Brève rencontre avec : David Ortsman, peintre et dessinateur

2 août 2021 0 commentaire Interviews
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RENCONTRES ESTIVALES #12. Rares sont les lecteurs de bande dessinée à connaître David Ortsman. Et pour cause : il n’a encore jamais été édité dans ce domaine et ses créations sont récentes. Mais un œil avisé reconnaîtra ses dessins, que l’on a déjà pu croiser dans Libération, Le Monde et dans la défunte collection des Crocs électriques menée par Jessica Rispal et Stéphane Blanquet. Après des études d’art, il expose régulièrement depuis la fin des années 2000, à Paris et ailleurs. Entre art naïf et art brut, ses motifs récurrents étonnent et inquiètent. Fonctionnant comme des expressions inconscientes de peurs ou de maux indicibles, ses œuvres évoquent des vanités modernes. La déformation des corps et la représentation de la mort y sont omniprésentes, irréalistes et effrayantes.

Comment pourriez-vous orienter dans votre œuvre un lecteur habitué à la bande dessinée ? Par quoi commencer ?

Je pense que le premier pas serait que je me présente à vos lecteurs, n’étant pas un auteur de bande dessinée professionnel.

Originaire de Paris, j’ai d’abord étudié dans un atelier préparatoire aux écoles supérieures d’art, l’Atelier Clouet, puis un an à l’École d’Art d’Angoulême et j’ai finalement réalisé mon cursus à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris Cergy (ENSAPC). J’ai obtenu mon DNSEP (diplôme de fin d’études) en 1999 en présentant des vidéos expérimentales, une bande sonore et des photographies. J’ai également validé une Maîtrise en Arts et Médias numériques à la faculté de Paris 1 Panthéon Sorbonne bien plus tard, en 2006, afin de faire le point sur mon travail en vidéo, que j’ai cessé d’exposer en 2009, date où j’ai trouvé ma voie en dessin.

Brève rencontre avec : David Ortsman, peintre et dessinateur
Sans titre, dessin sur papier fort, encres aquarelles & encre de Chine, 50 x 65 cm, 2020.

J’ai présenté mes vidéos pendant dix ans dans des expositions, tout en pratiquant de façon cachée le dessin (car je ne parvenais pas à trouver mon style) et en écrivant des nouvelles littéraires. Ce n’est qu’en 2010 que j’ai exposé mes dessins en galerie - d’autres expositions ont suivi - et en 2018 que j’ai réalisé ma première bande dessinée, fondée sur un des nombreux textes que j’ai écrits au fil des ans.

C’est donc à partir de cette date que je parviens enfin à lier mes deux pratiques, qui autrefois étaient cachées : dessin et écriture. Deux courts récits sont disponibles sur mon site Internet, dans la rubrique bande bessinée.

Peinture, dessin libre, illustration, bande dessinée, expositions… Qu’est-ce qui fait la cohérence de ce travail foisonnant ?

Aujourd’hui, effectivement, je partage mon temps libre - car j’enseigne aussi l’illustration à l’École de Condé à Marseille - entre de nombreuses activités ayant trait au dessin. C’est toutefois l’écriture qui fait la cohérence de mon travail et qui a orienté considérablement mes recherches graphiques.

En première année à l’École d’Art de Cergy, j’ai écrit des contes inquiétants. Notamment, l’histoire d’un petit garçon dont le père est malheureux. Le petit garçon avale son père, et le porte dans son ventre, pour le protéger du monde extérieur. Il annonce à son père qu’il ne le recrachera que lorsqu’il sera redevenu heureux… Un de mes professeurs, poète et peintre surréaliste, m’a proposé de publier ce court texte dans une revue littéraire interne à l’école, L’inconvénient, et à dessiner d’imagination plutôt que d’observation.

Sans titre, dessin sur papier fort, encres aquarelles & encre de Chine, 50 x 65 cm, 2020.

J’ai continué à écrire et petit à petit, j’ai produit un corpus de textes dans lesquels je me reconnais pleinement, nourris par mon inconscient. Mon dessin évolue aussi beaucoup à cette période. Tous les thèmes qu’on trouve plus tard dans mon travail sont déjà là. Images de personnages en avalant d’autres - directement inspirés de mon récit - et de danses macabres, de squelettes, ou d’arbres habités par des morceaux de corps, ils proviennent tous de mes textes.

Mais je dessine au pastel gras et la facture fait penser au travail de Jean-Michel Basquiat [1]. Il a fallu que je cherche et dessine quotidiennement pendant de nombreuses années encore avant que je ne trouve mon style en dessin. En effet, ce n’est qu’en 2008 que je commence à dessiner aux feutres fins indélébiles et à l’encre aquarelle. En 2009, je commence à signer mes dessins, une série de deux cent petits formats dont j’expose quelques-uns - une trentaine environ - l’année suivante, en 2010, dans une foire d’art contemporain, Cutlog, qui se déroule à Paris, à la Bourse du Commerce, soutenu par une petite galerie, Cassinart.

Toutefois, à cette période, mon dessin et mes textes restent indépendants les uns des autres, bien qu’ils soient nourris par la même imagination. Ce n’est qu’en 2018 que je commence à transformer certains de mes textes en scénarios, afin de les adapter en bande dessinée. Je réalise d’abord une première bande dessinée de cinq planches. En 2019, j’adapte en bande dessinée mon récit sur le petit garçon et son père malheureux, treize planches visibles sur mon site Internet également (le récit est légèrement changé pour cette occasion puisqu’il s’agit dans la bande dessinée de deux frères).

Le cheminement a été long, mais aujourd’hui je pense avoir suffisamment de matière pour pouvoir réaliser plusieurs albums de bande dessinée à partir de mes textes. Par ailleurs, en 2022 ma petite bande dessinée de treize planches sera adaptée en un dessin animé dont je suis le réalisateur.

Sans titre, dessin sur papier fort, encres aquarelles & encre de Chine, 65 x 50 cm, 2020.

Votre trait a un côté naïf et contraste avec une certaine dureté des figures et thèmes représentés. Quelle est votre approche du dessin en général et de la bande dessinée en particulier ?

En 2008, je troque les pastels gras pour l’encre aquarelle et les feutres fins indélébiles. Changer d’outils me permet de dessiner plus précisément, de détailler les visions qui m’habitent, sans renier l’esprit enfantin que je recherche et qui habite mes textes. Il me faut deux ans pour parvenir à parfaire mon dessin et en 2009 je signe ma première série personnelle de dessins originaux.

Je me suis détaché de Basquiat. Mon regard se tourne vers d’autres horizons, je me laisse influencer par l’art brut, l’art naïf et la culture punk, courants artistiques qui me nourrissent. Je trouve aussi un écho dans l’art mexicain, car je représente beaucoup la mort, sous forme de danses macabres, de squelettes et de gisants. J’ai donc dû faire un long cheminement de pensée et de pratique pour parvenir à un dessin dans lequel je me reconnais pleinement, qui soit à l’image de mon monde imaginaire, à la fois cruel et proche de l’enfance.

L’écriture m’a beaucoup aidé, les premières images mentales que j’avais, avant de les dessiner, je les ai écrites, incarnées dans de courts récits. J’ai donc un rapport naturel à l’illustration, puisque les premiers dessins dans lesquels je me suis reconnu étaient inspirés de mes propres textes. Je n’ai pas beaucoup de difficulté donc, en 2018, à opérer un glissement léger vers la presse écrite, et à illustrer des articles pour le journal Libération, puis pour Le Monde.

Quant à la bande dessinée, elle m’a toujours accompagné, en amateur. Soit, en quelque sorte, « celui qui aime une discipline et en possède une certaine connaissance ». Les petites histoires que j’écris se prêtent bien à une narration séquentielle et s’enrichissent considérablement, une fois incarnées en dessins.

J’ai été amené à faire de nombreux détours, souvent riches d’enseignements, avant d’oser faire de la bande dessinée et j’ai glané au fil du chemin de nombreux éléments pour me construire. Enfin, pour situer mes recherches, vous donner une idée de ma famille d’auteurs, je dirais que les histoires de Max Andersson [2], surtout son Pixy [3], me fascinent, que je me sens également proche de Mark Beyer [4] (ses dessins et ses histoires) et de Simon Hanselmann [5] (surtout son dessin).

J’estime avoir encore beaucoup à découvrir et défricher dans les prochaines années. Si je devais formuler un vœu aujourd’hui, ce serait celui d’avoir des clones de moi-même, qui dans une même journée pourraient se consacrer à différentes tâches, pour qu’on avance ensemble plus vite.

Sans titre, encre aquarelle & encre de Chine sur toile, 80 x 80cm, 2018.

FH

Propos recueillis par Frédéric Hojlo.

En médaillon : première page de la bande dessinée Mon frère de David Ortsman.
Toutes les images en illustrations sont © David Ortsman.

David Ortsman est également l’auteur de bandes sonores (enregistrées, mixées et mises en musique par Clément Queysanne) s’apparentant à des fictions radiophoniques et qui ont pour vocation d’être diffusées dans des lieux d’exposition, en lien avec ses dessins.

Voir en ligne : Consulter le site de David Ortsman.

[1Peintre et graffeur américain (1960-1988), proche notamment d’Andy Warhol (NDLR).

[2Auteur suédois de bande dessinée, né en 1962, édité en France par Le Dernier Cri et L’Association (NDLR).

[3Paru en 2000 dans la collection Éperluette de L’Association (NDLR).

[4Dessinateur américain, né en 1950, auteur régulier de la revue RAW et publié dans la presse, édité en France par Le Dernier Cri et Cambourakis (NDLR).

[5Auteur de bande dessinée australien vivant aux États-Unis, né en 1982, édité en Amérique du Nord par Fantagraphics Books et en France par Misma puis bientôt par Dupuis (NDLR).

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