Waterloo - Napoléon, au-delà du mythe (4/4)

16 juin 2015 3 commentaires
  • Cette quatrième et dernière partie de notre dossier consacré au bicentenaire de la Bataille de Waterloo et, forcément, à Napoléon nous entraîne de l'autre côté du miroir. Bataille romancée, épisode historique, parodie, fiction ésotérique et numéro spécial de Spirou : il y a vraiment pour tous les goûts !

Après avoir compulsé les diverses bandes dessinées qui se sont récemment intéressées à la Bataille de Waterloo et les biographies de Napoléon, analysons les autres parutions récentes qui tournent autour du mythe impérial.

De Waterloo à Essling Waterloo - Napoléon, au-delà du mythe (4/4)

Si vous appréciez les évocations historiques militaires et que que vous en avez assez que l’on vous rabâche les oreilles avec Waterloo, Dupuis vous propose de vous plonger dans l’adaptation du roman multi-primé de Patrick Rambaud : La Bataille. Le Prix Goncourt a concrétisé le rêve de Balzac : mettre en scène la bataille d’Essling, près de Vienne, un affrontement où les deux adversaires furent presque en équilibre, un événement qui a précédé la bataille de Wagram.

Nous vous avions déjà présenté les trois tomes de cette trilogie réalisée par Gil, Richaud & Ralenti : 1, 2 et 3. A la lecture de cette intégrale, les sentiments demeurent, même renforcés : une évocation sanglante et réaliste des guerres napoléoniennes ; une galerie de personnages crédibles rehaussée par un Napoléon impérial, mais très humain ; un contraste criant entre les combats d’un côté, et de l’autre, la vie des citadins qui la regardent du haut des remparts de la ville voisine.

{La Bataille} par {{Richaud & Ivan Gil}} d’après le roman de {{Patrick Rambaud}} (Dupuis)

En 150 pages, les auteurs réussissent le tour de force de captiver tout en proposant une évocation guerrière à hauteur d’homme. Le suspens de la rivalité militaire se confronte à la férocité des combats : lorsque ce n’est pas un boulet qui fauche le cheval de Napoléon, le manquant de peu, c’est la tête d’un soldat de ligne qui vient rejoindre le bras d’un autre. Fini les morts au champ d’honneur, les bras en croix, le sourire aux lèvres du devoir accompli, Gil rappelle qu’un million de Français ont péri en suivant Napoléon, et que la guerre ne faisait pas de cadeau.

Des pages de making-of étaient déjà présentes dans les volumes séparés ; l’intégrale en reprend une partie, tout en faisant adroitement le lien avec la commémoration de la Bataille de Waterloo. En quatre doubles pages, le dessinateur évoque quatre grands moments de l’affrontement décisif. Pas de quoi remiser les éventuels albums que vous auriez déjà achetés, mais suffisamment pour convaincre les récalcitrants à sauter le pas et entrer de plain pied dans cette belle réussite, prix Historia 2014 de la meilleure bande dessinée historique.

Le dossier spécial Waterloo
La Bataille par Richaud & Ivan Gil d’après le roman de Patrick Rambaud (Dupuis)

Dans l’intimité glacée de Napoléon

Si les affrontements par milliers d’hommes vous donnent le tournis, l’aspect plus intime du diptyque "La Nuit de l’Empereur" devrait vous convenir. Le 15 septembre 1812, on réveille Napoléon qui séjourne au palais du Kremlin : Moscou est en feu ! Cet acte de guérilla est mené par le reliquat de l’armée russe : les habitants ont fui, laissant la ville en proie aux flammes et aux pillards. Pour Napoléon, le péril est partout… y compris dans son propre camp !

Alors que la Grande Armée fait retraite au travers de la steppe russe, Napoléon est certain que des comploteurs veulent l’assassiner. Martel, officier de sa garde rapprochée, propose de lui inventer un sosie attirant sur lui les coups destinés à sa Majesté. Pendant ce temps, l’empereur voyage anonymement, escorté par une escouade de vétérans. Mais tandis que Napoléon et ses grognards sont assaillis par l’ennemi, le sosie est blessé puis enlevé… Comme si cela ne suffisait pas, la pluie puis la neige s’invitent au bal. La température tombe sous les - 20°C et l’ogre blanc s’apprête à ne faire qu’une bouchée des inconscients qui ont cru pouvoir affronter l’hiver russe.

Au scénario de ce thriller napoléonien, on retrouve un des piliers de Bamboo, Patrick Ordas, complice de Cothias. En prenant comme héros un ancien royaliste qui se retrouve contraint à intégrer la garde de l’empereur, il donne d’emblée du relief au récit. Surtout lorsqu’une comtesse russe s’invite dans ce voyage improvisé, et qu’elle semble plus rompue aux arts de la guerre que les plus vieux grognards eux-mêmes. Dans cette débâcle, les joutes verbales entre Napoléon, l’ancien royaliste et la comtesse forment un savant mélange qui pimente le climat général

"La Nuit de l’Empereur T1 : Les Vieilles Moustaches" par Xavier Delaporte & Patrice Ordas (Grand Angle - Bamboo)

Le dessin de Xavier Delporte renforce la confusion de cette fuite en avant : les mines sont sombres, les traits tirés alors qu’aucun protagoniste ne peut goûter un sommeil réparateur. Jouant des tons verts en ensembles contrastés, les couleurs de Sébastien Bouet confirment que l’ambiance prime avant tout.

En dépit d’un découpage parfois trop rapide et de quelques cadrages très acrobatiques, la première partie de La Nuit de l’Empereur se lit goulûment. Si on regrette une petite baisse de rythme sur la fin de ce premier tome, on attend néanmoins la seconde partie du diptyque avec appétit... Peut-être profitera-t-on d’une prolongation des personnages principaux dans de prochains cycles ? Leur caractérisation réussie le mériterait.

"La Nuit de l’Empereur T1 : Les Vieilles Moustaches" par Xavier Delaporte & Patrice Ordas (Grand Angle - Bamboo)

Napo et nous : une parodie haute en couleurs

Nous vous avions déjà parlé de Dirick, cet auteur qui avait imaginé que les plus grands héros de bande dessinée s’allongeant sur le divan d’un psychanalyste. Il revient en détournant le mythe du jour : Napoléon !

Cette série intitulée Napo et nous avait déjà connu un premier tome. Mais cela n’empêche pas de lire cette Pyramide de l’Aigle qui débute sur les champs de batailles européens. Napoléon, qui n’avait pas encore percé sous Bonaparte, fondu d’ésotérisme et de franc-maçonnerie avait, lors de la campagne d’Égypte, rencontré un prêtre d’Isis qui lui avait prédit son avenir… Mais le fougueux général avait tellement peu cru au début de la prophétie, tant il la trouvait incroyable, qu’il était parti sans en écouter la fin…

"Napo et nous : La Pyramide de l’Aigle" par Dirick (Arcimboldo)

Et pourtant, quelques années plus tard quant, au faîte de sa gloire, il constata que les prédictions du vieux prêtre s’étaient avérées exactes, et regretta amèrement de ne pas avoir eu la patience de l’écouter jusqu’au bout… Voilà la délicate mission qu’il va confier au Caporal Célestin Lampion : retourner en Égypte, retrouver le vieux prêtre dans sa pyramide et connaître ainsi enfin la fin de la prophétie…

Dans une belle homogénéité de ton décalé et de dessin parodique, Dirick nous divertit en imaginant un Napoléon dans la lignée de Robin Dubois. Les anachronismes temporels sont surtout destinés à mettre en lumière les conditions de vie de l’époque. Entre jeux de mots, clichés, allusions franc-maçonnes et références humoristiques, le lecteur passe un moment divertissant avec ces héros, qui pourraient prolonger leurs aventures dans les prochains tomes Le Conscrit et L’Américain. Le résultat est pourtant moins détonnant que la précédente psychanalyse.

"Napo et nous : La Pyramide de l’Aigle" par Dirick (Arcimboldo)

Hertz assiste à "La Troisième Mort de l’empereur"

Si vous estimez que Napoléon et la franc-maçonnerie auraient donné de meilleurs résultats dans un cadre plus sérieux, le spin-off du Triangle Secret comblera vos attentes. Rappelons que les précédents épisodes d’Hertz nous avait passionné, en particulier l’évocation du séjour de Napoléon à St-Hélène qui mêlait admirablement l’Histoire et la fiction.

1821, Napoléon est en effet piégé sur cette île isolée au milieu de l’Océan atlantique, pris au piège dans un machiavélique complot ourdi par le général britannique Hudson Lowe : la mort de l’empereur semble inéluctable... C’est son propre aide de camp, Louis Hertz, victime d’un odieux chantage, qui avait pour mission de l’empoisonner. Heureusement, l’Empereur dispose d’un atout de taille : André Hertz, l’ombre de l’Aigle, qui vaut une armée à lui tout seul !

Sauvé par son espion particulier, l’Empereur est à présent en fuite vers l’Égypte, mais il est toujours victime de ce poison qui continue de le ronger à petit feu. C’est compter sans la ténacité de Lowe qui, lancé à sa poursuite, fera tout pour entrer dans l’Histoire comme celui qui sera parvenu à débarrasser le monde de l’Ogre corse...

"Hertz T5 : La Troisième Mort de l’empereur" par Denis Falque, Christian Gine, Eric Adam & Didier Convard (Glénat)

23 ans plus tard, ce retour de l’Empereur en terre d’Égypte ne manque pas de sel. Si l’on apprécie le jeu du chat et de la souris entre Lowe et Napoléon par l’entremise des deux frères Hertz, la fiction prend une part beaucoup plus importante par rapport au précédent volet. Les amateurs d’ésotérisme et de franc-maçonnerie apprécieront sans doute la tournure des événements et l’innovation prise par rapport à l’image de Napoléon. Les puristes de la chose historique feront mieux de choisir une évocation plus orthodoxe.

L’invulnérabilité et l’apparente nonchalance d’Hertz face aux exploits qu’il réalise le déshumanis quelque peu. Dans son sous-marin, il prend un air de Tanâtos avant l’heure. Ce personnage, comme on sait, est un autre héros de Didier Convard.

"Hertz T5 : La Troisième Mort de l’empereur" par Denis Falque, Christian Gine, Eric Adam & Didier Convard (Glénat)

En dépit d’une partie centrale très distanciée de la réalité, la scène finale de ce cinquième opus rattrape ce décalage pour apporter une conclusion pleine d’intensité... et proprement symbolique en ce qui concerne Napoléon. Cette série ne s’arrête d’ailleurs pas là, car cet espion qui survivra aux deux empires va prolonger ses aventures dans un sixième tome dont le titre est déjà annoncé : Le Secret d’Évariste Gallois.

Un numéro du Journal de Spirou Impérial

Cette succession d’évocations napoléoniennes atteindra demain son point culminant, avec la sortie d’un numéro spécial du Journal de Spirou la veille du 18 juin 2015. Différentes rubriques et gags se sont bien entendu adaptés à cette thématique. On retrouve également un récit parodique et humoristique de Fred Neidhardt, qui nous explique en trois planches pourquoi Napoléon a ressenti le besoin d’envahir le monde.

Fred Neidhardt - Spirou n°4027

Plus sérieusement, Marie Gloris Bardiaux-Vaïente & Ruben del Rincon se sont attelés à raconter la Bataille de Waterloo au travers des yeux d’un jeune tambour. La scénariste diplômée d’Histoire est parvenue à trouver un juste milieu entre réalité authentique et bande dessinée pour la jeunesse. Avec Ruben del Rincon dont le trait s’adapte parfaitement à ce public, elle explique les Cent Jours, les forces en présence, l’ambiance au sein des armées napoléoniennes, les lieux stratégiques, le déroulement de la bataille et l’arrivée de Blücher.

Mêlant humour et évocation historique, cette bande dessinée atteint l’objectif de divertir et d’informer tout à la fois. Pour les parents ou les instituteurs, c’est l’outil rêvé pour expliquer ce qu’a été et a représenté la Bataille de Waterloo.

Soixante deux ans après les premiers courts récits des Funcken, cette présentation en quatorze pages rejoint les autres productions actuelles, multipliant les points de vue,avec le même objectif : faire comprendre qui était Napoléon, et pourquoi le monde a changé dans la journée du 18 juin 1815.

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente & Ruben del Rincon - Spirou 4027

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Spirou n°4027 - Numéro impérial - en kiosque le 17 juin 2015

Lire nos autres articles de ce dossier :
- Waterloo - La bataille de la bande dessinée (1/4)
- Waterloo - La Bataille est en librairie ! (2/4)
- Waterloo - Napoléon sur tous les fronts (3/4)
Ainsi que nos chroniques :
- La Bataille, tomes 1, 2 et 3
- Hertz, tomes 1, 3.et 4

Libon & Salma - Spirou n°4027

 
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3 Messages :
  • Waterloo - Napoléon, au-delà du mythe (4/4)
    26 juin 2015 19:14, par Zébra

    Balzac n’est pas du genre à exalter le boucher corse, contrairement au nullissime Rambaud (nullissime comme écrivain, comparé à Balzac).
    La nostalgie de Hitler est interdite en Allemagne ; pourquoi celle de Napoléon, fossoyeur des Lumières et massacreur de civils, ne l’est pas en France ? A partir de quand considère-t-on qu’il y a prescription ?

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    • Répondu le 26 juin 2015 à  23:29 :

      La nostalgie de Hitler est interdite en Allemagne ; pourquoi celle de Napoléon, fossoyeur des Lumières et massacreur de civils, ne l’est pas en France ?

      Je suppose qu’elle le sera quand le nombre d’ignares dépassera les 50%.

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      • Répondu le 26 octobre à  18:26 :

        manifestement pour confondre les deux personnages, il y a déjà un certain pourcentage d’ignare atteint !

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