1964-74-84 : trois albums charnières de la bande dessinée franco-belge

8 septembre 2014 1 Actualité par Charles-Louis Detournay
  • Petit coup d’œil dans le rétroviseur, grâce à trois rééditions marquantes : "La Villa du Long-Cri" commentée par Hughes Dayez (Dupuis), "Partie de Chasse" de Christin & Bilal (Casterman) et l’intemporel "Démon des Glaces" de Jacques Tardi (Casterman).

Tourmenté par l’avalanche de nouveautés qui déferle déjà dans les librairies, vous vous demandez peut-être s’il en sortira de bons albums ? Vous vous interrogez par ailleurs : dans l’avenir, la bande dessinée aura-t-elle encore lieu d’être ?

Pour répondre à ce trouble passager, nous vous proposons de revenir sur trois rééditions marquantes opérées ces dernières semaines, saluant des récits dont la publication est -curieux hasard !- espacée à chaque fois de dix années. À leur manière, chacun d’eux a influencé la bande dessinée, jusqu’à aujourd’hui encore.

1964 – La Villa du Long-Cri

1964-74-84 : trois albums charnières de la bande dessinée franco-belge Depuis la réédition de La Voiture immergée de Maurice Tillieux, Hughes Dayez continue son voyage dans le catalogue des classiques de la maison Dupuis. Ce second focus qui nous est proposé aujourd’hui revient sur une des séries phares du Journal de Spirou : Tif et Tondu, qui anima l’hebdomadaire de la bonne humeur depuis ses origines, pendant soixante ans. Le spécialiste belge a choisi La Villa du Long-Cri pour mettre en exergue les talents conjugués de Will & Rosy. Chaque page présente donc à nouveau une demi-planche en noir et blanc (ou ce qui s’en rapproche le plus, en fonction du découpage), commentée de trois-quatre lignes.

Dans ses explications, Hughes Dayez replace judicieusement le contexte de la série, ainsi que ses auteurs, avant de mettre en avant la qualité de cet album emblématique. Chassez le naturel, il revient au galop : Dayez multiplie les références à Tintin, à Gil Jourdan et Jijé, au cinéma ainsi qu’à l’histoire des éditions Dupuis. Autant parce qu’il maîtrise le sujet qu’en raison de l’universalité de ces points de repère pour les lecteurs de bande dessinée.

Dayez multiplie les points d’entrée pour le néophyte de la série. Il réussit son travail de pédagogie sans pour autant rebuter le connaisseur. Mais la palme revient bien évidemment aux auteurs eux-mêmes : Rosy qui campe un formidable suspense, proposant un récit à la Fantômas adapté aux nouvelles technologies de l’époque ; tandis que Will réussit à trouver un harmonieux équilibre entre paysages méditerranéens et les maisons architecturales à la Frank Lloyd Wright. Le tout servi par une ligne claire décorative qui donne un aspect singulier à ce polar situé au bout de la Nationale 7 à la demande du dessinateur.

Cinquante ans après sa publication, cet album demeure une référence intemporelle de l’âge d’or, mise ici en valeur avec justesse et sobriété.

1974 – Le Démon des Glaces


Le Démon des Glaces de Jacques Tardi est un marqueur de la bande dessinée des années 1970. Précédant de peu L’Écho des Savanes, il préfigure une bande dessinée qui fleurira dans (A suivre), voire Métal Hurlant. Cette aventure de Jérome Pluvier (la seule qu’il vivra en définitive) est symptomatique de son temps : Tardi multiplie les références au roman populaire et à Jules Verne, comme Schuiten le fera après lui. Cette nouvelle édition renforce la référence en reprenant les codes graphiques des cartonnages dorés XIXe caractéristiques des éditions Hetzel.

Il faut bien entendu rapidement chez Tardi abandonner le premier degré si l’on désire apprécier les multiples pistes de lecture proposées par le jeune mais déjà talentueux Tardi. Derrière cette grande aventure au propos mystérieux : ce récit est un pamphlet contre la guerre bactériologique dont le lecteur perçoit à peine l’enjeu. Il est surtout, dans son époque, une déconstruction du héros pur et dur tel qu’il était mis en scène dans la littérature populaire, enluminé par une technique rare, parce que hardue : la carte à gratter qui permet ces effets de gravure. Ils dissimulent un dessin encore maladroit mais qui s’affinera bien vite pour forger un style reconnaissable entre tous.

Outre cette parodie omniprésente, Le Démon des glaces annonce en effet toute l’imagerie caractéristique de Tardi à partir d’Adieu Brindavoine grâce à ces personnages de méchants emblématiques ou cette cité que le héros découvre dans un lieu perdu ; les amateurs des ambiances parisiennes de Nestor Burma apprécieront la visite à Montparnasse et les villas de banlieue ; ils annoncent Adèle Blanc-Sec et ses laboratoires de savant fou, son ambiance de polar fantastique et le sens de la dérision qui sera la marque de fabrique du dessinateur parisien.

Après quarante ans, Le Démon des glaces n’a rien perdu de son charme, ni de sa causticité. On ne lasse pas de le redécouvrir.

1984 – Partie de Chasse


Fin 1983, le bloc communiste est encore solide. Enki Bilal & Pierre Christin livrent un récit qui le montre vacillant, rongés par les complots et les tensions, aux portes de l’abîme. Le récit de Christin et Bilal dynamite les genres : pas de héros, mais une multitudes de personnages qui représentent chacun un pan de l’URSS et ses « alliés » ; pas de grande aventure, juste une rencontre traditionnelle entre amis… une Partie de Chasse. La critique politique est acerbe. Mieux, elle annonce en filigrane une chute inéluctable, achevant de transformer la bande dessinée d’un amusement pour enfants en un média à part entière, qui peut aborder tous les sujets.

Si ce roman graphique de quatre-vingts deux pages doit beaucoup à Pierre Christin, il couronne également l’association qu’il a formée avec Enki Bilal depuis près de dix ans. Né en Yougoslavie et passé à l’Ouest pendant son enfance, le passé de Bilal nourrit le réalisme du récit, illustre parfaitement cette pression insoutenable du grand frère Russe. Cette évocation s’accompagne également d’un tournant graphique : les précédents récits du dessinateur s’appuyaient encore beaucoup sur le dessin au trait. Ici, Bilal laisse la couleur directe prendre de l’ampleur. Les échappées colorées dans la neige annoncent ceux de La Femme-Piège où le style de Bilal atteint des sommets.

Cet album majeur unit un scénario adulte dans son approche géopolitique et psychologique qui a marqué les années 1980, à une maestria graphique qui réussit aussi bien les personnages et les ambiances que les décors.

Casterman lui ajoute des compléments réalisés par les auteurs au long des années : une Épitaphe d’une dizaine de pages réalisée en 1990, et une conclusion datant de 2013 intitulée La Huitième Sœur qui parachève le récit. Ces deux textes de Christin illustrés par Bilal permettent de comprendre comment les auteurs continuent de vivre (et de faire vivre) leurs récits au travers du temps. C’est aussi l’occasion de noter l’évolution graphique de Bilal sur une période de trente années.

Casterman va continuer de mettre Bilal à l’honneur dans les prochaines semaines, avec une autre réédition marquante du même tandem : Les Phalanges de l’ordre noir.

Cette rentrée sera également l’occasion de découvrir une nouveauté : La Couleur de l’air, conclusion du triptyque entamé avec Animal’Z.

Un nouvel album de Bilal paraît dès le 22 octobre 2014

On mentionnera à côté de ce trio d’albums parus initialement à dix années d’intervalle, une autre édition commentée d’Hughes Dayez consacrée à La Mauvaise Tête de Franquin, un titre majeur paru en 1954.

Avec de telles œuvres fondatrices, la bande dessinée a assurément encore, en définitive, quelques beaux jours devant elle.

(par Charles-Louis Detournay)

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1 Message :
  • Joli choix. Des 3, mais c’est un souvenir d’enfance, c’est "La Villa du Long-Cri" (et, quel titre !) qui a mieux résisté à l’usure du temps. Les 2 autres titres furent par ailleurs aussi de grands moments de lecture. Mais "La Villa..." reste toujours un livre angoissant et indémodable. Le voir comme ça en noir et blanc désamorce un peu le côté oppressant de l’ouvrage je trouve. Les couleurs y étaient magnifiquement contrastées : les ambiances bleutés et glauques de la Villa de nuit et les couleurs chaudes de la ville touristique de jour étaient un élément dramatique d’importance majeure. Cet album atteignait toute sa puissance avec la couleur je crois. Il est par ailleurs impensable d’envisager "Partie de Chasse" sans la couleur directe. Et une colorisation du "Démon des Glaces" n’aurait rien apporté à l’ouvrage. Donc ok pour ce genre d’ouvrage (La Villa...) mais c’est pour les afficionado du trait je crois. L’ouvrage est tellement plus puissant avec la couleur.

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