André Chéret & Jean-François Lécureux : "Rahan a une approche positive de la vie"

3 juillet 2009 1 commentaire
  • Rahan a quarante ans ! En 1969, la première aventure du personnage inventé par {{Roger Lécureux}} et {{André Chéret}} paraissait dans {Pif Gadget}. Une série narrant les aventures d’un homme confronté à la brutalité de son époque, la préhistoire. Rahan survit grâce aux enseignements de Crao. Nous avons rencontré le dessinateur de la série André Chéret, ainsi que {{Jean-François Lécureux}} qui a repris sous la bienveillance de son père, la destinée narrative de Rahan.

Nombre d’albums paraissent cette année pour célébrer l’évènement. Soleil édite une intégrale en noir et blanc en cinq volumes reprenant les premières histoires du fils de Crao. Les éditions Lécureux éditent les récentes aventures de Rahan dans une intégrale grand format reprenant à chaque fois deux volumes. Enfin, un nouvel album, La Légende de la Grotte de Niaux, vient de sortir aux éditions Lécureux.

André Chéret, quant à lui, ne se repose pas sur les lauriers. Les éditions Bamboo publient le premier tome d’un triptyque, Le Dernier des Mohigans, un thriller sur fond de paléontologie…


André Chéret & Jean-François Lécureux : "Rahan a une approche positive de la vie"Vous souvenez-vous des circonstances dans lesquelles vous avez créé Rahan ?

André Chéret : Je travaillais alors pour Vaillant où j’assurais la reprise de Bob Mallard, une série racontant les aventures d’un aviateur, inventée par Bourlès. Je voulais alors créer ma propre série. J’ai réalisé différentes esquisses représentant un jeune homme blond. Je les ai montrées au journal, en leur disant qu’il s’agissait d’un gaulois. Ils m’ont alors confié le scénario de l’un de leurs scénaristes attitrés, Roger Lécureux, qui mettait en scène un homme préhistorique. Cela ne me dérangeait pas de dessiner cette période. Comme mes dessins plaisaient à tout le monde, nous avons utilisé mon personnage. Tous les Gaulois étaient blonds et c’est pour cette raison que Rahan porte cette couleur de cheveux.

La thématique vous plaisait ?

AC : Oui. Je n’ai pas eu de mal à m’adapter, même si la rédaction de Vaillant voulait que je change mon style graphique. Ils ne souhaitaient pas que mon dessin ressemble à celui de Bob Mallard. J’ai donc modifié mon style. Mais cela ne me convenait pas : le premier épisode était bizarrement dessiné. J’ai donc décidé de revenir vers mon style naturel…

Comment expliquez-vous la longévité du personnage ?

AC : Rahan est né en 1968, à l’époque du retour à la nature et du changement de mentalité découlant des évènements du mois de mai ! Et puis, la préhistoire, on en parle tous les jours dans la presse ou dans les médias… Quand Roger a proposé ce personnage à la rédaction, il s’était engagé à écrire une dizaine de récits. Quarante ans plus tard, la série est toujours là. Rahan a encore de nombreuses découvertes à faire…

Extrait de "La Légende de la Grotte de Niaux"
(c) A. Chéret, J-F Lécureux & les éditions Lécureux.

Rahan a également bénéficié de la notoriété de Pif Gadget.

AC : Les épisodes de Rahan, tout comme celles de Docteur Justice par exemple, passaient régulièrement en histoire complète dans le journal. Les aventures des autres héros, eux, étaient plus développées en histoire à suivre. Et puis, nous avions une cadence infernale : Certains mois, nous réalisons 40 pages, voire parfois le double. Mais, c’est vrai, les gadgets ont donné à Pif une sacrée notoriété.

Comment teniez-vous le coup pour dessiner quarante planches par mois ? Vous aviez un assistant ?

AC : Pas du tout ! Je travaillais simplement la nuit. J’étais moins dérangé à ces heures-là et je dessinais alors le double de pages. Là, je viens de dessiner deux albums en moins de six mois. Un Rahan et le Dernier des Mohégans, un thriller contemporain qui se déroule dans le Vermont. Le premier album de cette prévue en trois tomes est paru dernièrement aux éditions Bamboo.

Pourquoi ces projets en dehors de Rahan ?

AC : Mon scénariste ne m’écrit qu’un album par an ! Je suis donc obligé de chercher du travail ailleurs (Rires).

Jean-François Lécureux : Je pourrais en inventer beaucoup plus, mais pas autant que mon père qui signait tous les mois huit à dix histoires différentes. Mais je ne souhaite pas saturer le marché. Une nouveauté de Rahan par an me paraît être un bon rythme. J’ai l’impression d’avoir commencé cette aventure éditoriale hier, et pourtant nous sortons le dixième album ! J’ai pris le relais de mon père pour l’écriture du scénario et j’édite moi-même les albums. Je supervise donc l’impression, la réalisation de la maquette, la communication, les rencontres avec la presse, les contacts avec les musées, etc.

Extrait de "La Légende de la Grotte de Niaux"
(c) A. Chéret, J-F Lécureux & les éditions Lécureux.

A la fin des années 1990, vous décidez d’éditer vous-mêmes les nouveaux albums de Rahan.

JFL : Il y a dix ans, pour les trente ans du personnage, nous avions décidé de publier une nouvelle histoire de Rahan. Je voulais aider mon père dans cette tâche. Les droits d’édition étaient libres. J’ai donc rencontré différents éditeurs pour leur proposer la série. Ces derniers appréciaient beaucoup le personnage. Mais ils étaient beaucoup trop gourmands, tant sur le plan financier que technique. J’ai donc décidé de publier moi-même la nouveauté. Les éditions Lécureux ont publié le premier tome, Le Mariage de Rahan, en juin 1999. Mon père a eu cet album dans les mains, puisqu’il est décédé le 31 décembre de la même année. L’album s’est bien vendu, même si nous n’avons pas gagné d’argent sur ce coup-là. J’apprenais alors le métier, et j’ai serré depuis quelques boulons. Roger Lécureux nous avait laissé une deuxième histoire et le début d’une troisième. J’ai eu envie de m’essayer à l’écriture et de reprendre l’histoire là où il l’avait laissée, à la vingt-huitième planche. J’ai essayé d’écrire les trente-deux suivantes en pensant à ce qu’aurait aimé mon père. Je me mettais à sa place en écrivant. Aujourd’hui, je me mets plus à la place du personnage lorsque j’invente les histoires. J’écris de la même manière que lui. Et cela me fait plaisir lorsque j’entends des personnes qui croient que c’est toujours mon père qui invente les scénarios de Rahan.

Pas de regret ?

JFL : Au contraire ! Je remercie vivement tous ces éditeurs qui ont été trop gourmands. Je suis décisionnaire de tout. C’est très confortable. Ceci dit, les éditions Lécureux vont rester d’une taille modeste. Je ne veux pas devenir un nouveau Soleil, bien que j’ai énormément d’admiration pour Mourad Boudjellal.

Il paraîtrait que votre personnage a subi une analyse, par le psychologue Pascal Hachet…

JFL : Effectivement ! Il y a quelques années, Monsieur Hachet a fait une conférence au Jardin des Plantes. Nous étions dans l’assistance et il ne le savait pas. Il a partagé ses sensations. Elles étaient parfois justes, mais souvent personnelles. Elles n’étaient ni représentative de l’état d’esprit de mon père en créant le concept, ni de celui d’André en le dessinant. Il a abordé l’aspect du héros positif, de l’enfant adopté, etc. Cette conférence tournait autour d’une idée qui lui était propre, mais n’abordait pas l’essentiel. Je ne me suis pas gêné pour le lui dire, en me présentant. Les gens ont apprécié le dialogue qui s’installait entre nous deux car ce que je disais était plus proche de Rahan. J’ai évoqué les qualités que l’on connaît à Rahan : le courage, l’esprit de fraternité, le dévouement, etc. Ses qualités sont nombreuses, sans qu’il soit pour autant un super-héros. Rahan est faillible. Mais il a les capacités qui lui permettent de rebondir, de réagir pour que la situation change et s’améliore pour tous… Cette série a une approche positive de la vie.

Extrait de "La Légende de la Grotte de Niaux"
(c) A. Chéret, J-F Lécureux & les éditions Lécureux.

Vous discutez ensemble des histoires ?

JFL : Pas du tout ! Je lui envoie le scénario qui contient quelques descriptions des images. Mais c’est assez sommaire. André dessine Rahan depuis quarante ans ! Il est huilé …

Quel genre d’homme était Roger Lécureux ?

AC : un taciturne ! Je le voyais deux ou trois fois par an. Nous travaillions chacun de notre côté.

JFL : C’était un vrai conteur. Il aimait accueillir des gens chez lui pour leur raconter des histoires. Par contre, il n’aimait pas se déplacer et conduire. Il bougeait peu ! Il voyageait beaucoup, mais dans ses histoires. Mon père a travaillé pendant cinquante ans, en réalisant sept ou huit histoires par mois. Il a scénarisé près de 40.000 planches !

André Chéret & Jean-François Lécureux
(c) Nicolas Anspach

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N’êtes-vous pas déçu que mis à part Rahan, son œuvre n’est guère connue aujourd’hui ?

JFL : Je m’y emploie un peu. Les éditions Glénat ont publié dernièrement une intégrale de Fils de Chine (avec Paul Gillon) et des Pionniers de l’Espérance (Avec Raymond Poïvet). De mon côté, j’édite des albums à tirage très limité, avoisinant généralement les quinze exemplaires. Je voulais garder une trace de certaines de ses œuvres. Quelques exemplaires sont mis en vente. Je n’ai pas envie d’en éditer plus, car les éditions Lécureux doivent rester modestes. Je souhaite continuer à être le décideur de tout : de la création, à la fabrication, en passant par la livraison des albums chez le distributeur…

L'intégrale noir et blanc, actuellement publiée par Soleil.Pour l’anniversaire de votre personnage, les éditions Soleil éditent une très belle intégrale en noir & blanc…

AC : Oui. Ce sont des reprises d’histoires parues de Pif Gadget. Mourad Boudjelal Boudjellal voulait la publier depuis des années…

JFL : les premières histoires de Rahan ont été publiées en noir et blanc. La série a été colorisée plus tard. Je disposais des films des 1439 planches qui se retrouveront dans cette intégrale ! Une intégrale couleur a déjà été publiée et les premières aventures de Rahan sont donc aujourd’hui republiées en noir et blanc. Et la série se poursuit avec un dixième album, La Légende de la Grotte de Niaux, qui vient de paraître aux éditions Lécureux.

AC : Si nous avions eu un éditeur qui avait publié des albums dès le départ, nous serions sans doute au quatre-vingtième ! Nous aurions battu tous les records. Mais heureusement nos histoires ne sont publiées que dans les intégrales …

Qu’est-ce que cela vous fait de revoir votre travail en noir et blanc des années après ?

AC : Vous savez, j’étais heureux que mes histoires étaient publiées dans Pif. En ce temps là, on considérait la bande dessinée comme un art secondaire. De nombreux récits étaient d’ailleurs non-signés dans ce journal. Nous travaillions plus pour le public que pour avoir une reconnaissance artistique…

Une certaine presse ne vous boude-t-elle pas ? Rahan n’est-il pas considéré comme une BD trop populaire ?

AC : On nous a longtemps ignoré car nous travaillions pour Pif !

JFL : Ce n’était pourtant que des gamins d’une vingtaine d’années, animé par l’envie de raconter des histoires, que cela soit celle de Rahan ou d’autres. Ils travaillaient pour un fanzine qui s’est transformé en journal. Et on a collé à ces gamins une étiquette d’un parti politique ! On les boude en partie à cause de cela. Le succès des séries de Pif entraînaient des jalousies. [1]

Le Dernier des Mohegans T1
L’album, dessiné par Chéret, vient de paraître chez Bamboo.

Revenons à vos publications. Les éditions Lécureux publient également une intégrale en grand format reprenant deux albums par volume.

JFL : Nous avons des moyens plus modeste que Soleil. Notre tirage est limité à 1500 exemplaires. Le format d’édition se rapproche de la taille des planches d’André.

Une adaptation en dessins animés est actuellement diffusée sur Canal+Family. Pourriez-vous nous en parler ?

JFL : Les 26 épisodes de 26 minutes passeront plus tard sur France 3 et sur la RTBF. J’ai supervisé le projet en étant une sorte de conseiller artistique. Je tenais à ce que Xilam respecte la psychologie des personnages, et les valeurs de la série. Pour le reste, ils ont pris beaucoup de liberté. Leur Rahan a 18 ans et porte des vêtements. Pour des raisons techniques, c’était primordial qu’il soit vêtu. Il est accompagné d’un petit ours. Celui-ci est toujours dans les pattes de Rahan et est un ressort à gags. Ce petit côté comique n’est pas pour me déplaire car Rahan est une série d’aventure qui a pour cadre un univers très rude. Les personnes qui ont géré ce projet étaient heureusement fans de Rahan. Ils ont réussi à adapter la série pour que ce dessin animé corresponde aux enfants d’aujourd’hui…

AC : Je ne suis pas intervenu dans ce projet audiovisuel. La réalisation d’un dessin animé diffère fortement de la bande dessinée. Ce n’est pas la narration. J’aurais mis des battons dans les roues de Xilam si je m’y étais intéressé.

JFL : Le projet de film live autour de Rahan rebondit : il devrait être tourné dans les trois prochaines années.

Pourquoi avait-il capoté la première fois ? À cause de la grippe aviaire ?

JFL : Non. Le budget qui était relativement important n’était pas bouclé. Christophe Gans a été sollicité par des producteurs américains pour tourner Silent Hill. Entretemps, il y a eu une réorganisation au sein de Canal+ qui était un partenaire important pour le film, et de nouvelles personnes ont fait évoluer le projet dans le bon sens. Ils sont fans de Rahan et de Xilam !

André Chéret, pourquoi avoir adapté le Sacre de L’Homme en bande dessinée ?

AC : Tout simplement parce que je maîtrisais le sujet. Malaterre, qui était le producteur et le réalisateur du film, m’a confié des photographies des acteurs, des prises de vue de certains villages. Il m’a laissé carte blanche. Quand il a vu mes planches, il m’a dit que j’avais dessiné ce qu’il avait filmé. Il m’a complimenté pour ma vue cinématographique. Dans le dossier de presse, il confie : « Chéret a pris mon film pour mieux me le rendre ».

Quels sont les personnes qui vous ont le plus marqué professionnellement ?

AC : Hugo Pratt, Jean Giraud et Jean-Yves Mitton

Après vous, Rahan, c’est terminé ?

AC : Sûrement pas. Si Jean-François est encore là, et trouve un dessinateur capable de reprendre le flambeau. Pourquoi arrêterait-il ?

Voir un reportage de Jean-Luc Muller, filmé à l’occasion des quarante ans de Rahan :

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi : "Pluie d’albums et dessin animé pour les 40 ans de Rahan (mai 2009

Lien vers le site officiel de la série

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[1NDLR : Le mot « fanzine » utilisé par Jean-François Lécureux est galvaudé. En effet, Roger Lécureux a rejoint le journal Vaillant l’année de sa création, en 1945. Il travailla dans un premier temps au service abonnement, et devint bien vite l’un des scénaristes phare du journal. Vaillant est né sur les cendres du Jeune Patriote, le journal des jeunesses républicaines qui fut liés à certains militants communistes pendant la guerre. Patrick Gaumer dans le Larousse de la Bande Dessinée - 2004 souligne : « Vaillant se réfère à une culture populaire de gauche, et n’a jamais versé dans des excès idéologiques comme ont pu le faire – à contrario- les périodiques de la presse catholique ». Cela n’empêcha pas Vaillant d’avoir des liens très étroits avec le Parti Communiste Français. Le journal Vaillant est devenu Pif Gadget en 1969. Roger Lécureux en a été le rédacteur en chef de 1958 à 1963.

 
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