Marie-France Nys, inspectrice pédagogique de l’académie de Limoges, censure de "L’Art de la bande dessinée"

13 mars 2014 13 commentaires

Le 11 février dernier, madame Marie-France Nys, inspectrice pédagogique de l’académie de Limoges, a adressé aux professeurs documentalistes qu’elle s’emploie à conseiller une curieuse mise en garde concernant l’ouvrage L’Art de la bande dessinée, dirigé par Pascal Ory, Laurent Martin, Jean Pierre Mercier et Sylvain Venayre (Ed. Citadelles & Mazenot) à propos duquel nous écrivions dans nos pages : "Passionnant et riche, cet ouvrage jette un nouveau regard sur cette production populaire considérée par certains comme l’un des beaux-arts."

La condamnation de Madame Nys est sans appel :

« Chers collègues,
je vous demande d’être particulièrement vigilants sur le contenu des ouvrages présents au CDI. Par exemple, l’Art de la bande dessinée de Pascal Ory, Laurent Martin et Jean-Pierre Mercier n’est pas destiné à figurer dans un CDI.
En particulier, je vous conseille de feuilleter avec la plus grande attention toutes BD et mangas destinés au CDI
. (...) »

Décréter que l’Art de la bande dessinée "[...] n’est pas destiné à figurer dans un CDI" est une décision dénuée de bon sens. L’ouvrage, en effet, correspond point par point à sa mission qui est de "développer chez les élèves le goût de lire, de se documenter et de s’informer." L’ouvrage inscrit la bande dessinée dans son histoire et dans sa dimension esthétique et artistique.

Sans doute notre mère-la-pudeur en a-t-elle au chapitre 7 de l’ouvrage intitulé "Mauvais genre" où il est question du mouvement Underground, de Crumb, de Forest, et de l’émancipation de la bande dessinée vers une audience adulte, certains artistes, comme Crepax, exprimant leur art dans le registre de la bande dessinée pornographique.

Mais aucun des visuels montrés ne ressort de ce genre. Au reste, cet austère et luxueux ouvrage de près de 600 pages et de 200€ n’est pas exactement un livre que l’on met dans les mains des plus jeunes...

"Je sais que le verbe « limoger » a cent ans, puisqu’il désignait pendant la Grande Guerre le fait d’avoir envoyé à Limoges des officiers jugés incompétents. Mais je ne suis pas sûr que ce soit ce qui est arrivé à cette dame..." plaisante l’historien Sylvain Venayre interloqué par cette demande de censure. "Elle ne dit pas après quoi elle en a. Mais comme il est question de « feuilleter très attentivement » les mangas, on peut supposer que c’est à cause du chapitre intitulé « Mauvais genre », dans lequel on voit deux ou trois dessins japonais représentant des actes sexuels explicitement fantasmés. À titre personnel, je dirais que : 1°) Je trouve révélatrice l’expression « feuilleter très attentivement » : moi je connais « lire » et « regarder », mais pas « feuilleter très attentivement » ; 2°) Je comprends la théorie de l’école-sanctuaire (qui dit en gros que ce n’est pas parce que des choses sont extrêmement communes à l’extérieur de l’école, comme les images pornographiques, en l’occurrence, qu’elles doivent pour cela avoir une place dans l’école) ; mais, en ce qui concerne les images, il me semble justement que la mission de l’école est de donner à voir ce qui se trouve ailleurs, mais en les entourant de textes qui les mettent en perspective historique et sociale et invitent à les comprendre sans se précipiter immédiatement sur leur forme. "

Est-ce que ce brusque accès de puritanisme est le fait de cette brave dame ou plutôt du climat actuel ? "...elle craint une réaction de certains (des parents d’élèves par exemple) et espère donc devancer les problèmes – qu’elle finit par créer" suppose Sylvain Venayre.

Il va falloir s’en faire une raison : la lutte contre l’obscurantisme reste un combat de chaque instant.

DP

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13 Messages :
  • Notre ami Gilles Ratier est basé à Limoges. M’est-avis qu’il ne va pas rester sans réaction.

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  • Un petit détail (annexe au fond de l’affaire) :
    "Au reste, cet austère et luxueux ouvrage de près de 600 pages et de 200€ n’est pas exactement un livre que l’on met dans les mains des plus jeunes..."
    >>> Quel est donc l’intérêt de l’avoir dans un CDI ?

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    • Répondu par Geraud le 14 mars 2014 à  19:22 :

      Salut,

      Tout dépend de ce qu’on appelle "les plus jeunes"...

      Il y a des CDI dans les lycées, qui acceuillent des élèves de Terminale, de classes prépa ou de BTS.

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      • Répondu par Master Capello le 16 mars 2014 à  03:28 :

        Il y a des CDI dans les lycées, qui acceuillent des élèves de Terminale, de classes prépa ou de BTS.

        qui accUEIllent, toujours le U après le C dans accueil, j’en ai marre de voir toujours cette même faute.

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  • "Mais aucun des visuels montrés ne ressort de ce genre."

    Conjugué ainsi, "ressortir" veut dire "sortir de nouveau".

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 mars 2014 à  09:04 :

      Cela, c’est quand on lit paresseusement la définition. Car les autres usages n’en sont pas moins vrais :

      - "Apparaître nettement, avec relief, faire saillie".

      - Au fig. "Apparaître comme conséquence incontestable, après examen, en conclusion. Synon. résulter, découler, se dégager."

      Exemple : "La principale vérité qui (...) ressort de ses études, c’est le néant de la vie de salon (Proust,Guermantes 2, 1921, p. 416)"

      [Source :CNRTL]

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      • Répondu le 15 mars 2014 à  09:52 :

        Qui lit paresseusement ? Samuel ne veut-ils pas dire que "ressort" devrait s’accorder en "ressortent" ?

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 mars 2014 à  11:14 :

          Le sujet de "ressort" est "aucun".

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      • Répondu par Samuel le 16 mars 2014 à  18:23 :

        Donc là, ça voudrait dire : il y a "le genre [de la bande dessinée pornographique]", et "ce qui n’en découle pas", ce sont "les visuels montrés" ?? Pff, quelle tentative pitoyable de défendre cette phrase...

        Il vaudrait mettre "aucun des visuels montrés n’appartient à ce genre" (ou "ne relève de ce genre"), et on n’en parle plus.

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  • Il y a plus grave, il y a deux ans dans le Pas-de-Calais un professeur certifié de Lettres Modernes s’est retrouvé en Conseil de Discipline (où on a demandé... sa révocation !) suite à un "chantier" monté par sa hiérarchie locale, appuyée par une poignée de parents d’élèves pudibonds qui lui reprochaient - sans oser pousser le ridicule à le formuler de manière officielle - d’étudier la bande dessinée Les Idées Noires d’André Franquin en classe de 3ème.

    Ce n’est pas un cas isolé, beaucoup d’enseignants subissent des pressions quand ils abordent des textes ou des bandes dessinées jugés pas assez lisses, et là-dessus règne une véritable Omerta, avec la complicité des gros syndicats enseignants.

    L’Inspectrice Pédagogique Marie-France Nys n’explique pas pourquoi elle déconseille L’Art de la Bande Dessinée ? Ce n’est pas étonnant car l’Education Nationale est devenue depuis longtemps la nouvelle Grande Muette, où règne l’arbitraire le plus absolu.

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