Angoulême 2015 : Stéphane Beaujean explique comment Bill Watterson a conçu l’affiche du Festival

8 novembre 2014 12 commentaires Actualité
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Sur le forum d’ActuaBD, à la suite de notre article sur le pré-programme du Festival d’Angoulême 2015, Stéphane Beaujean, responsable artistique du FIBD, nous explique quels sont les choix qui ont présidé à la création de l’affiche 2015 :

" Je confesse la responsabilité du choix de planche de BD. Je vais raconter ici l’histoire de la construction de cette affiche car le site est très lu et c’est un bon endroit.

En fait, depuis le début, je voulais que l’affiche soit une planche de bande dessinée. C’est une idée qui m’est venue il y a déjà quelques temps en écoutant parler Dominique Bertail, qui trouvait vraiment très dommage qu’aucun festival de bande dessinée n’ait de planche de bande dessinée pour affiche. Que ce genre d’affiche ferait sens. Il ne me parlait pas, mais je l’écoutais discrètement sur le côté car j’aimais beaucoup cette idée.

Et quand Bill Watterson a été élu président, je me suis dit que ça ferait doublement sens d’avoir une belle planche pour affiche, car Bill Watterson, après des années de silence, commençait à dessiner de nouveau. Une illustration par-ci, quelques cases isolées dans les bandes dessinées d’un autre auteur par-là... mais il n’avait toujours pas composé de nouvelle séquence complète.

Du coup, sur le plan médiatique, je pensais que son retour à la bande dessinée pleine et entière pouvait constituer un événement plus important qu’une simple illustration. Pour ces deux raisons, j’ai encouragé Bill Watterson à produire une planche plus qu’un dessin.

Pour le thème, à partir du moment où il ne voulait pas dessiner Calvin et Hobbes, qui ne peuvent être au service que d’eux-mêmes, et qui représentent le passé de Bill Watterson (car il n’est pas dit qu’il ne revienne pas à la bande dessinée un jour), il a fallu réfléchir à une idée. Personnellement, toujours dans un souci de renouvellement ou de changement d’image du FIBD, je ne voulais pas d’affiche qui convoque les héros de bande dessinée, car cela avait été trop fait. Pour symboliser l’histoire et la dimension internationale, je préférais qu’on utilise d’autres outils de mise en scène. Watterson a eu l’idée de la bande dessinée muette.

Quant à l’incarnation de Bill Watterson, puisque Calvin et Hobbes ne joueraient pas ce rôle, je lui ai dit que, pour moi, il incarnait surtout le résistant qui avait réussi à casser les règles imposées par les patrons de presse sur la composition des strips en couleurs du dimanche.

Depuis de nombreuses années, ces strips en demi planche et en couleurs du dimanche avaient une forme ultra-codée et limitante en termes de création mais qui permettaient aux éditeurs de presse de les remonter sous plusieurs formes pour les adapter à la place qu’ils avaient de disponible dans leur journal. Ça peut être violent, par exemple la première bande peut sauter. Les auteurs n’avaient pas le choix et devaient s’y plier. Mais Bill Watterson, après avoir souffert des années de ces contraintes, grâce à sa notoriété, a réussi à faire plier la presse vers la fin de Calvin et Hobbes. Et il a alors réussi à composer des planches du dimanche beaucoup plus originales dans leur découpages et, dans l’esprit, aussi foisonnantes que les planches du dimanche d’avant-guerre.

Cette architecture en une quinzaine de cases, il l’a utilisée quelquefois dans ces dernières planches du dimanche de Calvin et Hobbes. Et évidemment, elle évoque la culture du comics strip, avec son scénario naïf, sa composition aussi dense que les planches d’avant-guerre, et son intrigue qui met en abyme le dimanche d’un amateur de bande dessinée qui attend son édition du dimanche et dont la journée tourne mal.

Une fois qu’on avait la bande dessinée, Bill Watterson et moi n’arrivions pas à la mettre en page. Je me suis ouvert de ce problème un soir à Thomas Gabison des éditions Actes Sud qui m’a soufflé l’idée de la mettre dans un Journal. Et Watterson me répondit qu’il avait eu la même idée en même temps.

Alors évidemment, ce genre de choix ne pourra pas faire l’unanimité. Mais bon, je l’assume complètement et j’en suis assez content. Et si je suis prêt à en voir les limites et les défauts (il faut faire des efforts pour la lire, ce qui semble de prime abord contraire à une affiche dont la fonction serait de taper), au fond, ça ne me gêne pas. Par nature, je suis plutôt quelqu’un qui favorise les images qui demandent qu’on s’investisse pour les lire, plutôt que celles sur lesquelles l’œil glisse rapidement. J’aime cette idée que la bande dessinée est un moyen de s’éduquer le regard. Et je crois qu’elle rend hommage à la BD et que le sentiment d’affection s’en dégage vraiment.

En tout cas, je m’excuse auprès de tout ceux qui ne l’aiment pas et pour les éventuelles fautes d’orthographe que j’ai laissées dans ce message. J’espère qu’à défaut de convaincre tout le monde, cette explication aura le mérite d’au moins montrer qu’on y a réfléchi sérieusement."

Angoulême 2015 : Stéphane Beaujean explique comment Bill Watterson a conçu l'affiche du Festival
Le dessin de l’affiche d’Angoulême 2015 par Bill Watterson
(c) Bill Watterson

Reste qu’une affiche est une affiche, et que celle-ci nous paraît particulièrement faible en terme de communication, peut-être en raison de son contenu par trop métaphorique.

Un autre de nos lecteurs, l’ami Bert Decorte, n’a par ailleurs pas manqué de souligner la similitude, sinon la filiation, entre cette planche et cette autre bien connue de Cliff Sterrett (1883-1964) dont l’invitation à la lecture nous semble bien plus sollicitante. [1]

Entre la métaphore filée en hommage à un grand nom du comic strip américain et le gag sur le supplément du dimanche US dont Watterson redoute la disparition prochaine en raison du basculement de la presse sur les supports digitaux, cela fait beaucoup de choses à décoder pour une affiche qui est sensée toucher le grand public. On n’est pas obligé non plus d’aller jusqu’à l’excès inverse : l’affiche mortuaire de Crumb censuré par le FIBD en 2000 en raison de son contenu sexuel, ni celle de Lewis Trondheim qui avait réussi à produire l’une des affiches les plus laides de l’histoire du FIBD.

Une page du dimanche de "Polly and Her Pals" par Cliff Sterrett
(c) Cliff Sterrett et L’An 2

Bref, si le FIBD a voulu faire le buzz autour de cette planche, il a réussi. Et si Stéphane Beaujean a pu aider à "décoincer" Bill Watterson en lui offrant la possibilité d’un retour, la bande dessinée, et même la BD, lui en seront éternellement reconnaissantes.

Après tout, il y a un précédent : la venue, en 1975, de Will Eisner, deuxième Grand Prix et futur membre de la fameuse Académie des Grands Prix jusqu’à sa disparition en 2005, invité alors par ce qui n’était alors qu’un festival balbutiant (il avait été créé l’année précédente) avait provoqué son retour à la bande dessinée. Dans la foulée, il avait lancé la vogue du Graphic Novel, ouvrant la voie à Maus et à Persepolis... C’est comme cela que s’écrivent les légendes...

Bravo donc à Stéphane Beaujean pour ses efforts.

DP

[1Cliff Sterrett, Polly and Her Pals : 1929-1930, Éditions de l’An 2,‎ 2005.

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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12 Messages :
  • Ouf j’ai eu peur que les coqs s’affrontent encore pendant de trop longs posts.
    Moi je l’aime bien cette affiche et je m’en fiche de la filliation avec....
    Pour les fautes d’orthographe, les correcteurs , c’est pas fait pour les chiens.

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  • Hello Didier. Je ne pensais pas que tu mettrais mon commentaire en forme ainsi. Sinon, je me serai relu cette nuit avant de le poster. Les fautes d’orthographe me heurtent beaucoup plus maintenant :). Tant pis pour moi.

    Sinon, je ne suis que l’un des trois responsables ou plutôt programmateurs artistiques. Certes, c’est moi qui ai hérité du projet de l’affiche cette année. Mais ce n’est pas une responsabilité attribuée et les rôles tournent. Ezilda Tribot et Nicolas Finet, mes deux collègues, sont tout autant responsables (ou coupables ça dépend des goûts) de la programmation.
    A bientôt
    S.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 8 novembre 2014 à  11:45 :

      Cher Stéphane,
      Oui, j’ai pris cette initiative car ton post risquait de passer inaperçu au fond des commentaires et méritait d’être mis en avant.

      En outre, il venait à la suite d’un article -téléscopage des infos oblige- pas forcément sympa pour le FIBD, ou plutôt pour 9e Art+, ton employeur. C’était bien de le sortir de son contexte donc.

      Et de positiver : en dépit de nos critiques nos colonnes ont toujours été ouvertes aux commentaires du FIBD, pour sa défense. Au début, nous les sollicitions : toujours sans réponse, nous avons fini par laisser tomber. Après tout, vous payez une directrice de la communication. Le FIBD a préféré me blacklister au Festival (sans beaucoup d’effets, semble-t-il). Quant à nos confères de La Charente Libre, ils ont eu droit à un procès en diffamation, perdu par le FIBD selon toute vraisemblance.

      Encore aujourd’hui, je ne reçois plus directement vos communiqués. Je ne me plains pas (je m’en fous), mais qu’ils ne viennent pas non plus se plaindre du traitement forcément déséquilibré qui leur est fait.

      Au passage, je me suis permis de corriger les fautes de frappe (s’il en reste, faites-le moi savoir : on peut corriger les articles, pas les commentaires, hélas), histoire que les lecteurs se fixent sur l’essentiel : la discussion sur l’affiche.

      Je n’ignore pas le rôle de tes petits camarades plutôt investis, me semble-t-il, dans leur spécialité : l’Asie (Nicolas Finet) et la jeunesse (Ezilda Tribot). L’assertion "responsable artistique" ne me semble donc pas infondée.

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      • Répondu par Stephane Beaujean le 8 novembre 2014 à  17:22 :

        Merci, je vais corriger les fautes s’il en reste. Personnellement, je passe souvent ici. Et quelques fois, je participe, si je peux apporter une info.

        Sinon, pour éclaircir le flou qui entoure le comité de programmation, en fait le partage des tâches par "spécialités" n’a jamais été mis en place. Nicolas met par exemple en place un grand spectacle sur le Blues et une exposition sur Mezzo cette année. Et Ezilda travaille sur Moomins, Anouk Ricard et l’Employé du mois. Personnellement, je ne m’interdis pas de monter un jour un projet sur le manga. Chacun apporte des projets, en discute en réunion avec les autres, se fait retoquer ou non, et le met en oeuvre s’il est approuvé. Du coup, on est vraiment à égalité en terme de pouvoir de décision, de territoire et de mise en oeuvre. Ce qui nous distingue, ce sont nos goûts, notre approche. Voilà, tu sais tout. C’est vrai que ce fonctionnement n’avait pas été bien expliqué et manquait de clarté. Mais je suis de plus en plus gêné devant mes collègues quand on me positionne devant. Car dans les faits ce n’est pas le cas. A bientôt

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    • Répondu par Julien le 8 novembre 2014 à  12:35 :

      Bravo pour ce choix d’affiche ! Ne regrettez surtout rien ! C’est digne d’une page d’un "Sunday Press" ! Si l’affiche pourrait être imprimée au format de ce fameux journal , ça serait une merveille ! (prêt à la commander ! )

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    • Répondu par Olivier Cinna le 9 novembre 2014 à  09:19 :

      Moi je dis Bravo !!!
      C’est une idée superbe + encore c’est un Cadeaux !!
      Ne pas aimer cette affiche, c’est ne pas aimer la BD !
      Olivier Cinna

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  • Dans cette interview, Watterson semble indiquer que l’idée de la planche est de lui...?

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    • Répondu par Stephane Beaujean le 9 novembre 2014 à  08:09 :

      si vous relisez l’interview, vous verrez qu’il ne dit pas avoir eu l’idée. Il dit qu’il voulait "représenter son travail, donc il a dessiné une planche..." :). En fait, J’ai ouvert le dialogue autour de l’affiche en lui disant que c’était la première fois que je faisais ce travail, car j’arrivais au poste, et que s’il était d’accord, j’aimerais bien qu’on essaie de faire une affiche sous forme de planche de bande dessinée, car cela n’avait jamais été fait et je trouvais que ça faisait sens. Sur le moment il n’a pas réagi à cette proposition pour embrayer sur le thème. Et sa première proposition fut, à une case près (nous avons décidé de faire sauter la case de titre quand nous avons pris la décision de transformer l’affiche en journal) celle qui est imprimée aujourd’hui.Voilà, vous savez tout. Bon dimanche.

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  • La question que je me pose, c’est comment on décline ce visuel sur des 4X3 et des abribus, sachant que la typo est déjà dans le visuel.
    Bon courage.

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  • Elle était bien, l’affiche de Trondheim : elle était claire, elle claquait, c’était une vraie affiche.

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    • Répondu le 9 novembre 2014 à  01:20 :

      Parmi les affiches les plus moches à mon avis -et celle-ci est très loin d’en faire partie- que dire donc de celle à partir d’un Franquin (?!) 1975, sinon sinistre. Et un un plus tard le Giraud- encore un faire-part. Schuiten 2003 ne restera pas dans les mémoires non plus. Zep 2005 n’avait pas non plus un impact graphique évocateur ou rassembleur. Loisel, J-C Denis c’est aussi tout entre le ciel et la terre sauf de grandes affiches, etc... Alors, d’où sort cette polémique soudain ?

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      • Répondu par Joe le 10 novembre 2014 à  11:35 :

        Soyons honnêtes : en général, les affiches du FIBD sont plutôt ratées. Ce n’est pas parce qu’on est un bon dessinateur de BD qu’on est un bon affichiste. Je trouve tout de même celle de cette année plutôt réussie, et j’ai du mal à comprendre cette polémique à deux balles...

        Les commentateurs d’ActuaBD se mettraient à s’intéresser au graphisme ? :)

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