1975 - Quand la BD faisait sa révolution

  • Voici quarante ans, en janvier 1975, à l'occasion du 2e Festival d'Angoulême, un magazine et un album vont marquer à jamais l'histoire de la BD mondiale. Oui, mondiale, car cette histoire ne concerne pas que la France.
1975 - Quand la BD faisait sa révolution
Thierry Martens, rédacteur-en-chef de Spirou : "Astérix exceptée, la BD française n’existe pas".
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Certes, il y avait eu des signes avant-coureurs, le feu couvait sous la braise depuis un certain temps : Hara Kiri et Hara-Kiri Hebdo, devenu Charlie Hebdo, ont longtemps été bien seuls à prendre la censure du pouvoir gaulliste en pleine gueule, non sans le narguer ostensiblement.

Certes, il y avait eu Pilote qui, depuis 1968, était plus que jamais le creuset de la nouvelle bande dessinée. Il y avait eu Charlie Mensuel cornaqué par ce pétillant découvreur qu’était Wolinski. Il y avait Actuel qui, depuis 1970, publiait les premiers dessins de Crumb et de Shelton en France, le "Gotlib libéré" aussi... Étapes cruciales qui devaient mener au premier magazine français à appliquer le mot d’ordre du Comix Underground : "To put an X in the Comics" (mettre du sexe dans la BD) : L’Écho des Savanes créé en 1972 par le trio Mandryka-Gotlib-Bretécher.

Il y eut aussi cette scène incroyable un samedi de l’automne 1973, à la Convention de la BD à la Maison de la Mutualité à Paris dans un débat où se trouvait le gratin de la bande dessinée française chevelue : Moebius, Druillet, Mézières, Gigi... aux côtés de Claude Moliterni (pas chevelu...) affrontant un Thierry Martens, alors rédacteur en chef de Spirou qui, passablement éméché, gueule : « Il n’y a pas de bande dessinée franco-belge, il n’y a qu’une bande dessinée belge !  » Et il a raison, le bougre : à ce moment-là, Tintin, Gaston Lagaffe, Les Schtroumpfs, Lucky Luke, Boule & Bill, Blake et Mortimer, Buck Danny, Barbe Rouge… Tous réalisés par des auteurs belges, sont au top des ventes ! À l’exception d’Astérix, postule Martens en forçant le trait, il n’y a pas de bande dessinée française ! Et d’annoncer tout à trac la fin d’une époque à des auteurs qui en ignoraient tout : le passage de Pilote du statut d’hebdomadaire à celui de mensuel. Goscinny passera le week-end à téléphoner à Charles Dupuis pour faire tomber la tête de cet impertinent. Sans y parvenir...

Le N°1 de Métal Hurlant paraît en Janvier 1975.
(c) Humanoïdes Associés / Moebius Productions.

Martens a raison : c’est la bande dessinée classique qui triomphe. Franquin n’a-t-il pas reçu le premier Grand Prix au premier Festival de la BD d’Angoulême qui a lieu en janvier 1974 ? Greg publie cette année-là les plus beaux Comanche et Bernard Prince de Hermann, Olivier Rameau de Dany, Luc Orient de Paape , Bruno Brazil de William Vance. Il devient un modèle pour ses successeurs, dont un certain... Jean Van Hamme.

La même année, Le Monde, référence intellectuelle s’il en est et si longtemps rétive à l’image, publie pur la première fois une BD dans ses pages en juillet 1974 : Astérix et le Cadeau de César. Bretécher succède à Reiser dans le Nouvel Observateur. Roland Barthes ne tardera pas à la saluer comme "le meilleur sociologue de France". Oui, il y a bien une révolution en cours : une Bastille vient d’être prise.

Mais en même temps, les pionniers de la BD classique s’essoufflent. Tintin a beau devenir un "Nouveau Tintin", l’hebdomadaire des 7 à 77 ans est en train de mourir. Spirou accueille certes les talentueux commentaires de Franquin en Une, les grandes stars sont encore toutes là, mais le sourire est figé. Pif-Vaillant fait une exposition rétrospective en janvier à Angoulême, mais vaillant, il ne l’est plus trop...

Le FIBD d’Angoulême 1975, justement, est un moment crucial parce que s’y passe en un week-end quelques événements qui vont révolutionner le métier :

- Les quelque 20.000 festivaliers qui s’y pressent, dont votre serviteur, y découvrent le premier numéro de Métal Hurlant paru pour l’occasion. C’est la baffe dans la gueule. Au sommaire : Moebius, Druillet, Corben, Gal,... conduits par le surexcité Jean-Pierre Dionnet. Cette année-là voit aussi l’arrivée de Circus en avril qui place Glénat dans la cour des grands, mais aussi Fluide Glacial de Gotlib dont le premier numéro paraît en mai (nous aurons l’occasion de célébrer en long et en large ce magazine créé par celui qui était pour la rédaction d’ActuaBD,l’homme de l’année 2014).

Morris, Will Eisner, Marcel Gotlib, Harvey Kurtzman. Une bande de vieux révolutionnaires à Angoulême.
Photo DR

- Will Eisner reçoit le deuxième Grand Prix de la ville d’Angoulême. Il est le premier Américain lauréat. Le petit festival de province devient international.

La Ballade de la Mer salée paraît en 1975.
(c) Casterman

Pour le grand public, c’est un inconnu. Pour les Américains, qui l’ont redécouvert depuis qu’en 1971 Phil Seuling l’avait ressorti de sa retraite pour l’inviter à une convention à New York, c’est une surprise. Pour Eisner aussi : "Un évènement capital pour moi s’est déroulé en 1975, raconte-t-il. Cette année-là, j’ai reçu le Grand Prix d’Angoulême 2. C’était un temps de grands mouvements. La B.D. venait d’arriver à maturité et les professionnels européens allaient la propulser vers de nouveaux horizons. Aux États-Unis, l’underground s’était chargé de la faire connaître et cette influence s’étendait jusqu’en Europe. » [1] Grâce aux petits éditeurs indépendants, les Américains découvrent une bande dessinée d’auteur d’une grande technicité, et dans cette forme éditoriale fascinante à leurs yeux : l’album. « Les Français étaient en train de créer une nouvelle race de bande dessinée, loin des super-héros qui avaient si longtemps dominé la scène  » analyse Eisner. [2]

Pour la première fois, le "roman graphique" est évoqué.

- De fait, car ce qu’Eisner découvre à Angoulême est l’un des "romans graphiques" qui vont marquer l’histoire, et l’avènement d’un grand auteur.

Les éditions Casterman lancent en effet ce week-end là un gros pavé dans la mare de la BD : La Ballade de la Mer salée de Hugo Pratt, dans une collection qu’ils intituleront dans quelques mois, à l’occasion d’une réimpression, "les grands romans de la bande dessinée". Trois ans plus tard, Eisner lance son premier "Graphic Novel".

Vaughn Bodé, showman et auteur de BD.
Photo DR

- Le Festival, qui étrenne cette année-là ses premiers chapiteaux sous une pluie battante (une tempête de neige les emportera dans une édition suivante), est l’occasion de "happenings" : Jacques Martin y brûle une planche originale d’Alix (crise d’apoplexie chez les collectionneurs d’originaux qui nous lisent).

Il y a surtout Vaughn Bodé, égérie ambigüe -"transgenre" dirait-on aujourd’hui- de la scène Underground américaine qui y produit un "concert de dessins" qui laisse les spectateurs sur le cul. 9e Art+ et Zep ont beau avoir déposé la marque "Concert de dessins", la preuve est faite qu’ils ne l’ont pas inventé. Vaughn Bodé décède au mois de juillet de l’année 1975.

Tout cela se passait il y a quarante ans. Comme on dit en ces temps de célébration : "À ces pionniers, la BD reconnaissante."

(par Didier Pasamonik (L'Agence BD))

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LIRE AUSSI :

- Michel-Édouard Leclerc : " Métal Hurlant et (À Suivre) sont un peu des revues manifestes."

[1Hervé Cannet, Angoulême, le grand vingtième, préface de Will Eisner, Angoulême, Salon international de bande dessinée, 1993, page 3.

[2Hervé Cannet, idem.

 
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