Brève rencontre avec : Valfret, auteur de "Sauvage" au FRMK

23 août 2021 0 commentaire Interviews
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RENCONTRES ESTIVALES #17. Confronter l’homme à la nature, la vie à la mort, l’art à la matière brut : Valfret passe son temps à ça, quel que soit le mode d’expression qu’il choisit. Français installé en Belgique depuis ses études aux Beaux-Arts de Tournai, peintre connu d’abord pour ses bandes dessinées, il a été édité par Les Requins Marteaux, Le Dernier Cri et plus récemment le Frémok avec Sauvage, qui porte si bien son titre. Triviales ou poétiques, parfois énigmatiques, ses images sont toujours frappantes. En recherche constante de formes nouvelles, il n’hésite pas non plus à évoquer des préoccupations politiques, de la répression policière à l’urgence climatique.

Pourrions-nous revenir sur Sauvage ? Ce n’est plus tout à fait une bande dessinée, au sens classique de l’expression. Comment avez-vous conçu et réalisé cet ouvrage ?

Effectivement, après lecture, Sauvage semble éloigné de la bande dessinée traditionnelle, et moins traditionnelle aussi. Est-ce un livre de bande dessinée d’ailleurs ? On pourrait en discuter sérieusement, débattre en faisant référence à des travaux de Benoît Peeters [1] ou d’autres. Mais bon, j’avoue que ça m’ennuie un peu.

Brève rencontre avec : Valfret, auteur de "Sauvage" au FRMK
© Valfret 2021

Quand j’ai démarré les premières pages, je n’avais pas d’ambition d’en faire un livre. Je dessinais comme d’habitude dans mon carnet et j’en mettais partout. Depuis quelques années, je ne faisais plus de bande dessinée mais uniquement des graphzines, c’est-à-dire des livres remplis de dessins aux techniques variables et qui sont dans le fond un genre de mini-exposition dans un livre.

Ce qui est notable pour moi, c’est que dans Sauvage des figures sont apparues, comme celle du CRS, et que ces apparitions répétées ont créé un fil qui faisait que le projet ne ressemblait pas à un autre livre d’images sans lien. Une histoire s’est tissée de page en page, avec certains éléments flous mais d’autres assez précis dans mon esprit.

© Valfret 2021

J’ai réalisé d’autres peintures et j’ai proposé le projet au Frémok sans trop savoir à quoi m’attendre. À partir du moment où il a été accepté, il a fallu le retravailler : régulièrement, on mettait tout ça au sol et on discutait de l’enchaînement des pages avec Thierry Van Hasselt [2] ou avec mon amie. Le lien se faisait autant sur le sens des images que sur des similitudes ou oppositions graphiques.

C’est à ce moment là, parce qu’il allait devenir objet, que les interrogations sur la nature du projet se sont posées. Du coup, pour couper à travers champs et revenir à la question, avant l’acte de rassembler les pages de ce projet pour en faire un livre, il n’a jamais été question de se demander si oui ou non il s’agissait possiblement de bande dessinée.

Un et demi © Valfret / IMAGES 2021

Que ce soit dans Sauvage ou dans d’autres de vos travaux récents (peintures ou autopublications), les figures humaines se font de plus en plus rares, au profit de présences animales, de paysages à l’état brut et parfois même d’apparitions fantastiques. Pourquoi ?

La réalité du monde ne s’arrête pas aux humains, contrairement à ce que la littérature nous apprend la plupart du temps. Dans la société dans laquelle nous grandissons, nous ne sommes pas préparés à voir les choses comme ça. C’est une sensibilité qui s’aiguise à force de faire des recherches, à partir de lectures. C’est un processus long qui amène à dégager l’être humain du centre de la focale. Une fois qu’on l’a remis à sa place et qu’on fait remonter sur scène tous les autres acteurs du monde vivant, on commence à avoir une vue d’ensemble bien plus juste.

La Montagne © Valfret / Frémok 2021

Dans les lectures toutes récentes qui m’ont retourné le cerveau, il y a des livres sur la cosmologie d’abord. Suivre l’état des connaissances scientifiques depuis la naissance de l’univers jusqu’à la description du fonctionnement de la vie sur Terre, c’est important ! Quand tu apprends que les éléments chimiques dont nous sommes constitués sont nés dans les explosions d’étoiles (les supernovas), tu te rends comptes combien tu es lié à tout ce grand bazar - nous sommes littéralement les enfants des étoiles. Après ça tu ne peux plus regarder le ciel et la vie de la même manière.

© Valfret 2021

Itou quand tu te promène en forêt et que tu observes des arbres après avoir lu des livres sur la vie des plantes et le fonctionnement des interdépendances du vivant (lire La vie des plantes [3] d’Emmanuele Coccia [4]). Tu ne peux plus être le même ! Quand ensuite tu te mets à ta table à dessin ou à ton bureau : tu ne peux que raconter des histoires qui vont dans ce sens, avec des êtres vivants humains ou non humains qui sont connectés à tout ça. J’ai vu ici où là sur le net des entames de projets de bande dessinée où les personnages principaux sont des plantes, ou des insectes, ou la météo.

Dans les lectures folles, je ne peux pas omettre de citer les livres de Baptiste Morizot. C’est un chercheur en philosophie qui s’intéresse particulièrement à l’éthologie. Il piste des loups. Son travail de recherche est une bombe, il débloque beaucoup les imaginaires - et il y a tout un vocabulaire commun entre le pisteur et le sémiologue car tous deux étudient les signes. Je ne suis pas le seul chez qui ça provoque de l’électricité entre les oreilles. Ses livres devraient être lus en école d’art ! Au lycée ! À la maternelle !

La bande dessinée et le dessin, puis la peinture… Puis ? Nouveau mode d’expression artistique en perspective ?

J’ai fait un clip en stop motion pour le nouvel album du groupe Heimat qui est sorti en avril. Donc en voilà un à ajouter à la liste.

En ce qui concerne le futur tout proche, le nouveau mode d’expression artistique qui se profile, c’est l’agriculture ! Je copie ici une phrase d’Hervé Covès tiré de son Manifeste pour une agriculture de l’amour édité par les Éditions du Brame en juin 2021 : « Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’agriculture est définie comme le plus beau et le plus essentiel des arts. Pourtant, aujourd’hui, on n’a plus l’impression que l’agriculture soit un art. » Voilà, au boulot !

Bon, en même temps que bosser dans les champs, j’ai trois récits sur le feu, tous avec des textes, qui traitent d’effondrement, d’interdépendances, de mélancolie et de transformation : La Montagne (titre provisoire) à paraître au Frémok, Un et demi à paraître chez IMAGES et Remercier chaque jour (une réinterprétation de Sauvage) à paraître sur la plateforme Ⓣέℓέ𝕂om du Fremok et de La « S » Grand Atelier. Ce seront mes derniers livres, après ça j’arrête !

© Valfret / Ⓣέℓέ𝕂om 2021

FH

Propos recueillis par Frédéric Hojlo.

En médaillon : couverture de Sauvage, Valfret / Frémok, 2021.

Sauvage - Par Valfret - Frémok - collection Amphigouri - conception graphique par Stéphane De Groef - 21 x 26,5 cm - 72 pages couleurs - couverture souple avec bandeau, reliure cousue brute - parution le 7 janvier 2021 - acheter cet ouvrage chez Cultura.

Lire un entretien sur le site de l’éditeur à propos de Sauvage (par Lilian Philippe, janvier 2021).

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- "Sauvage" de Valfret (Frémok) : la vie la mort la merde
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Voir en ligne : Consulter le tumblr de Valfret.

[1Écrivain, scénariste, auteur de nombreux essais notamment sur la bande dessinée et sur Hergé, éditeur pour Les Impressions Nouvelles (NDLR).

[2Auteur de bande dessinée, co-fondateur de Fréon en 1994 puis du Frémok en 2002 pour lequel il est toujours éditeur (NDLR).

[3La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Paris, Payot et Rivages, 2016, Prix des Rencontres philosophiques de Monaco, traduit en dix langues (NDLR).

[4Philosophe ayant enseigné en Allemagne, aux États-Unis, en France, au Japon, spécialiste de la théorie de l’image et de la nature du vivant (NDLR).

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