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6 août 1945 : La bombe en héritage (2/4)

  • Après une première introduction évoquant le témoignage direct de Nakazawa et les premières influences du thème de la bombe dans la BD franco-belge, nous continuons notre inventaire. Voici une petite sélection forcément subjective sur le thème.

Fin des années 70, surfant aussi bien sur la peur du nucléaire que sur les derniers souvenirs d’Hiroshima, le récit post-atomique envahit la BD et devient presque un genre à lui tout seul. En ces temps de guerre froide triomphante, jouer à se faire peur devient assez vite le credo d’auteurs plus ou moins proches de la revue par qui tout arrive (ou presque) : Métal Hurlant. Les moins illustres, eux, expriment leurs angoisses radioactives au sein de quelques fanzines confidentiels.

6 août 1945 : La bombe en héritage (2/4)
Simon du Fleuve
de Claude Aucliar. Une sorte de précurseur.

Avant cela, Claude Auclair, en précurseur, avait fait avec Simon du Fleuve dans le Journal de Tintin (1975) un monde d’après la bombe très librement inspiré du Chant du Monde de Giono. Une utilisation faite sans l’autorisation des ayant-droits et qui se trouva aussitôt marquée par un procès et par une interdiction de paraître en album. Cette fable post-nucléaire teintée d’écologie est un des rares chefs-d’œuvre dans ce domaine. Un solide discours adulte y est associé à un dessin puissant et très figuratif. "Le monde d’après" s’y dévoile plus écolo, plus coloré et plus simple. Après la Bombe, y aurait-il le progrès ?

Chez son confrère Hermann, dans Jeremiah (1979), une série qu’il crée pour l’hebdomadaire international du groupe Springer Super As, le monde "d’après" sera teinté de davantage de noirceur, un registre dans la droite ligne de Mad Max (1979) et d’Akira(1988).

Metal Hurlant
Un journal très radioactif

Top de la branchitude et de l’avant-garde artistico-polémique, le récit post-atomique se situait alors entre une production morbide à souhait fortement irradiée (!) et une démarche contestataire pseudo-écologiste. Essentiellement consacré à "l’après", le genre produit de nombreux récits et albums, et même des séries, son aspect provocateur et politique n’étant pas étranger à son succès du moment.

Le genre connut quelques chefs d’œuvre, des opportunistes (comme toujours !), et des échecs, il fut également le creuset de nombreux récits courts, galops d’essais pour auteurs plus ou moins confirmés.

Ainsi le grand Moebius avec Variation n°4070 sur le thème, publié dans un spécial "Fin du monde" de Métal Hurlant, en 1976, propose sa vision de la chose dans une histoire mêlant explosion, destruction (massive forcément !) et antimilitarisme.

Suivront les aventures déjantées de Nosferatu de Druillet, le "Monde d’après la bombe" s’y réduit à un décor plutôt sombre et carrément "destroy" qui s’accompagne d’une mise en image agressive.

Menace sur Mururoa de Charlier et Jijé, 1969

Par contraste, rappellons que les "pionniers" comme Tanguy et Laverdure en étaient restés à l’article de la Grande Menace. Dans cette série "classique" Charlier et Jijé proposaient une version hexagonale et consensuelle dans Menace sur Mururoa, lieu emblématique de l’atome "à la française". Les fameux chevaliers du ciel déjouaient un horrible complot quasi inimaginable à l’époque : des terroristes s’emparaient de la "bombe made in France" et menaçaient de faire sauter nos bases militaires du Pacifique. On évitait de justesse l’apocalypse tricolore, les vahinés pouvaient dormir tranquille (et continuer à se faire irradier par les vrais essais français...).

À noter que son homologue Buck Danny n’était pas en reste : l’atome c’est d’abord l’affaire des militaires et.. des terroristes !

Dans un esprit assez proche de Simon du Fleuve déjà évoqué, la série un peu voisine de Michel Crespin : Marseil. Publiée d’abord dans la collection Métal Hurlant vers 1982, ces histoires font du récit post-atomique un genre exigeant, esthétique et politique.

Ardeur
des frères Varenne

Autre série marquante et pratiquement contemporaine : Ardeur, qui révélera les frères Varenne au sein du mensuel Charlie. Usant de toutes les nuances intermédiaires entre le noir et le blanc, les auteurs emmènent leur héros à travers une Europe de l’Est ravagée, à la rencontre d’individus surtout préoccupés d’argent, de pouvoir et de sexe. Hormis le décor, ce "monde d’après" ne semble finalement guère différent du nôtre ; peu à peu la série s’éloignera du style post-atomique pour se recentrer sur des intrigues plus conventionnelles mais toujours marquées par un certain catastrophisme psychologique.

Tous ces essais ne furent ni des succès, ni des réussites. On y a vu des objets atypiques et bien souvent oubliés. Ainsi qui se souvient encore de la Terre de la Bombe de Ramaioli et Durand ? Une épopée fidèle aux lois du genre : errance des héros meurtris dans leurs âmes et leurs chairs, ayant pour cadre le sud de la France (Perpignan, Béziers... ). Dans ce monde ravagé, plus de limite, humains et animaux copulent ou s’entretuent (parfois les deux !), magie et technologie ne se distinguent plus, héros et crapules se confondent. Ici, "le monde d’après" sombre dans un chaos vertigineux et désespéré... no future ! La série, calcinée au bout de quatre histoires, sombrera dans l’oubli.

Tous ces histoires datent bien souvent d’avant Tchernobyl (1986), qui inspirera peu d’auteurs, il faut dire que le genre commençait alors à passer de mode.

Bilal (qui a souvent approché le thème à sa façon) s’y risqua tout de même en compagnie de son vieux complice Christin avec un objet un peu décalé : Le Sarcophage, visite guidée d’une URSS d’après l’explosion finale, condensé de toutes les angoisses et les peurs du siècle finissant. Dernier opus d’un genre qui aura néanmoins profondément marqué la BD des années 1970/1980.

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(par Patrice Gentilhomme)

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1 Message :
  • > 6 août 1945 : La bombe en héritage (2)
    8 août 2005 09:59, par Bernard

    on peut aussi citer une première bd, dans les années 80, assez maladroite mais dans la lignée de crespin et "simon du fleuve" : "la ville des lumières", de j. grycan. les personnages évoluent dans un monde post-apocalyptique. magré la maladresse des dessins, c’est un témoignage des préoccupations de l’époque, comme les albums que vous avez cités.

    Voir en ligne : Michal

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