Lecture en confinement #13 : "Bruits de couloir" - Par Lucie Albrecht - Vide Cocagne

29 mars 2020 0 commentaire

CONFINEMENT. Un ciel gris qui fait oublier la saison, un changement d’heure qui perturbe un quotidien difficilement réglé et un triste et répétitif égrenage des victimes du Covid-19 : le temps s’étire, au point de rendre indispensables les rituels intimes. La lecture peut en faire partie. Prendre le temps de choisir un ouvrage, sans prévoir et sous l’impulsion de l’instant, le lire, y réfléchir et y repenser plus tard. Quelques petits jalons dans une journée semblable à s’y méprendre à la précédente, et à la suivante.

Certains livres ont l’avantage en cette période presque surréaliste - mais bien réelle ! - de nous renvoyer très concrètement à des dimensions très prosaïques de notre vie. C’est le cas de la première bande dessinée de Lucie Albrecht, parue chez Vide Cocagne, qui aborde de front la question du harcèlement moral et ses conséquences sur ceux qui le subissent.

Lecture en confinement #13 : "Bruits de couloir" - Par Lucie Albrecht - Vide Cocagne
Bruits de couloir © Lucie Albrecht / Vide Cocagne 2019

Bruits de couloir, en donnant à suivre l’histoire de Priscilla, qui après avoir été victime de harcèlement devient à son tour manipulatrice, aborde avec finesse la détresse psychologique engendrée par une telle situation. Élève en classe de seconde, elle vit son premier amour avec un garçon un peu plus âgé qu’elle, scolarisé en terminale dans le même lycée qu’elle. Il lui demande de lui envoyer, via son smartphone, une photographie d’elle en sous-vêtements. Ce qu’elle fait, sans prévoir les conséquences de ce geste.

Le jeune homme, pire qu’indélicat, s’empresse de se vanter de sa première étreinte avec Priscilla auprès d’un copain. C’est le point de départ d’une descente aux enfers pour l’adolescente, évidemment pas préparée à recevoir les quolibets qu’elle ne tarde pas à essuyer. Car la nouvelle de ses ébats puis la photographie se répandent comme une traînée de poudre, à la fois sur les réseaux sociaux et dans les couloirs du lycée. La rumeur enfle et les harceleurs ne se sentent pas de limite.

Bruits de couloir © Lucie Albrecht / Vide Cocagne 2019

Pourtant victime, Priscilla est envahie par la honte et la culpabilité. Elle perd ses amis, se renferme, sèche les cours, se sent de plus en plus mal. Le processus, naturel, est décrit graduellement par Lucie Albrecht. Mais, et c’est toute l’originalité de son livre, elle alterne ces révélations sur le passé de son personnage avec des scènes postérieures, alors que Priscilla a changé de lycée et a intégré un internat. Cette construction en allers et retours lui permet de mettre en lumière, peu à peu, l’évolution de la personnalité de la jeune fille.

Pour se protéger et ne surtout pas revivre l’expérience traumatisante de l’année précédente, Priscilla se construit une image de fille forte. Elle en devient manipulatrice, nouant avec ses camarades d’internat - où les couloirs ont là aussi leur importance - des relations ambiguës voire malsaines. Elle demeure pourtant intimement blessée, comme le suggèrent les souvenirs qu’elle revit et que la dessinatrice pose avec délicatesse sur le papier.

Lucie Albrecht livre avec Bruits de couloir un premier ouvrage convaincant, abordant subtilement des thèmes toujours d’actualité - le harcèlement donc, mais aussi l’adolescence et la découverte de la sexualité - et comportant juste ce qu’il faut d’originalité, dans le dessin comme la construction narrative.

FH

Bruits de couloir © Lucie Albrecht / Vide Cocagne 2019
Bruits de couloir © Lucie Albrecht / Vide Cocagne 2019

Bruits de couloir - Par Lucie Albrecht - Vide Cocagne - collection Soudain, - 16 x 24 cm - 144 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - ISBN 9782379360084 - parution le 18 octobre 2019.

Consulter le site de l’autrice & lire les premières pages de l’ouvrage.

Lire également sur ActuaBD à propos de la collection Soudain, chez Vide Cocagne :
- Rétro "BD alternative" 2016 : légèreté mâtinée de sérieux chez Flblb et Vide Cocagne
- El Mesias - Par Mark Bellido & Wauter Mannaert - Vide Cocagne
- Intense et nerveux "Comme un frisson" d’Aniss El Hamouri
- "D’ailleurs" d’Alain Munoz (Vide Cocagne) : une histoire de mémoires
- "Je n’ai jamais dit je t’aime" : l’expression des sentiments selon Alexandre de Moté
- "Féministes" (Vide Cocagne) : des récits militants éclairés et éclairants
- "Le Temps où on enfilait des perles" de Colocho (Vide Cocagne) : la recherche d’un temps perdu
- "Bienvenue à l’usine" (Vide Cocagne) : Bastien Bertine dessine le cœur de l’industrie
- Traits Intimes - Par Joub - Vide Cocagne
- "Et si je m’en vais avant toi" (Vide Cocagne) : Alexandre de Moté modernise le mythe de Judith

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?