Will Eisner s’attaque aux « Protocoles des Sages de Sion. »

24 février 2004 0 commentaire
  • Formidable Will Eisner ! A 86 ans, ce pionnier du {comic-book}, inventeur du {graphic-novel}, théoricien de la BD, reste une des consciences de son métier. Après avoir été, avec « {Un Contrat avec Dieu} » en 1978, l'un des premiers à exprimer sa culture juive dans ses BD, voici qu'il s'attaque à un faux tsariste qui inspira directement « Mein Kampf » de Hitler : « Les Protocoles des Sages de Sion ».

On sait, depuis le brillant travail de Pierre-André Taguieff sur les origines des Protocoles des Sages de Sion (paru chez Berg International), que cet ouvrage est une fabrication de la police tsariste datant de 1903 consistant à accuser les Juifs d’organiser un complot pour dominer le monde et que ce document a joué un rôle majeur dans la justification de l’antisémitisme à partir des années ’20. Les Protocoles ont en effet été publié en France par Grasset et largement popularisé aux États-unis par Henry Ford. Les Protocoles (que le futur-romancier Georges Simenon orthographiait Protocols, à la manière anglaise, dans une série d’une quinzaine d’articles parus dans La Gazette de Liège en 1921 sous le titre « Le Péril juif » - voir notre article « Simenon l’antisémite ») sont « lancés » par un grand article publié dans le Times de Londres, le 8 mai 1920.

Un faux fabriqué par la police tsariste

Will Eisner s'attaque aux « Protocoles des Sages de Sion. »
The Plot (Le Complot)
Le prochain chef-d’oeuvre de Will Eisner.

Un an plus tard, en août 1921, le même journal publiait un article apportant « la preuve du faux », établissant que le texte des Protocoles était le plagiat d’un livre anti-bonapartiste publié à Bruxelles par l’avocat Maurice Joly en 1867 et qui voulait montrer, au travers d’un dialogue satirique entre Machiavel et Montesquieu, comment Louis-Napoléon Bonaparte complotait pour s’emparer de la France. L’article montre assez simplement que le mot « France » avait été remplacé par le mot « monde » dans de longs passages de l’ouvrage. Malgré ce démenti, le mal est fait. La mensongère légende court le monde, relayée par les plumes les plus haineuses. Adolf Hitler s’en est directement inspiré pour écrire « Mein Kampf » en 1925. Le texte est aujourd’hui encore diffusé un peu partout dans le monde, sous le manteau en France, au grand jour dans certains pays arabes, comme en Egypte où ce nauséabond symbole de l’antisémitisme fait même l’objet d’une adaptation en feuilleton télé.

Le web à l’origine du dernier chef-d’œuvre de Will Eisner

Nous apprenons successivement par AfNews et par le New York Times que Will Eisner vient de mettre la dernière main à son prochain chef-d’œuvre, « The Plot » (Le Complot), dont le sujet est précisément lié à cet faux historique.

"Fagin The Jew"
Déja, dans son précédent ouvrage (inédit en France), Will Eisner s’attaquait aux fondements de l’antisémitisme.

« C’est en surfant sur le web, déclarait-t-il à Steven Lee Beerer du New York Times le 23 février dernier, que je suis tombé par hasard sur un site proposant cet ouvrage à des lecteurs du Moyen-Orient. J’étais surpris de constater que des gens pouvaient encore croire à ces bobards et que d’autres s’employaient à en faire la promotion dans des pays musulmans. Cela m’a décidé à agir. » Avec l’aide de N. C. Christopher Couch, professeur de BD à l’Université de Hamerst dans le Massachusetts, et du Français Benjamin Herzberg (organisateur, il y a deux ans, d’une rencontre avec Will Eisner à l’Alliance Israélite Universelle à Paris), il rassemble sa documentation et produit un album d’une centaine de pages dans lequel il démonte le complot et raconte l’histoire de la fabrication des « Protocoles », en livrant au lecteur de nombreux extraits.

Ce n’est pas la première fois que Will Eisner s’attaque aux fondements historiques de l’antisémitisme. On lui doit notamment « Fagin the Jew » (encore inédit en France) dans lequel il tente de réhabiliter un personnage secondaire d’Oliver Twist. A travers le propre plaidoyer de Fagin, un Juif ashkénaze cherchant de survivre dans l’Angleterre victorienne, il corrige le portrait par trop négatif qu’en avait dressé Charles Dickens.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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