À Liège, le souffle romanesque du noir et du blanc de Comès

27 avril 2012 1 commentaire
  • Dans une rétrospective ébouriffante, le Musée des Beaux-Arts de Liège a décidé d'ouvrir ses cimaises dans un parcours cornaqué par Thierry Bellefroid : À l'ombre du Silence, qui retrace la carrière du dessinateur belge Didier Comès. L'occasion de découvrir ou de redécouvrir ce maître du noir & blanc.

Publié dans (A Suivre), Comès incarne avec Silence (1979) une tendance de la bande dessinée des années 1980 capable de déployer dans un somptueux noir et blanc digne de ses maîtres Milton Caniff, Hugo Pratt, Guido Crepax et Jacques Tardi, un roman graphique profond et sensible, teinté de fantastique.

Didier (Dieter Hermann) Comès est né en pleine guerre aux marches de la latinité, à quelques kilomètres de la frontière allemande, dans ces « cantons rédimés » devenus prussiens après le Congrès de Vienne en 1815, passés ensuite sous administration belge après la défaite allemande de 14-18, en 1919, au titre des dommages de guerre du Traité de Versailles, intégrés à la Belgique en 1925, puis à nouveau allemands pendant l’Occupation, pour être réintégrés au Plat Pays à partir de 1945. Cela donne un mélange incroyable de générations partagées entre les identités belges et allemandes, riche mais parfois ambigu.

À Liège, le souffle romanesque du noir et du blanc de Comès
Didier Comès
Photo de Catherine Henry - DR

Partagé entre deux cultures

Ainsi, si Didier s’appelle Dieter pour l’état civil, c’est parce qu’il est né en 1942 et que l’administration était allemande. Si le public le connaît sous son prénom francophone, sa famille ou ses amis d’enfance l’appellent encore par son prénom germanique. Son village natal, Sourbrodt, traduit cette ambivalence : le quartier de la gare est germanophone. Mais à un kilomètre de là seulement, dans le bourg, on parle le wallon.

Chez les Comès donc, on parle aussi bien le français que l’allemand ou le wallon. Le peu d’études que fait le jeune Dieter le seront en français, mais ses racines germaniques influencent profondément son travail car si sa culture est latine, les contes qu’on lui raconte dans son enfance viennent d’Outre-Rhin.
Pendant l’Occupation, son père est enrôlé de force dans l’armée allemande et envoyé sur le front de Russie. En 1945, tous ceux qui avaient porté l’uniforme allemand sont emprisonnés à la prison de Verviers. Les gens pauvres qui n’avaient pas les moyens de se payer un avocat y font un séjour plus ou moins long, c’est le cas du père de Comès qui y reste près d’un an. De retour au village, il y mène une vie normale, comme avant.

Extrait de Iris © Casterman / Comès

Une jeunesse d’apprenti

Pendant ce temps-là, sa mère, une Wallonne originaire de Malmédy, tient seul le bistrot familial. Elle a du mal : pendant l’Occupation, son utilisation occasionnelle du wallon est très mal perçu. À la Libération, ce sont les germanophones qui sont mal vus. Cela donne des situations terribles car presque tous ses amis d’enfance ont un membre de la famille qui n’est jamais revenu de Russie.

Dans le contexte de cette famille aux revenus modestes, les études du jeune Comès s’orientent évidemment vers l’apprentissage d’un métier. Dieter étudie l’électricité avant de travailler à 17 ans à Verviers dans une usine de machine-outils destinées à l’industrie textile. Il s’y forme au dessin industriel et il y reste dix ans.

Le jeune homme aime la bande dessinée qu’il découvre dans le quotidien régional La Meuse où il peut lire Johnny Hazard de Frank Robbins. À la maison, on lit Spirou et Tintin achetés au village, ou échangés avec des amis. Dans Spirou, il est attiré par la bande dessinée réaliste, Jijé en tête, ou encore le Caramel et Romulus de Sirius. Dans Tintin, c’est Jacobs qui a sa préférence, ou encore Jacques Laudy, orfèvre du légendaire, qui y signe Les 4 Fils Aymon ou Hassan & Kaddour.

Extrait de La Belette © Casterman / Comès

L’école de Verviers

Après la guerre, une base américaine de radars vient s’installer à Botrange. Le bistrot familial est le rendez-vous des GI’s qui y laissent des comic books et des suppléments du dimanche de quotidiens. Le jeune Dieter y découvre les Peanuts et l’incroyable diversité de la bande dessinée américaine, alors même qu’il ne connaît pas l’anglais.

Puis il s’aperçoit qu’un certain nombre d’auteurs vivent dans sa région : Hausman, auteur de Saki & Zunie, Macherot, le créateur de Chlorophylle, Paul Deliège, l’auteur de Bobo, Charles Degotte, celui du Flagada. Une « école de Verviers », en quelque sorte. Il va leur montrer ses dessins. Degotte tente de l’introduire chez Spirou. Sans succès.

Ayant raté un examen de dessin industriel, Comès avait été contraint de refaire une année, presque pour rien. Il s’inscrit aux cours du soir à l’Académie de Verviers. Là, il rencontre un professeur qui dessinait des décors pour Mittéï et grâce à lui, il s’initie aux techniques de la bande dessinée.

Les premières bandes dessinées

Dans la foulée, en 1969, poussé par René Hausman, il publie des gags humoristiques dans Le Soir du groupe Rossel qui développe à ce moment-là un secteur éditorial où figurent des bandes dessinées. Mais depuis quelques temps, il a découvert dans Pilote, les récits de science-fiction de Valérian de Mézières et Christin et le Lone Sloane de Philippe Druillet. Rossel lui commande précisément une histoire de SF de ce genre « avec un peu d’érotisme ». Ce sera Ergün l’errant : Le Dieu vivant (1973) qui paraît précisément dans le Pilote belge dont Rossel assure la publication. Ça lui permet d’aller voir le reste de la rédaction à Paris, au moment des réunions sur les pages d’actualité : Il y rencontre Goscinny, Gotlib, Reiser, Brétécher, Fred…

Henri Desclez, l’artisan du Pilote belge, passe chez Tintin et lui commande L’Ombre du corbeau (1975), au moment où l’hebdomadaire des 7 à 77 ans publie également Corto Maltese et Hugo Pratt. L’un comme l’autre sont démolis au référendum des lecteurs que fait l’hebdomadaire. Ca les rapproche. Il est vrai que le dessin de Comès est d’une âpreté qui évoque les gravures d’Albrecht Dürer. Ses sujets aussi, depuis Ergün, tournent autour du thème de la mort. Ce n’est pas exactement ce qu’attendent les lecteurs de Ric Hochet. Son scénariste André-Paul Duchâteau reprend précisément la rédaction en chef à ce moment-là.

Extrait de La Maison où rêvent les arbres © Casterman / Comès

L’aventure (À Suivre)

Les deux hommes ne s’accordent pas et Comès se retrouve au chômage. Il fait le barman quelques temps lorsqu’il reçoit un coup de fil de Didier Platteau, le patron de Casterman, qui est en train de lancer (À Suivre) . Réunissant une équipe d’auteurs prestigieux : Pratt, Tardi, Forest , Auclair,… Il est attaché à ce que des auteurs belges rejoignent l’équipe, réalisent des récits « adultes », en clair : une BD d’auteur. Il a vu Ergün l’errant ainsi que L’Ombre du Corbeau et lui demande de proposer un projet. Pour la première fois, Comès reçoit une carte blanche, sans limitation de nombres de pages. L’album est en création pendant deux ans : C’est Silence (1980).

Il bâtit son scénario avec ce qu’il connaît le mieux : La campagne, ses superstitions, la sorcellerie… Il y met ses rencontres, la mémoire de ses proches, son effroi de la mort… Des ambiances rurales à la Vincenot, exacerbées par le fait extraordinaire que son personnage principal est un muet un peu simplet.

Son dessin, retenant la leçon de Frank Robbins en ce qui concerne le noir et blanc, s’inspire de la tache d’Hugo Pratt auquel il emprunte également une narration qui respire, qui prend son temps, capable de capter des instants poétiques voire abstraits qu’on ne croyait réservés qu’à la musique ou à la littérature.

Quand l’album sort, c’est non seulement un succès critique, mais surtout un succès de librairie qui conforte la démarche de Casterman et d’ (À Suivre). A Lucca, invité par son ami Pratt, il reçoit le Prix de la meilleure bande dessinée étrangère, ainsi que le prix du meilleur album à Angoulême (1981). L’album est traduit dans de nombreuses langues.

L’Ombre du Corbeau reparaît chez casterman

Fidèle

Quand paraît La Belette (1983) le succès se prolonge mais Comès ne se voit pas raconter indéfiniment des histoires de sorcellerie. Il prend sa part de risque et aligne des albums originaux et personnels : Eva (1985), L’arbre-cœur (1988) ou La Maison où rêvent les arbres (1995)… Mais le temps de gestation entre chaque album s’allonge et entre-temps, (À Suivre) s’arrête, à bout de souffle.

En dépit des ennuis de Casterman (l’éditeur, au bord de la faillite avait été racheté fin 1999 par Flammarion), Comès lui reste fidèle, en souvenir d’ (À Suivre), et en raison de la proximité dans le catalogue d’auteurs comme Tardi, Pratt ou Schuiten, compagnons de route dans cette grande aventure. Il publie encore Les Larmes du Tigre (2000) et Dix de Der (2006).

L’Ombre du Corbeau reparaît chez Casterman ces jours-ci, 37 ans après sa première publication au Lombard.

La grande exposition de Liège lui rend une pleine justice. Les dessinateurs Frank Pé et Claude Renard sont associés à cet hommage.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Du 11 mai au 16 septembre 2012
Vernissage le 10 mai à 18h
Musée des Beaux-Arts de Liège
Ilot Saint-Georges, Féronstrée, 86 - 4000 LIEGE
Tél. : 04 221 89 11 (we) et 04 221 92 31
Le site de l’événement

 
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1 Message :
  • Enfin une juste reconnaissance, quoiqu’un peu tardive. J’ai aimé les bd de Comès dès ses débuts grâce à mes parents qui achetaient tous ses albums, à commencer par "Ergün l’errant", dont l’atmosphère d’ésotéric-fiction m’avait agréablement surpris. J’ai été impressionné par le dessin ciselé de "l’ombre du corbeau" et son ambiance morbide. Quant à "Silence" et "la Belette", ce fut un véritable choc ! Ces bd resteront car elles sont inégalées à ce jour. Merci Didier Comès !

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