Agata, épopée romantique au milieu des gangsters

16 mars 2019 0 commentaire
  • Au scénario, au dessin et à la couleur directe, Olivier Berlion entame avec beaucoup de brio une nouvelle saga traitant de l'irrémédiable ascension de Lucky Luciano, ce dernier étant confronté à la troublante fragilité d'une jeune femme dénommée Agata.

États-Unis, 1931 : période d’immigration massive, de grand banditisme et de profondes transformations économiques et sociales, l’Amérique de la grande dépression est à un moment intense de son Histoire. Et c’est là qu’arrive à Ellis Island une jeune polonaise de 19 ans, Agata.

En fuite après avoir avortée clandestinement, Agata n’avait d’autres choix que d’immigrer aux États-Unis et trouve refuge chez son oncle américain, au cœur du quartier polonais à Chicago. Prête à démarrer une nouvelle vie tranquille, tout bascule alors que les principales bandes rivales de la côte Est s’affrontent dans une guerre de territoire sans merci. Prise malgré elle dans cette flambée de violence, son chemin croise celui de Lucky Luciano, alors le chef de la mafia italienne et le gangster le plus puissant du pays depuis l’arrestation d’Al Capone !

Agata, épopée romantique au milieu des gangsters

Le milieu mafieux de la Prohibition et des années qui ont suivi ont déjà largement été traités en littérature, au cinéma, dans les séries et les bandes dessinés. Agata bénéficie pourtant d’un parfum particulier. Tout d’abord dans sa mise-en-scène et sa réalisation, car Olivier Berlion (après plusieurs essais) a choisi une mise-en-page très aérée qui donne du souffle et de l’ampleur à son adaptation. Puis grâce à l’opposition marquée entre l’irrésistible et meurtrière ascension de Lucky Luciano et la timide arrivée de cette migrante polonaise. Enfin, grâce à la sensibilité de sa couleur directe qui pousse le lecteur à mieux scruter les sentiments des personnages derrière l’implacable et omniprésente violence qui règne à l’époque.

Olivier Berlion
Photo : Charles-Louis Detournay.

"J’ai écrit Agata il y a quelques années, nous a expliqué son auteur Olivier Berlion, Tout d’abord pour un autre dessinateur, finalement accaparé par d’autres projets, et j’ai alors décidé de le réaliser moi-même car je m’étais fait prendre par l’histoire. Comme j’avais d’autres albums en chantier, il m’a fallu patienter avant de m’y atteler, ce qui m’a permis de beaucoup réfléchir sur la mise-en-scène : je voulais effectivement retrouver la poésie que j’avais dans "Lie-de-vin". Comme Agata est une histoire de gangster, on pourrait s’étonner que je désire y glisser de la poésie, mais à mes yeux, ce récit est un polar romantique. J’ai donc dû travailler pour supprimer tous les tics que j’avais acquis sur mes précédentes histoires sombres ("la Commedia des Ratés, L’Art du Crime, Le Juge - la République Assassinée", etc.). J’ai également décidé d’agrandir le format des cases, ce qui a fait exploser la pagination de 56 pages initialement prévu, afin d’influer sur le rythme de lecture. Une petite case muette est rapidement laissée de côté par le lecteur, et je voulais par exemple réaliser de grandes cases de plus d’une demi-page pour représenter la majesté de New-York, tel un empire à prendre."

"Enfin, j’ ai dû également abandonner mon trait pour faire revenir la couleur, continue l’auteur. Et je voulais une couleur qui soit narrative, sinon autant la laisser à l’ordinateur. Ce travail d’adaptation ne s’est pas fait d’une traite, comme on peut le voir dans le cahier graphique en fin d’album. J’ai commencé par dessiner vingt-trois planches avant de me rendre compte que mes noirs étaient omniprésents et trop lourd pour l’ambiance que je voulais instaurer. J’ai donc dû recommencer depuis le début : cinq mois de travail mis à la poubelle..."

La pleine page évoquée par Olivier Berlion.

Avec Agata, Olivier Berlion a donc trouvé le ton adéquat pour raconter son histoire de l’Amérique, à l’image du film Cotton club de Coppola, comme il le dit lui-même. L’auteur a pourtant opté pour une prise de risque en mettant en avant l’héroïne et son nom sur la couverture, avant de débuter directement par une scène mafieuse. Un risque auquel il a longuement réfléchi, comme il nous l’a expliqué :

"Je voulais que le lecteur comprenne qu’on suivait en réalité deux histoires dans cet album : celle d’Agata bien entendu, mais également celle des gangsters. Avec cette introduction mafieuse, j’ai utilisé cette grande pleine page avec la Statue de Liberté qui représente presque une seconde couverture, une façon d’indiquer que la seconde histoire débute. Puis j’ai surtout voulu rester très lisible, ce qui n’est pas toujours facile avec ces histoires complexes de mafieux, plein de personnages qui possèdent tous des noms assez ressemblants. Je ne voulais donc pas trahir la réalité des faits, tout en restant compréhensible."

En ouvrant un récit traitant de la Mafia, on pourrait s’attendre à des règlements de compte à tout-va, une violence exacerbée... Sans la camoufler entièrement, Olivier Berlion a pourtant choisi de la faire sourdre par le truchement des dialogues, dans les oppositions entre les personnages. La tension est donc présente, comme elle pouvait l’être à l’époque, dans tous les moments de la vie sans qu’il soit nécessaire de voir briller une lame ou de faire éclater le tonnerre d’une détonation. Et au milieu de tout cela s’installe une romance vécue par une héroïne presque éthérée, si opposée à ce milieu qu’on se demande en permanence comment elle pourrait s’enticher, puis se prendre de passion pour Lucky Luciano.

"Mon héroïne sert également à ce que les faits historiques soient amusants à suivre, nous a expliqué l’auteur. "En réalité, dans Agata, j’essaye d’opposer le solaire au sombre. Puis, je vais mélanger tout cela à partir du tome deux. Le point de départ de la série réside justement dans la pensée de Luciano, qui disait qu’il avait réussi dans les affaires car il n’était jamais tombé amoureux. Mais comme il s’est fait arrêté pour proxénétisme en 1936 et condamné à 30 ans de prison, je me suis dit qu’il avait dû déroger à sa propre règle. J’ai donc tenté d’imaginer ce coup de foudre de son côté. Quant à savoir si Agata partagera cet amour, je vais laisser au lecteur le soin de le découvrir par lui-même..."

Dans le chef d’Agata, Berlion raconte également l’histoire d’une jeune personne qui veut aller au bout de sa passion (ici, la musique) sans céder aux tentations qui se présentent à elle. Certainement une transposition des pensées personnelles d’Olivier Berlion, à qui il semblait que le monde entier s’était ligué contre lui pour qu’il ne fasse pas de bande dessinée : "Mes parents s’opposaient à cette vocation, ainsi que les professeurs. Puis, je perdais tous les concours... Une fois, à seize ans, j’ai participé à un énième concours, et nous n’étions que deux inscrits... Et j’ai perdu alors que l’autre n’avait que douze ans ! Démoralisé, j’ai dit à ma mère que j’arrêtais ! Puis, comme une drogue, je m’y suis tout de même remis une semaine plus tard : "Juste pour le plaisir" disais-je... Donc, j’ai ressenti ce besoin de suivre à tout prix une vocation !"

Avec ces 72 pages de récit, ce premier tome d’Agata propose une réelle immersion dans la période de la Grande Dépression américaine. L’alternance de ton entre le récit de l’héroïne fragile et du déterminé Lucky Luciano permet de profiter pleinement du ton caractéristique d’Olivier Berlion. De plus, le cahier graphique final permet non seulement de profiter quelques pépites complémentaires, et surtout de comprendre comment l’auteur s’est profondément investi dans la réalisation de son récit. Un travail payant, vu la réussite de l’album. Un gros coup de cœur, à ne manquer pour les amateurs du genre !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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