« 14-18 » : le défi réussi des éditions Delcourt !

11 novembre 2018 0 commentaire
  • Fin de la série "14-18" avec le dixième tome publié, toujours en décalage de cent ans par rapport aux faits évoqués. Un pari fou, mais remporté haut la main par les auteus et les éditeurs, évoquant le destin poignants de ces soldats anonymes et de leurs familles.
« 14-18 » : le défi réussi des éditions Delcourt !
Au fur et à mesure des couvertures, le groupe des personnages évolue. Ici, la première "photo de famille" et à gauche, la dernière...

Le succès des premiers tomes de Jour J qui ont conquis le public grâce à un rythme de parution seulement espacé de quelquess mois, a certainement été le moteur de cette idée folle née dans l’esprit de Guy Delcourt, en 2012 : celle de célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale, pas seulement avec un album en début ou fin de conflit, mais via une série complète de dix tomes (un album tous les six mois) qui suivraient les grandes étapes de la guerre.

Restait à trouver les auteurs capables d’accomplir cette gageure éditoriale, sans la transformer en fiasco. Pour scénariser cette saga, Guy Delcourt pense immédiatement à Eric Corbeyran avec qui il avait déjà réalisé des concepts similaires, comme avec les six tomes de La Loi des 12 tables ou les 13 tomes de Zodiaque.

Eric Corbeyran
Photo : © JB Nadeau 2014

« Je ne m’étais jamais imaginé raconter un jour une histoire se déroulant pendant l’une des deux grandes guerres mondiales, nous a expliqué Éric Corbeyran. C’est un sujet intimidant car chacun est concerné. Dans notre pays, tout le monde a dans sa famille quelqu’un qui est parti au front et qui en est revenu, blessé ou réduit de moitié, ou pas du tout. Lorsque Guy Delcourt m’a parlé de son envie d’aborder ce thème, j’ai pris ça comme un gage de confiance. Nous sommes tout de suite tombés d’accord sur les deux points essentiels : ce sera une histoire sans ’héros’ au cours de laquelle on ne décrira pas les grandes batailles. J’ai donc monté une petite équipe de huit jeunes gens anonymes. "14-18" raconte leur parcours et révèle leur personnalité. Au ras des tranchées... »

Etienne Le Roux
Photo : Charles-Louis Detournay

Pour le dessin, c’est Étienne Le Roux qui s’impose, alors qu’il venait aussi de terminer son album de Zodiaque, comme il nous l’a expliqué : « J’arrivais un moment de ma carrière, où je recherchais de nouveaux défis. Rassembler douze dessinateurs sur Zodiaque n’avait pas été simple pour maintenir la cohérence graphique. Nous nous sommes donc dit que deux dessinateurs au graphisme similaire seraient plus gérable pour 14-18, en alternant les albums. Pour ma part, j’étais partant, et j’ai commencé à travailler avec deux anciens de mes étudiants, que j’avais pris comme assistants. Et comme aucun autre dessinateur n’a voulu travailler sur le projet, mes assistants et moi avons finalement réalisé toute la série. »

« Le défi est de maintenir une homogénéité, malgré le travail de studio, continue Étienne Le Roux. Notre méthode de travail est la suivante : je prépare les planches, et je dessine et j’encre les personnages, tout en esquissant les décors. Puis, je transmets mes planches à mes assistants pour qu’ils dessinent les décors. In fine, je parachève le tout, et place quelques ombres pour orienter la lumière. Enfin, Jérôme Brizard, l’un de mes deux assistants réalise les couleurs. »

Une mise en place progressive

« 14-18 n’a pas la prétention d’un ouvrage historique, nous explique Corbeyran. Ce qui compte avant tout à mes yeux, c’est la crédibilité, la cohérence et l’émotion »

Pour cela, le scénariste place donc d’emblée 16 personnages principaux dans le premier tome. Difficile et même impossible pour le lecteur de tous les identifier et les distinguer. Il faut donc deux-trois tomes pour que le lecteur intègre bien le concept de la série ainsi que les caractéristiques de chaque individu.

Cet investissement est pourtant payant, car Corbeyran a construit des personnages riches, en dehors de tout manichéisme. Si chaque personnage a ses moments de gloire, il passe également par des heures sombres, celles que l’on voudrait oublier et qui s’imposent malheureusement à vous.

La qualité de la construction du récit réside également dans l’évocation du rôle des femmes et des familles restées au "pays". Cela permet de comprendre que les blessures n’ont pas été que physiques, mais également psychologiques, que cela soit dans l’esprit des hommes, ou dans celui des couples qui ont tenté de traverser la guerre.

Autre point fort du récit : le fait d’entamer chaque album avec des séquences d’après-guerre, pas vraiment heureuses, mais qui éclairent le tome et toute la série d’une compréhension plus générale. Le dernier tome qui vient de paraître parachève d’ailleurs cette méthode. Il ne traite pas de combats, mais plutôt du retour au pays, et des conséquences qui perdurent malgré la signature de l’armistice. Une conclusion sombre mais furieusement humaine, une fois de plus, et qui permet de comprendre l’état de la société française dans les années qui suivirent le conflit.

Une immersion au raz des tranchées

Une bonne part de la réussite du concept en revient aussi à l’équipe des dessinateurs dirigée par Étienne Le Roux, qui est parvenu à utiliser la documentation d’époque sans alourdir le récit, ainsi qu’il nous l’explique : « J’ai été intéressé par ces huit hommes et ces huit femmes. J’ai été chercher des photos d’époque, pour trouver des visages qui paraissent le plus authentiques possible. Puis, j’ai donc rassemblé des documents au fur et à mesure de la progression chronologique de la série. L’un de mes deux assistants, Loïc Chevallier, a finalement pris le rôle de contrôler que chaque gabardine comportait par exemple le bon nombre de boutons, que l’uniforme était bien de la bonne époque, que l’obus avait bien été tiré cette année-là, etc. Globalement, on s’en est bien tirés, et quelques coquilles graphiques ont été corrigées dans les secondes éditions, telle que la grenade dessinée en août 1914 mais qui n’a finalement été utilisée qu’en 1915. Il est vrai que progressivement, les albums sont de plus en plus sombres, mais une grande partie de ce processus est inconscient, car je désire m’imprégner de la sensibilité dégagée du scénario de Corbeyran. »

A g. : T1 en première édition. A d. : dans les éditions suivantes, le système d’amorce de la grenade a été modifié

Avec 150.000 exemplaires vendus, 14-18 a donc conquis un large lectorat, tout en se focalisant sur l’aspect humain de ce conflit. Au cours de la lecture, on comprend mieux l’horreur qu’ont pu vivre les combattants et leurs contemporains.

Un pari donc réussi, et qui ouvre certainement la porte à d’autres déclinaisons dans le futur.

Propos recueillis par Charles-louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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