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6 août 1945 : La bombe en héritage (4/4)

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 12 août 2005                      Lien  
Après un panorama de la bombe et de ses usages bédéphiliques en Europe et aux États-Unis, il était normal de revenir au Japon dans ce quatrième et dernier volet de notre enquête. La bombe a modifié de façon inéluctable le rapport au monde de ce pays. Les mangakas de l'archipel sont parmi ceux qui ont vu l'apocalypse le plus près ; de même, sont-ils ceux qui ont le plus conscience des enjeux de la coexistence pacifique et écologique.
6 août 1945 : La bombe en héritage (4/4)
Spirit of the Sun
de Keiji Kawaguchi (Tonkam)

Les Japonais sont traumatisés par la bombe, ce n’est rien de le dire. Ce traumatisme a entraîné un phénomène de résilience qui peut être comparé à celle vécue par les survivants de la Shoah. Entre 1945 et 1970, la guerre ou la bombe ne font quasiment pas partie du registre des thèmes utilisés par les mangakas. Quand Keiji Nakazawa cherche un éditeur pour publier Gen aux Pieds nus, Gen d’Hiroshima, il ne le trouve pas facilement. Témoigner ne suffit pas, encore faut-il convaincre de publier, forcer la société à accepter cette vérité : la bombe a été moins horrible que le comportement de ses contemporains qui considéraient les rescapés comme des pestiférés. Malgré cette publication fondatrice, quand Takahata, quelques années plus tard, mettra en scène Le Tombeau des Lucioles, c’est le bombardement et la destruction de Kobé qu’il évoque, et non la bombe atomique, ce qui explique que Nakazawa réplique sèchement que son travail n’a « rien à voir » avec le film de ce réalisateur.

Un thème central

Nausicaa de Miyazaki
(Glénat)

Par ailleurs, la nature insulaire du Japon, son aptitude à essuyer les calamités naturelles (le pays est un véritable chapelet de volcans et le mot tsunami, rappelons-le, est un terme japonais), le fait que la catastrophe est toujours imminente et souligne la fragilité de l’homme face à la puissance déchaînée de la nature, l’a porté à inscrire ce « catastrophisme » dans sa tradition culturelle. Dans Spirit of the Sun de Keiji Kawaguchi (Tonkam), par exemple, un tsunami déclenche le réveil du volcan du Mont Fuji.

De la même façon, le rite shintoïste, en prêtant un esprit à tous les êtres et à toutes les choses, appelle à un rapport étroit et respectueux avec la nature. Dans le remarquable et unique Nausicaä de la Vallée du vent (Glénat), une BD réalisée par le grand cinéaste Hayao Miyazaki sur plusieurs années et qu’il a lui-même adaptée en film, « sept jours de feu » détruisent les grandes civilisations, empoisonnant irrémédiablement la planète au point de la rendre quasi-inhabitable. L’espoir renaît grâce à la princesse Nausicaä, un être pur venu restaurer l’alliance perdue avec la nature. Le grand cinéaste dont le père fabriquait des avions pendant la guerre n’a pas pu faire abstraction de son expérience personnelle.

On le voit donc, il y a d’une part, chez nos mangakas, une prise de conscience de la folie guerrière qui a suscité l’usage de la bombe et par ailleurs, l’idée que la nature a été pervertie par une science dévoyée, une « science sans conscience » qui n’est que « ruine de l’âme » (Rabelais). Une opinion qui se résume bien souvent à une remise en cause de la civilisation industrielle. Ces deux tropismes sont ceux d’une bonne part de la création japonaise contemporaine depuis les années 70.

Séquelles

Dragon Head
de Mochizuki Minetaro (Pika)

De la guerre, il faut d’abord subir les séquelles. Si l’occupation américaine consécutive à la Libération et ses abus sont plusieurs fois dénoncés dans ses œuvres, c’est dans MW (Delcourt) plus précisément qu’Osamu Tezuka, le « Dieu des Mangas » [1], évoque un secret bien gardé par le gouvernement nippon, au besoin par les moyens du crime : un gaz mortel mis au point par les occupants a tué la totalité des habitants de l’île d’Okinomabune, à l’exception des deux héros principaux qui offrent au lecteur de cette BD passionnante une aventure singulière organisée autour du contraste entre la sainteté et la noirceur. Dans ce manga qui est une transposition à peine déguisée des conséquences des radiations sur les populations civiles touchées par l’explosion nucléaire, Tezuka esquisse la possibilité d’une vengeance de la part des victimes à l’encontre des responsables du désastre.

Fin du monde

Akira
de Katsuhiro Otomo (Glénat)

Dans Dragon Head (Pika éditions) Mochizuki Minetaro reprend le thème de la grotte salvatrice présente dans MW. Téru, Ako et Tébua, lycéens rentrant d’un voyage scolaire, sont les seuls rescapés d’un tremblement de terre à cause duquel ils se retrouvent coincés dans un tunnel. Ils rassemblent alors toute la nourriture possible et se mettent à chercher la sortie. S’installe alors un huis clos oppressant où les protagonistes s’affrontent sur la nécessité d’attendre les secours et sont pris par l’angoisse de se perdre dans des couloirs sans fin. Ils aboutissent enfin à une station d’épuration d’eau désertée par ses habitants puis à une sortie où ils se rendent compte que l’enfer, c’est dehors : une catastrophe nucléaire - ou une guerre ? - a obscurci le ciel d’une fumée opaque. La terre est détruite et les gens devenus fous en reviennent aux comportements les plus barbares [2].

Grâce à un dessin expressionniste abouti que Katsuhiro Otomo - le créateur d’Akira - salua d’un hommage appuyé, Dragon Head est un récit désespéré qui constitue un point de vue inédit dont les accents et l’atmosphère montent dans l’angoisse avec un savoir-faire étonnant.

Ken le survivant
de Tetsuo Hara (Generation Comics)

Cet oppressante ambiance de fin du monde est évidemment présente, la liste est longue, dans bien d’autres mangas que ce soit dans l’Evangelion de Yoshiyuki Sadamoto (Glénat) ou encore dans le Blame de Tsutomu Nihei (Glénat), sans que pour autant le lien avec la bombe soit effectif. Mais il est présent en filigrane.

Un monde à reconstruire

Dans Akira de Katsuhiro Otomo, très influencé par Kubrick, Kurozawa mais aussi par Moebius, le Japon de 2019 ressemble à celui de 1945 : Tokyo cette fois est détruite par une bombe atomique d’un genre nouveau. Le jeune Tetsuo, un motard écervelé, tombé dans le cratère de la bombe, se trouve mêlé à un complot politique sur fond de guerre civile où l’armée n’hésite pas à faire des expériences scientifiques sur des enfants. Il va bientôt découvrir, le projet « Akira », la véritable cause de la Troisième Guerre mondiale.

Le mythe du rescapé élu est également présent dans Ken le survivant de Tetsuo Hara (Génération Comics) qui décrit lui aussi un monde anéanti par la guerre nucléaire. Dans cet univers désertique où seule règne la loi du plus fort, Kenshirô retrouve les pratiques du combat ancestral pour devenir un guerrier pacificateur aux accents messianiques.

Catharsis

Panorama de l’Enfer
de Hideshi Hino (IMHO)

La catharsis ne résulte pas seulement d’une geste héroïque. Elle peut s’exprimer aussi par la violence la plus extrême comme dans le livre de Hideshi Hino, Panorama de l’enfer, un manga d’horreur publié chez IMHO. Ici, c’est un peintre qui, traumatisé par Hiroshima, exprime la mutilation ressentie par des peintures morbides.

Cette façon d’annihiler le passé en l’éradiquant par une catastrophe encore plus grande que la précédente, a depuis Global Garden : le dernier rêve d’Einstein de Saki Hiwatari (Delcourt), une nouvelle variante, celle du repentir : en 1954, deux enfants sont envoyés en mission par le prix Nobel de physique Albert Einstein, mortifié d’avoir suscité la création de la bombe [3].

Comme on le voit, les mangas ne sont pas en reste pour évoquer le monde d’après la bombe. Ils sont simplement davantage empreints de culpabilité et d’angoisse existentielle. On comprend aisément pourquoi.

FIN DE LA SERIE

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(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Entretien avec Keiji Nakazawa..

La bombe en héritage partie 1/4.
La bombe en héritage partie 2/4.
La bombe en héritage partie 3/4.
La bombe en héritage partie 4/4.

Notre chronique de "La Bombe".

[2Utilisant un thème assez proche, Shelter, un des récits de Social Fiction (Vertige Graphic) qui est probablement le chef-d’oeuvre de Chantal Montellier, imagine un groupe de gens coincés dans une grande surface pour cause de conflit nucléaire extérieur. Ils sont en réalité les probables victimes d’une expérience du gouvernement. Là encore, l’enfermement et l’incertitude sont au rendez-vous.

[3Cette vision un peu naïve qui attribue la conception de la bombe atomique à Einstein ne correspond évidemment pas à la vérité historique. Einstein est seulement l’auteur d’une lettre au président Roosevelt le suppliant de mettre en route la fabrication de l’arme atomique avant que les nazis ne le fassent. Encore n’écrit-t-il cette lettre que sous la dictée de scientifiques plus proches que lui du problème et qui, eux, vont participer directement au projet Manhattan. Cette vision, présente aussi bien chez Nakazawa que chez d’autres mangakas, favorise l’argument qui attribue la création de la bombe atomique aux juifs, thèse que le mangaka révisionniste Kobayashi, dans Déclaration de l’Orgueillisme, n’hésita pas à monter en épingle. Cf : Michael PRAZAN & Tristan MENDES-FRANCE, « Yoshinori Kobayashi, auteur et héros de mangas révisionnistes », Le Monde, 31 janvier 1998.

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