bretagne à l’Oural, le Congrès de Vienne étant à l’origine de la configuration politique du continent européen. Née au début du XIXe siècle, la glorification impériale accompagne littéralement le développement de la bande dessinée.

Petit tour d’horizon avant de passer en revue les albums de BD qui font l’actualité, et pas seulement dans la BD d’ailleurs : pensez au succès de ces jeux vidéo concernant l’Empire, de War Games à Forces of Empire, dignes successeurs du Stratego de naguère et des figurines de plomb de jadis.

L’Empire, creuset de la bande dessinée

Car la naissance de la bande dessinée moderne est contemporaine au Premier Empire ! Heureusement pour elle, son règne ne s’est pas arrêté en 1815, au contraire, c’est le début d’une grande aventure dans laquelle l’armée impériale est très présente. Ainsi, la forme première de la bande dessinée, si l’on retient que sa définition la plus courante, à savoir une histoire en images comportant un scénario et jouissant d’une diffusion de masse, trouve son épanouissement dans les célèbres Images d’Épinal dès la fin du XVIIIe et le début du XXe s.

Avec l’avènement de l’Empire et la création d’une Instruction publique qui se déploie sous la République (auparavant, l’instruction était le monopole de l’Église), les images votives des premières productions spinaliennes font place à une véritable mise en scène de l’épopée impériale, comprise par l’Empire comme un outil de propagande de masse. L’un des premiers historiens de la BD, le graphiste Gérard Blanchard (1927-1998), considérait que la diffusion de ces images favorisa l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en 1848. [1]

Waterloo - La bataille de la bande dessinée (1/4)
François Georgin consacre sa carrière à la glorification de l’empereur.
Image d’Epinal.

Autre signe de modernité : ces proto-bandes dessinées sont les premières à faire figurer la signature de son principal auteur : François Georgin (1801-1863), un dessinateur reconnu et recherché, fils d’un soldat de la Grande Armée, qui fit sa carrière sur la geste napoléonienne. Les images d’Épinal sont diffusées dans le monde entier, jusqu’aux États-Unis, et en Belgique et en Hollande par l’imagerie Brepols à Turnhout qui destine sa production aux Pays-Bas.

Car l’image aura très vite une influence sur la manière de raconter l’histoire, de Jules Michelet à Anatole France, d’une façon plus moderne, romantique, et, avec elle s’établit une véritable science du "storytelling". Waterloo n’est évidemment pas absente de cette imagerie, pareillement saisie par la littérature, que ce soit dans le Stendhal du Rouge et le Noir, dans le Victor Hugo des Châtiments et de La Légende des Siècles.

Cette époque est aussi celle de l’émergence de nouvelles disciplines historiques, comme l’archéologie par exemple, et la nécessité de "produire de l’histoire" pour construire ce que l’on appellera plus tard "le roman national". L’Empire s’inscrit dans la lignée césarienne de l’éducation classique, déjà entretenue sous l’ancien régime, mais aussi dans la constitution d’une identité nationale qui sert de fonds baptismaux aux nationalismes européens.

L’empereur, ce héros

En même temps que la bande dessinée se saisit du sujet de l’épopée napoléonienne dès ses balbutiements, elle s’invente ses propres codes avec des auteurs déjà fameux comme Rodolphe Töpffer dont le Monsieur Pencil s’intéresse aux télégraphes Chappe, ou Caran d’Ache, petit-fils d’un soldat de l’armée impériale, auteur d’un spectacle visuel sur l’épopée napoléonienne pour le Chat Noir, ou de plusieurs planches sur l’Empire pour Le Rire.

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« À la houzarde ! » par Caran d’Ache dans Le Rire (1890)
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Les Mamelucks de Bonaparte par Jacques Van Melkebeke (Sc.) et Jacques Laudy (dessins) - Lombard - 1950
DR

Il n’y a pas de figure plus héroïque que Napoléon. Elle aura de multiples interprètes : de Jacques Laudy à Le Rallic , du dessinateur italien Guido Crepax dans les premiers numéros de Linus, d’André Juillard et Jacques Martin à Martin Jamar et Jean Dufaux, de Jean Torton au mangaka Hasegawa...

Cette représentation est très rapidement mobilisée sur le mode parodique. Déjà, du vivant de l’Empereur, la propagande anglaise se moquait de la folie supposée de Bonaparte surnommé "Little Boney" car, au-delà du diminutif (Boney pour Bonaparte), ils se représentaient le Corse sous la forme d’un personnage maigre et osseux (Bone = os), censé illustrer la famine des Français, comme dans cette gravure de Gillray (1803), pleine de phylactères, ces ancêtres de la bulle.

La folie des grandeurs dans la bande dessinée est souvent représentée par des gens qui se prennent pour Napoléon, c’est le cas pour L’Empereur Smith de Lucky Luke. De ce fait, l’Empereur est devenu une figure essentielle de la déconstruction contemporaine de l’histoire et on en trouve des traces aussi bien dans Godasse et Godaille de Raoul Cauvin & Jacques Sandron, que dans dans Astérix chez les Belges de René Goscinny & Albert Uderzo, que dans Napoléon et Bonaparte de Jean-Marc Rochette...

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La propagande anglaise lance la légende de la folie de Bonaparte. Eau forte aquarellée de James Gillray (1756-1815). The vexation of Little Boney (1803)
DR
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Lucky Luke par Morris et Goscinny : L’Empereur Smith (1976)
(c) Dargaud
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Uderzo et Goscinny parodiant la bataille de Waterloo décrite par Victor Hugo dans "Astérix chez les Belges" (1977)
(c) Hachette

Enfin, on ne saurait passer sous silence la célèbre École dite "de Waterloo", un vocable forgé par Yvan Delporte pour désigner la petite bande de jeunes talents composée de Franquin, Morris et Wil qui avaient établi un temps leur atelier dans la chambre à coucher de Jijé (alias Joseph Gillain) non loin du champ de bataille.

Documents
Napoleon par Hasegawa, une publication malheureusement interrompue en (...)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Illustration de R. Michaud-Vernez. DR.

[1Gérard Blanchard : La Bande dessinée, histoire des images de la préhistoire à nos jours, éd. Marabout 1969 (coll. Université).

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