Affaire « Tintin au Congo » : Frédéric Mitterrand appelle à « ne pas banaliser la censure »

24 décembre 2009 7 commentaires
  • Alors que sur France 3, Michel Piccoli crie « À bas Tintin ! » et parle à propos de « Tintin au Congo » d’ « œuvre d’art malhonnête », le Ministère français de la culture appelle à « ne pas banaliser la censure ».

Régulièrement entretenue dans les médias, l’affaire « Tintin au Congo » continue d’enflammer les esprits. Dans une émission assez opportuniste de Frédéric Taddéi sur France 3, le 15 décembre dernier, l’album d’Hergé a eu droit à un sévère réquisitoire de Michel Piccoli qui qualifie l’œuvre et son auteur de « malhonnêtes ». « On ne va pas pleurer sur Tintin !  » dit-il, péremptoire, appellant à son interdiction. De son côté, le sociologue Edgar Morin contextualise l’œuvre dans une époque «  imbibée de racisme », appelant à une prise de conscience politique. L’économiste Michel Godet s’insurge : «  Il faudrait alors supprimer tous ces westerns où les Indiens se font tirer comme des bisons ! ». Le débat restera sur cette passe d’armes pour se terminer dans un éclat de rire.


Zemmour défend Tintin au Congo par zaxx

De son côté, le ministre français de la culture et de la communication, Frédéric Mitterrand a pris position en faveur de Tintin. Le même jour, le député UMP (droite présidentielle) Christian Vanneste a interrogé le ministre de la culture et de la communication sur « la demande de censure de l’ouvrage Tintin au Congo par certaines associations communautaristes ou d’extrême-gauche ». Il aimerait connaître l’avis du Gouvernement sur ce sujet. [1].

La réponse du ministre est sans ambages : «  Les contestations qui visent actuellement Tintin au Congo s’inscrivent dans le prolongement d’une polémique qui ressurgit à intervalles réguliers. Les demandes d’interdiction de l’album d’Hergé, ou d’insertion d’une mise en garde des lecteurs, font ainsi suite à une action en justice intentée en Belgique et aux décisions prises par des bibliothèques et une chaîne de librairies étrangères, de confiner l’ouvrage dans des sections réservées aux adultes. La version de l’album concernée par ces mesures est celle qu’Hergé a publiée en 1931. L’auteur a entrepris de la remanier en 1946, conscient d’avoir été marqué par les représentations coloniales qui caractérisaient son époque et son milieu. Pour autant, l’album d’Hergé ne révèle ni virulence idéologique ni caractère haineux. Les limites consenties par le cadre législatif français au principe de liberté d’expression sont définies de manière stricte et ne sauraient justifier une systématisation des demandes d’interdiction. Une telle évolution serait contraire tant à l’esprit qu’à la lettre de la loi du 13 juillet 1990 tendant à réprimer les actes racistes, antisémites ou xénophobes. Le cas spécifique des publications à destination de la jeunesse, réglementé par la loi de 1949 qui confère des compétences en la matière à l’autorité administrative, n’autorise pas davantage à banaliser la censure. L’application de ces dispositions appelle une extrême vigilance et un discernement particulier, afin de parvenir à combiner en toute rigueur la préservation de la liberté de création, les sanctions aux atteintes à la dignité humaine et le respect de la pluralité des identités. »

Il n’y a plus qu’à espérer que le procès belge se conclue rapidement afin de clore cette affaire qui empoisonne les esprits.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : M. Frédéric Mitterrand. Photo : DR

[1Les questions et réponses de l’Assemblée nationale sont consultables en ligne.

 
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7 Messages :
  • Ces pisse-froids qui se servent d’une polémique idiote à propos d’un album réalisé dans un contexte différent du notre et particulier commencent sérieusement à me taper sur le système.

    Ce Piccoli, qui à mon avis se sert plus de cette polémique pour se faire de la pub qu’autre chose, devrait plus regarder sa carrière finissante et se demander en quoi ses films ont contribué à mettre le cinéma français français dans l’ornière ou il git depuis que la "nouvelle vague" s’est muée en marais immobile. Il ferait sans doute moins le fier.

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    • Répondu par xav kord le 25 décembre 2009 à  08:09 :

      Je ne comprends pas très bien cette attaque gratuite et déplacée à l’endroit de M. Piccoli, qui se contente de répondre à la question qu’on lui pose.
      Il n’aime ni Tintin, ni Hergé, et alors ?
      Il considère "Tintin au Congo" comme une œuvre raciste, malhonnête : il n’est pas le seul, c’est même pour ça qu’il y a débat, y compris devant la justice belge...

      Je ne vois vraiment pas le rapport avec le cinéma français, la nouvelle vague et Michel Piccoli (qui, à 84 ans, doit avoir d’autres stratégies que de s’exprimer sur "Tintin au Congo" pour subsister, soit dit en passant...) ; cet amalgame me paraît pour le moins surprenant.

      Peut-être mmarvinbear a-t-il des compte à régler avec le cinéma français, ou la nouvelle vague, ou Michel Piccoli ?
      Ou peut-être mmarvinbear estime-t-il que pour avoir le droit de s’exprimer sur un sujet, on doit en premier lieu être avoir sa carte d’expert en tintinologie ainsi qu’une agrégation d’histoire ?

      Je tiens à préciser que, pour ma part, je fais partie des gens qui trouvent un peu exagérée cette polémique autour de cet album, et qui d’une façon générale se défient grandement de la mère Anastasie. De là à remettre en question la carrière d’un homme au prétexte que je ne suis pas de son avis...

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      • Répondu par mmarvinbear le 25 décembre 2009 à  11:40 :

        "Tintin au Congo" n’est ni raciste ni malhonnête. C’est une histoire réalisée en 1931 par un auteur qui n’a jamais mis les pieds en Afrique, et qui donc ne connaissait ni la réalité des choses, ni, sur le moment, la portée de la vision naïve, paternaliste et chrétienne qu’il portait sur ce sujet, comme d’ailleurs toute la bonne société occidentale dont vous et moi aurions sans doute fait partie si nous avions vécu à ce moment là. Se rendant compte de cela, l’album fut modifié en 1946 mais uniquement sur des points de détail (le cours d’histoire devenant un cours de maths par exemple), le scénario, la mise en page, les personnages ne subissant aucune modification ou presque.

        L’album est très connu en Afrique. Et personne ne s’y émeut
        d’une quelconque façon, prenant la chose pour ce qu’elle est : une vision passéiste de l’ Afrique, ridiculisant plus l’auteur et l’européen colonisateur par sa vision des choses que la population locale. Seul le gugus belge qui a porté plainte s’en est offusqué. Pourtant, je me demande pourquoi il a attendu une trentaine d’années avant de se rendre dans un tribunal, l’album étant connu universellement depuis bien avant sa naissance : n’est-ce pas une indications quand à une volonté de réaliser un coup médiatique pour pallier une vie vide de contenu ?

        Quand à Piccoli, je ne garde pas un souvenir impérissable de ses apparitions cinématographiques.

        Je ne lui en veut pas d’exprimer une opinion, mais je lui reproche de ne pas faire preuve de discernement dans cette affaire. L’album n’est pas raciste, il ne contient aucun passage promouvant une quelconque discrimination. Par contre, il ne me semble pas s’offusquer des déclarations véritablement racistes de grands pontes politiques actuels qui ne sont pas du FN. N’oublions pas que dans l’extrait proposé, il est là pour vendre son film : un coup d’éclat médiatique est toujours le bienvenu pour faire parler de soi.

        Pour parler d’un sujet, je n’exige nul diplôme ou compétence précise autre qu’un minimum d’honnêteté intellectuelle, ce dont manifestement Picolli est dépourvu sur cette émission.

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        • Répondu par xav kord le 26 décembre 2009 à  08:45 :

          Je connais et comprends tout à fait ce point de vue sur le contexte d’élaboration, puis de refonte de "Tintin au Congo" et sur l’évolution de la pensée de son auteur.

          Il n’empêche que je persiste et me défie grandement de tous les jugements de valeur hâtifs et très personnels, que ce soit sur l’importance ou la qualité de la carrière d’un comédien (au fait, est-ce bien le lieu ?) ou sur les motivations d’un plaignant (qui n’est pas belge, me semble-t-il ; je n’ai pas vérifié, cela est très secondaire) ; certes, Monsieur Piccoli dégaine lui aussi un avis à l’emporte-pièce plus vite que son ombre.

          On peut cependant lui accorder les circonstances atténuantes de l’oral et de l’immédiateté de sa réponse. Ne croyez-vous pas que ses propos auraient été plus mesurés, plus argumentés s’il avait posté ici-même (à supposer que ce débat l’intéresse grandement, ce dont il est largement permis de douter...) ?

          Une dernière remarque : tout le monde s’accorde à dire que le problème de cet album est qu’il est aujourd’hui dé-contextualisé, et qu’il renvoie à une réalité et à des représentations qui n’existent plus (d’où, au passage, le "temps de latence" de l’organisation de son opposition) ; il est fort probable que Monsieur Piccoli, au vu de son âge, ait lu cet album "en contexte", tout comme il est fort probable qu’il n’ait pas adhéré à ces représentations-là dès le départ : peut-être bien que votre assertion ("[...]comme d’ailleurs toute la bonne société occidentale dont vous et moi aurions sans doute fait partie si nous avions vécu à ce moment là[..]) est elle aussi un peu rapide : je crois bien qu’à l’époque déjà, tout le monde ne partageait pas cette vision du monde. Je crois bien aussi que Monsieur Piccoli n’éprouve qu’un enthousiasme assez mesuré face à toutes les manifestations de racisme ou d’impérialisme quelles qu’elles soient, et qu’il s’interdit assez rarement de préciser le fond de sa pensée, contrairement à ce que vous affirmez encore une fois un peu trop vite.

          Mais c’est vrai qu’apparemment, Monsieur Piccoli ne fait pas partie de la bonne société occidentale, selon certains critères...

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  • Taddéi anime une émission remarquable, il est le seul présentateur de la télé française à donner la parole aux représentants de toutes les opinions (y compris les anti-politiquement correct censurés partout ailleurs) et à ne pas interrompre systématiquement ses invités. Je ne comprends vraiment pas en quoi son débat sur l’affaire "Tintin au Congo" serait "assez opportuniste". Ce sujet lui serait-il interdit, serait-il réservé exclusivement à actuabd ?
    Et puis nous aurons découvert à l’occasion que les sourcils et les rouflaquettes de Piccoli étaient encore vivants !... Même si on se passait finalement très bien d’eux.

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    • Répondu par alain de kuyssche le 27 décembre 2009 à  12:04 :

      Il est très dommage que Frédéric Taddéi n’ait pas cru bon d’inviter un représentant de Moulinsart pour parfaire l’information des téléspectateurs, qui n’ont eu droit qu’aux déclarations à l’emporte-pièce, habituelles à Michel Piccoli. Et il est tout aussi dommage que Frédéric Taddéi n’ait pas cru bon de citer le passage du Journal Officiel, contenant l’avis du Ministre de la Culture, alors que ce texte avait été publié avant l’enregistrement de son émission. Il est enfin regrettable que Frédéric Taddéi, dont une assistante avait demandé de pouvoir utiliser un passage du documentaire " Moi-Tintin" (autorisation accordée par Moulinsart !) l’ait remplacé par des images extraites de l’album, version couleur de 1946. Cela dit, il s’agit, en effet, d’une émission remarquable. Et si polémiques il y a, elles sont toujours signifiantes et constructives.

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      • Répondu par Xavier Mouton-Dubosc le 31 décembre 2009 à  15:10 :

        « Si polémiques il y a »... le fait d’y répondre prouve que nous sommes en Démocratie, ce qui est une très bonne chose. On est en plein dans un débat concernant la place d’une œuvre culturelle en dehors de son contexte politique.

        Taddéi (qui d’ailleurs chroniquait des BD sur Nova puis sur Canal+, donc il est un peu averti du sujet) présente une excellente émission digne du service public où il est à peu près libre de faire ce qu’il veut. S’il voulait tant que ça être opportuniste, et faire absolument de l’audience (laquelle reste confidentielle), je pense qu’il s’y prendrait autrement.

        Il s’inscrit à l’opposé des animateurs de débats jetant de l’huile sur le feu, et coupant la parole car le “débat” doit pas dépasser 4’30" en décomptant les secondes avant la fin. 

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