Abouet et Pahé, talents d’Afrique

29 novembre 2008 3 commentaires
  • Les auteurs africains prennent petit à petit leur place dans le concert de la bande dessinée mondiale. Deux d’entre eux, l’Ivoirienne Marguerite Abouet et le Gabonais Pahé commencent à recevoir une vraie reconnaissance auprès du public. Ils ont en commun une faconde exceptionnelle et un regard enjoué sur nos sociétés occidentales.
Abouet et Pahé, talents d'Afrique
Marguerite Abouet en janvier 2006
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Avec la parution de son quatrième volume, Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, collection Bayou), distingué dès 2006 par le Prix du premier album à Angoulême [1], apparaît de plus en plus comme une évidence, une grande œuvre chorale qui fait découvrir l’essence africaine avec complexité et intelligence, mais surtout avec une vitalité sans égale qui recombine la tradition avec les codes importés du monde occidental.

Aya de Yopougon T4
Gallimard, Coll. Bayou

Chez Abouet, la chronique sociale est précise, documentée, imprégnée de comédie (on pense à Albert Cohen ou à Pagnol), écrite dans une langue telle qu’on la parle en Afrique et qui surprend par son invention, sa couleur et son authenticité. Ce grand succès de librairie (déjà 140.000 exemplaires vendus) qui doit également au dessin discret mais en même temps très habile du Parisien Clément Oubrerie, devrait se confirmer avec ce quatrième tome qui met en scène Innocent, « coiffeur pour dames stylées », venu à Paris pour y faire carrière. Il ne tardera pas à découvrir que la vie à Paname est « dure comme un caillou ». Les aller-retour entre l’Europe et l’Afrique renforcent encore davantage l’effet de décalage de ce récit passionnant truffé de rebondissements et de scènes cocasses.

Marguerite Abouet et Clément Oubrerie recevant leur prix en 2006.
De g. à dr. Benoit Mouchard, Jean-Marc Thévenet, Marguerite Abouet, Clément Oubrerie et Lewis Trondheim. Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

La saga du quartier de Youpougon ne devrait pas s’arrêter là puisqu’un dessin animé devrait en être tiré dont le script a été présenté au dernier Festival de Cannes et dont le producteur n’est autre qu’Autochenille productions, la maison de prod de Joann Sfar et de… Clément Oubrerie.

Aya de Yopougon T4 : Innocent, "garçon stylé" fringué comme Michaël Jackson, decouvre Paris
par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie ’Gallimard, coll. Bayou).

Le « Pétillon gabonais »

Pahé
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Autre success story, celle du dessinateur gabonais Pahé dont La vie de Pahé (2 volumes) et la série Dipoula (avec Sti au scénario) sont parus chez l’éditeur suisse Paquet. Né à Bitam dans le nord du Gabon, Pahé, de son vrai nom Patrick Essono Nkouna, est d’abord un dessinateur qui se taille une réputation de caricaturiste dans son pays en animant des journaux satiriques comme La Griffe, Le Moustik ou La Cigale. De passage au Festival de la Caricature de Yaoundé au Cameroun, l’éditeur Pierre Paquet tombe sur ses dessins et demande à le voir. Mais il est au Gabon. Léontine Baneni, l’organisatrice du festival, lui demande de revenir… l’année suivante. Notre éditeur s’exécute et rencontre enfin Pahé qui lui propose les aventures de Dipoula un enfant albinos rejeté aussi bien par les noirs que par les blancs. Paquet juge le scénario un peu trop orienté vers le public gabonais et suggère de lui apporter le coup de main d’un scénariste. Diego Aranega, Jamel Debouzze et Omar (si, si !) sont pressentis, mais l’affaire ne se noue pas. C’est finalement Sti (Les Rabbit) qui s’y colle.

La vie de pahé T2
Ed. Paquet

Entre-temps, Pierre Paquet prend le temps de découvrir l’incroyable vie de son dessinateur. Il lui suggère d’en faire une BD. C’est La Vie de Pahé, «  un mec qui a trop de chance  » (trois albums, dont le dernier évoquant « la vie de Pahé avec les gonzesses » devrait sortir l’année prochaine). L’album tire l’œil de la productrice Anne Evrard de Galaxy 7 qui en acquiert les droits au Forum international Cinéma & Littérature de Monaco. Cela deviendra un dessin animé de 78 épisodes de 7 minutes sur France 3 à partir du second trimestre 2009, La vie de Pahé devenant Le Monde de Pahé car le récit original était destiné aux ados et aux adultes, tandis que sa version télévisée est destinée aux petits. Pahé ne naît plus à Bitam, mais en France. En revanche, les scénaristes de la production ont passé un peu de temps au Gabon pour s’imprégner de la réalité africaine. Authenticité oblige.

Cette semaine, Pahé était au prix RTL. Je le présente à René Pétillon le dessinateur vedette du Canard enchaîné que Pahé idolâtre, en lui disant : « C’est le Pétillon gabonais ! ». Rires. Florence Cestac est à côté d’eux qui trouve d’entrée ses « gros nez » sympathiques. Je prends la photo. Pahé est aux anges et promet de la mettre sur son blog. Le dessinateur n’a pas fini de faire entendre parler de lui. La Caisse d’Épargne l’a sélectionné pour le « Gang des talents » par l’entremise d’un jury de personnalités (dont Marguerite Abouet) présidé par Luc Besson. Cela se concrétisera par une mise en avant de l’auteur gabonais pendant toute l’année. « trop chanceux », le Pahé.

Pahé et René Pétillon au Prix RTL
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)
La Vie de Pahé T2
Ed. Paquet

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le blog de Pahé

Le blog de Clément Oubrerie (et de Marguerite Abouet)

En médaillon : Dessin de Pahé (C) Paquet

[1Il n’y avait pas encore les absurdes et arbitraires « Essentiels ».

 
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3 Messages :
  • Votre article donne une forte envie d’en savoir plus sur les livres présentés, d’autant plus que les pages témoignent d’une grande vitalité et d’un bon sens de l’humour. Je ne savais pas qu’il existait une BD africaine si proche de la notre, il convient actuellement (dans notre société bien morose, ma foi !) d’en encourager les auteurs, qui témoignent d’enthousiasme, de bonhomie et de gaieté, de façon communicative. Cela change quand même (en bien !!) des histoires tristes et graves à la mode actuellement. L’idée d’un Africain qui arrive à Paris, déguisé en Michael Jackson est tout simplement excellente, et le trait de Pahé me rappelle celui de l’excellent Lefred-Thouron : le thême évoque celui des Pauvre Lampil des excellents Cauvin et Lambil, mais je suis sûr qu’on aura droit là à un témoignage un peu plus décalé. Cordialement

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  • Abouet et Pahé, talents d’Afrique
    2 décembre 2008 09:56, par pahé

    Merci pour votre article sur la vie de Moi et celle de Aya.
    Cordialement.
    Pahé

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    • Répondu par Baloo - Eric Poelaert le 2 décembre 2008 à  16:35 :

      ayant vécu à Abidjan quand j’étais ado, de 76 à 78, j’ai été frappé en achetant le premier tome : c’était plus qu’une madeleine de Proust. Bien qu’européen, je me suis complètement "retrouvé" dans cette histoire. Je dis ça parce que malheureusement, blancs et noirs mais aussi libanais ou asiatiques, chacun vivait de son côté tout en se cotoyant. J’ai les 4 tomes d’Aya, j’espère qu’il y en aura plein d’autres ! Marguerite Abouet raconte super bien et chapeau à Clément Oubrerie, on dirait que lui aussi a vécu là-bas ! Eric Poelaert - "Baloo"

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