A la découverte d’un manga début de siècle : "The Four Immigrants" d’Henry Yoshitaka Kiyama

30 novembre 2005 1
  • Précurseur en Occident, brillant vulgarisateur des mangas aux États-Unis grâce à son livre {"Manga ! Manga ! The World of Japanese Comics"} (1983), interprète, traducteur et adaptateur, journaliste et essayiste, Frederik L. Schodt avait extirpé de l'oubli une pièce unique, sans équivalent, une œuvre à part entière : {The Four Immigrants Manga, A Japanese Experience in San Francisco (1904 - 1924)} de Henry (Yoshitaka) Kiyama. A quand l'édition française?

Cet album est non seulement un témoignage d’une valeur incontestable sur un aspect de l’histoire japonaise plutôt méconnu, mais c’est aussi un manga en avance sur son temps.

1904, Baie de San Francisco, quatre amis venus d’un Japon qui s’ouvre encore sur le monde débarquent en quête de ce que tout émigrant recherche : le changement, la nouveauté, des occasions, l’envie d’apprendre. Parmi eux il y a le jeune Yoshitaka Kiyama, 19 ans, venu perfectionner son art du dessin et de la peinture. Ce qui les attend à la veille de la première grande conflagration militaire du 20ème siècle, et au-delà, c’est le quotidien de la vie d’immigré japonais, la barrière de la langue, un statut social au plus bas de l’échelle, mais aussi un monde à découvrir. Ce n’est qu’en 1924 que Kiyama rentrera au Japon, après vingt années passées à San Francisco. En guise de carte postale, l’artiste retirera de cette longue expérience la matière pour un projet graphique inédit des deux côtés de l’océan : l’histoire de son expérience en bande dessinée. Inédit de part sa situation entre deux cultures, mais aussi parce que comme le souligne Frederik L. Schodt dans ses notes et commentaires à cette édition américaine, au moment de sa publication à compte d’auteur en 1931, le manga de Kiyama innove avec plusieurs décennies d’avance aussi bien sur les plans thématiques que d’un point de vue éditorial.

A la découverte d'un manga début de siècle : "The Four Immigrants" d'Henry Yoshitaka Kiyama À une époque où la production américaine comme japonaise (et plus généralement mondiale) en est à ses débuts, alors que la forme dominante est celle du comic strip humoristique ou d’aventure à parution feuilletonesque, The Four Immigrants Manga est lui édité en volume relié, comme un tout, précédant ainsi l’album franco-belge, le graphic novel américain ou le tankobon japonais d’une guerre et de nombreuses années. Mais c’est également dans les thèmes abordés que Kiyama se distingue comme précurseur, car en proposant une bande dessinée en grande partie autobiographique, centrée sur son expérience et ses observations, The Four Immigrants Manga parle aussi de conditions sociales, de racisme, de politique, de parcours de vies, le tout étroitement inséré dans une réalité historique tantôt toile de fond, tantôt substance narrative. La guerre russo-japonaise, le grand tremblement de terre de San Francisco, la Première Guerre mondiale, la crise économique, les différences de régimes (démocratie et empire), les vagues d’immigration, la prohibition, les lois anti-immigrés, les grandes expositions, etc. Autant d’éléments, en plus du suivi des parcours de personnages sur une période donnée, qui confèrent à l’œuvre de Kiyama une modernité évidente.

Empruntant graphiquement au style occidental dominant de son époque, et présenté sous la forme d’une collection de strips organisés chronologiquement, The Four Immigrants Manga joue la carte d’un humour léger, un ton qu’on pourrait souvent qualifier d’ironique, mais aussi de noir au regard de la réalité décrite, traversé parfois de notes d’espoir. Au-delà du style visuel, les histoires de Kiyama dégagent ainsi une forte impression de lucidité et de véracité, sans tomber dans le misérabilisme ou l’apitoiement.

Parmi les éminents personnages dont les citations accompagnent cette édition en langue anglaise, Will Eisner, commentant le manga de Kiyama, déclare notamment : « The Four Immigrants Manga est un splendide et authentique exemple de la littérature immigrée de l’époque. Plus franc et honnête que tous ses contemporains, c’est un classique qui démontre le rôle réellement littéraire des bandes dessinées pour refléter la vie ordinaire. C’est amusant à lire. Il a sa place dans toutes les bibliothèques. »

Voir en ligne : Voir le site de Frederik L. Schodt pour plus de détails

(par Anton Guzman)

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The Four Immigrant Manga a été publié aux Etats-Unis en 1998 par Stone Bridge Press et n’est actuellement disponible qu’en langue anglaise.

 
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