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ʺGrand Estʺ, le terrible constat de Denis Robert & Franck Biancarelli

  • Décrit comme un "road-movie" dans un pays dévasté par les méfaits de l'industrie, du chômage et de la délocalisation sauvage, ce livre-choc analyse sans concession de la France d'après, porté par un superbe graphisme. Mais comme son bilan est sombre !...

Dans les réactions suite à notre article du précédent Circuit Mandelberg, le dessinateur Franck Biancarelli nous avait fixé rendez-vous quelques mois plus tard, afin de nous convaincre, s’il était nécessaire, que Denis Robert était « un grand scénariste ».

ʺGrand Estʺ, le terrible constat de Denis Robert & Franck Biancarelli
Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

A la différence du précédent ouvrage, Grand Est ne se présente pas comme une fiction, mais plutôt comme une sorte d’autobiographie réflexive, une fable socio-économique sur la région de la Moselle, sur le mode du road-movie.

Denis Robert se met lui-même en scène, décidant de suivre un stage à l’Automobile-Club de Moselle pour récupérer des points à son permis de conduire. Sa rencontre avec de jeunes paumés l’entraîne sur la route, avec son fils de 8 ans, pour une balade dans le Grand Est, sur les traces de la désindustrialisation de la région.

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

Pour Denis Robert, cette thématique n’est pas neuve : il l’avait précédemment abordée avec Gilles Cayatte en 2001 dans son documentaire Histoire clandestine de ma région, surtout axée sur l’aspect socio-économique.

Pour éviter de créer une distance avec le lecteur, le romancier-essayiste-journaliste-scénariste-réalisateur joue ici la carte de l’ultra-sincérité. Si c’est n’est le nom de ses enfants et quelques détails très privés qu’il modifie, l’auteur se livre à cœur ouvert, égrenant ses doutes, sa relation difficile avec sa famille, et surtout avec son fils à qui il parle autant qu’au lecteur. Il ose également évoquer les retombées personnelles de l’affaire Clairstream ; il en devient alors d’autant plus attachant, et investi dans son travail.

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

Même s’il faut un certain temps pour avaler cette brique de 145 pages, le propos est aussi pertinent qu’... anxiogène ! Avec son approche ultra-méthodique, Robert tire le dramatique bilan d’une région qui a tout donné à l’industrie capitaliste, et qui ne cesse de s’enfoncer depuis plusieurs décennies dans une dépression catastrophique.

Son but n’est bien entendu pas de coller une étiquette définitive sur cette région mosellane, mais bien de s’appliquer à détailler des exemples concrets afin de démonter la logique qui s’applique plus globalement à la situation nationale, et même mondiale dans laquelle nous nous trouvons.

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

Le propos est explicite, et le but parfaitement atteint : présenter des exemples vivants qui s’affranchissent des grandes théories afin de bousculer le lecteur, tandis que la relation père-fils permet de se projeter dans ce que pourrait être ce « monde d’après ». Il faut avoir l’estomac bien accroché pour se passionner sur cette situation désastreuse que l’on ne connaît que trop bien : la valse des politiques qui multiplient les promesses et n’en tiennent quasiment aucune ; l’alcoolisme récurrent des habitants ; la pollution ; la fermeture des services de proximité ; la délinquance par manque de repères. C’est le portrait désespérant d’une région se désagrège, tant environnementalement, que physiquement en ce qui concerne ses habitants.

Mais mis à part une séquence bienvenue dédiée à un élu local qui s’est vraiment retroussé les manches, ce constat égrène une litanie de faits sombres, malheureusement incontestables, qui n’aboutissent pas sur une conclusion très positive. On aurait pu espérer ne fut-ce que l’esquisse d’une solution au terme de ce bilan bien noir, mais Denis Robert n’a pas de miracle à proposer...

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

Quant au travail d’illustration de Franck Biancarelli, tant du point de vue du dessin que de la couleur, il est tout simplement grandiose ! Il parvient à trouver la distance et le ton juste pour donner vie aux les réflexions de son scénariste, tout en dépeignant avec acuité les personnalités rencontrées.

Le dessinateur alterne styles graphiques et ambiances variées, jouant des aplats noirs, des couleurs, d’un découpage ponctué avec habileté de pleines pages, tenant le lecteur en haleine et restituant la vie des habitants du Grand Est. Sans cette performance graphique, ce livre serait plombant et ne délivrerait pas son message avec la même force.

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli
© Dargaud

Si Grand Est est à déconseiller aux dépressifs, ce road movie réaliste passionnera tous les lecteurs qui s’interrogent sur le système qui est le nôtre, à la fois victime du prolongement des pratiques d’un capitalisme héritier des maîtres de forge du XIXe siècle et bien peu soucieux de notre avenir. Bien des éléments apportés ici sont transposables à d’autres régions de France et d’ailleurs, qu’elles vivent de l’industrie, de la pêche ou de l’agriculture... Cela fait froid dans le dos.

Grand Est de Denis Robert & Franck Biancarelli

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Grand Est - Par Denis Robert & Franck Biancarelli - Dargaud

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Lire la précédente collaboration de deux auteurs : Le Circuit Mandelberg - Par Denis Robert & Franck Biancarelli - Dargaud

A propos de Franck Biancarelli, lire Fin de cycle pour "Le Livre des Destins", ainsi que son interview « Je mets la position de l’auteur bien en dessous de celle du dessinateur ou du scénariste. »

 
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4 Messages :
  • J’ai aussi été saisi par la grande qualité de cette BD. J’ ai cherché 5 minutes à quelle autre BD elle pouvait ressembler mais en fait, les auteurs semblent avoir créé une nouvelle forme.

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  • Superbe article, une lecture de fond, une remise en perspective justifiée de la part que prend le dessin pour servir le propos, etc.
    Bref, tout d’accord avec vous.

    Mais alors ?
    N’est-ce pas un poil gênant de corroborer le constat des auteurs (région et identité sinistrée, résultat d’années de soumission au capitalisme dans toute sa brutalité)... et de proposer d’acheter ce livre sur le site de la FNAC et pire encore, le casseur social/mauvais payeur d’impôt, logé en paradis fiscal... Amazon ?

    Nous avons encore la chance d’avoir des libraires indépendants dans ce pays, en dépit des attaques pour abattre la loi Lang sur le prix unique du livre. Il y en a même de très bien, ainsi que des médiathèques, bibliothèques, dans la région de Grand Est.

    Cordialement !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 23 août 2016 à  11:12 :

      Mais alors ?
      N’est-ce pas un poil gênant de corroborer le constat des auteurs (région et identité sinistrée, résultat d’années de soumission au capitalisme dans toute sa brutalité)... et de proposer d’acheter ce livre sur le site de la FNAC et pire encore, le casseur social/mauvais payeur d’impôt, logé en paradis fiscal... Amazon ?

      Rien ne vous empêche d’aller acheter l’ouvrage chez votre libraire favori, ni de soutenir le petit libraire du coin, on vous y encourage.

      Mais ActuaBD a des dizaines de milliers de lecteurs dans des pays très éloignés ou des régions peu desservies par des libraires (la Lozère, au hasard). En ce cas, la FNAC et Amazon rendent les services les plus efficaces, tout en reversant une commission d’affiliation à ActuaBD, petit pécule (de quelques centaines d’euros par an) qui nous permet de payer nos frais (hébergement, maintenance...). Tous nos contributeurs sont bénévoles comme vous le savez. Nous avons testé le libraire qui fait aussi de la vente sur Internet. On ne voyait pas la couleur de notre commission...

      C’est très bien le discours sur les gros capitalistes qui exploitent les petits. C’est une critique utile. Mais vous, vous venez sur notre site sans payer, profitant ainsi d’une gratuité bienvenue mais qui se fait à nos dépens (on est d’accord, pas de problème, donc), en utilisant des opérateurs comme Orange, Free ou SFR qui ne sont pas exactement des philanthropes, peut-être Explorer qui n’émane pas d’un groupe français bien de chez nous, et probablement sur un ordinateur fabriqué en Chine ou en Corée et dont les composants polluent à coup sûr la planète.

      Ces questions se posent à tous et nous avons chacun à en tirer un comportement éthique. La culpabilisation orientée, telle que vous l’exposez, a sa part d’hypocrisie vous ne pensez pas ?

      On ne vous la retourne pas, rassurez-vous. Mais si vous avez un minimum de conscience et s’il vous faut absolument absoudre votre propre culpabilité, vous irez acheter un ouvrage des éditions La Cerise ou 2024, par correspondance, au Monte-en-L’air à Paris par exemple. Vous verrez si l’économie est si simple...

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      • Répondu par Lefeuvre le 23 août 2016 à  15:38 :

        Merci pour votre réponse.

        La mondialisation, c’est que nous faisons tous partie de ce système : J’ai pris connaissance de votre article (très réussi, je le répète) via Facebook, et utilise Google quotidiennement.
        Je ne prétends donc pas être irréprochable, mais me fais juste la réflexion de voir à quel point nous sommes tous engoncés dans nos contradictions, moi le premier. Je me passe régulièrement de livres qui me font pourtant parfois baver d’envie depuis des lustres, à pas cher, et livrable en 24h sur Amazon. Parce que j’aime les livres et le système Amazon détruit avec le plus grand cynisme, la chaîne qui le fait exister.

        Chacun ses "combats".
        Mais vous affirmez à la fois que la démonstration de Grand Est est convaincante (Je trouve aussi). Un des acteurs majeurs de cette sauvagerie sociale comporte un acteur dans le secteur qui nous concerne (l’édition), et réside tout près de la vallée de la Fensch au Luxembourg : Amazon.

        Je rejette donc l’accusation d’hypocrisie. Car demander si quelques centaines d’euros par an valent la peine de signer avec Amazon (tous les sites ne le font pas) - surtout en faisant l’éloge de CE livre - est une VRAIE question.

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