"Ainsi, Dire" : un livre et une exposition à la Bibliotheca Wittockiana

2 décembre 2018 0 commentaire
  • La Bibliotheca Wittockiana ou Musée de la reliure et des arts du livre de Bruxelles expose, jusqu'à fin janvier, les œuvres de trois dessinateurs : Florian Huet, Éric Lambé et Christophe Poot. Trois artistes pour autant de façons d'expérimenter le récit en dessins, avec un point commun : l'idée que la matérialité du livre participe pleinement de l'œuvre, au mettre titre que sa conception graphique et narrative.

Quel meilleur endroit que la Bibliotheca Wittockiana pour une exposition appelant trois artistes à réfléchir et à créer autour des liens entre l’objet-livre et le dessin ? Peut-être le seul au monde consacré principalement à la reliure, le musée situé à Woluwe-Saint-Pierre, une commune de la région de Bruxelles, est plus largement dédié aux arts du livre. Né à l’initiative de l’industriel et collectionneur Michel Wittock, la Bibliotheca Wittockiana dispose de reliures d’une grande rareté réalisées de la Renaissance à l’époque contemporaine, mais aussi d’une belle collection de livres d’artistes.

La Bibliotheca Wittockiana, en partenariat avec l’ASBL Cultures Maison (organisatrice du festival du même nom) et sous la houlette de Suky Deprez (commissaire d’exposition), a proposé aux dessinateurs Florian Huet, Éric Lambé et Christophe Poot d’exposer conjointement certaines de leurs œuvres, passées ou créées pour l’occasion. Il ne s’agit pas de présenter, un peu banalement, quelques planches originales, mais d’ouvrir un espace réflexion sur le rapport entre le livre et son « contenu ».

En quoi l’objet-livre participe-t-il, au moins en partie et de façon non négligeable, d’une œuvre ? Quel est l’apport de sa matérialité ? [1] Reliure, papier, couverture, format voire dispositif font du livre en tant qu’objet un élément à part entière de l’œuvre, au mettre titre que l’écriture ou le dessin. Pas de long discours ici cependant, mais des exemples, des installations, des expériences, qui montrent la personnalité et les choix de chacun des trois artistes tout en se faisant écho.

"Ainsi, Dire" : un livre et une exposition à la Bibliotheca Wittockiana
Dessins de Florian Huet (à gauche), Christophe Poot (en haut à droite) & Éric Lambé (en bas à droite) © Bibliotheca Wittockiana / Cultures Maison 2018

L’exposition est accompagnée et prolongée, mais c’est la moindre des choses étant donné son thème, par un livre. Présenté comme un catalogue, il ne se réduit pourtant pas à une simple reprise des œuvres montrées à la Bibliotheca Wittockiana. Nous y trouvons en effet « trois récits en images », complétés d’un texte d’Erwin Dejasse. De « récits en images » il est effectivement question, mais la précaution prise avec le choix d’user de cette expression ne paraît guère utile : nous avons là trois bandes dessinées, qui certes s’affranchissent du mode narratif traditionnel - une histoire, des personnages, des enjeux... - mais proposent bel et bien des séquences dessinées qui font sens.

Des impressions... et Mallarmé

L’ouvrage s’ouvre sur le récit de Christophe Poot, intitulé Pupille de Mallarmé. Le dessinateur y imagine des échanges épistolaires entre Henri de Régnier, Valère Gille - le cabinet du poète belge est justement conservé à la Bibliotheca Wittockiana - et Stéphane Mallarmé. Quelques phrases seulement sont couchées sur le papier et illustrées par Christophe Poot. L’ensemble s’inspire des mardis de Mallarmé, rendez-vous culturels et mondains à l’ambiance à la fois chaleureuse et vaporeuse, des photographies du XIXe siècle mais aussi des tableaux de Berthe Morisot, Auguste Renoir et Édouard Manet.

Fond et forme ne font qu’un dans cette correspondance imaginaire. Il est même étonnant de constater à quel point cet ensemble de petits textes et de dessins aux contours indéfinis, au trait ou au pinceau, et en apparence disparates forme une unité esthétiquement cohérente. Il ne faudrait certes pas regarder les dessins de Christophe Poot de trop près, au risque de ne rien distinguer et de laisser échapper l’essentiel. Un peu de recul, un peu de patience et un regard calme sont nécessaires pour découvrir les personnages, leurs postures et leurs regards.

De quelques coups de pinceaux ou d’innombrables entrelacs jaillissent une figure ou un instant de vie. Se dégagent alors des impressions, voire des sensations, subtiles et fugaces mais ô combien plus vraies que ce que cherchent à provoquer nombre de dessinateurs dits « réalistes ». Christophe Poot fait donc correspondre idéalement ses graphismes, ses compositions et ses mots à son thème : il y a beaucoup des poètes et des peintres qui l’inspirent dans son court récit proprement mallarméen.

"Biblio Babil"

Viennent ensuite les pages de Florian Huet, regroupées sous le titre Biblio Babil. Florian Huet y répond parfaitement au sujet de l’exposition en multipliant les références au travail d’imprimeur et en piochant dans le fonds de la Bibliotheca Wittockiana. Il remonte ainsi au Moyen Age, cite Dante Alighieri et Guillaume Apollinaire et reconstitue, d’une façon forcément très partielle et subjective, La Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges (1941). Il va jusqu’à puiser des citations dans un site Internet consacré à cette œuvre de Borges. Techniques et références brossent finalement un panorama non-exhaustif de ce qui a pu ou peut encore faire du livre une œuvre d’art.

Florian Huet procède, dans ces quelques pages, par collages, juxtapositions, surimpressions. Lui qui emploie parfois le poinçon pour dessiner - nous n’avons pas d’autre mot pour désigner ce type de création - et compose ainsi, en quelque sorte, par le vide, choisit ici au contraire l’abondance. Multiplicité des motifs, variété des textures et de l’encrage, et diversité des typographies rappellent l’infinie richesse offerte par l’édition. Le retour au titre permet peut-être de révéler l’intention : Biblio Babil, comme s’il fallait tenter de résumer, dans un espace par définition très restreint, à la fois les discours sur l’objet-livre et les possibilités que celui-ci ouvre aux artistes.

Florian Huet ne parvient évidemment pas à faire ce résumé. Mais telle n’était probablement pas sa véritable intention. C’est un leurre, comme le livre fait croire à la réalité ou, du moins, à une réalité possible. En revanche, il donne un aperçu, par fragments, de l’histoire et de l’art du livre. Ses grandes compositions aussi étranges que belles, mystérieuses malgré les diverses clés de lectures avancées, rappellent en outre l’œuvre en train d’être créée : dessinée par l’artiste autant que façonnée par l’ouvrier imprimeur. L’art et la technique se retrouvent mêlées et Florian Huet montre qu’elles le sont indissociablement.

Miroir brisé

Les planches d’Éric Lambé concluent ce triptyque. Le Fils du roi - Reader’s digest est peut-être le récit le plus hermétique. Contrairement aux précédents, il n’est accompagné ni d’un paratexte, ni même de quelques mots qui seraient disséminés au fil des cases. Éric Lambé procède ici par déconstruction - reconstruction. L’assemblage des dessins de ce Reader’s Digest forme ainsi un miroir brisé, fidèle et mensonger à la fois, de son ouvrage édité en 2012 par le Frémok et également nommé Le Fils du roi.

Le dessin d’Éric Lambé, qui reçut le Fauve d’or à Angoulême en 2017 pour Paysage après la bataille (avec Philippe de Pierpont, Actes Sud BD et Frémok, 2016), impressionne. Dessinant - gravant presque - au stylo à bille bleu dans des cases carrées de taille variable, l’artiste varie les densités de hachures pour créer des ombres, des reliefs et des formes. Laissant deviner des objets ou, çà et là, une présence humaine, il évite toutefois de donner un sens linéaire à sa séquence.

Le livre devient alors une sorte, justement, de reader’s digest : en quelques dessins agencés de façon aléatoire - pourrait-on croire - et par un jeu de correspondances des formes, l’artiste donne la possibilité au lecteur de retrouver les impressions laissées par le premier Fils du roi. Rien n’oblige bien sûr le lecteur à suivre ce chemin : le plaisir de regarder peut suffire.

Dessins de Florian Huet (à gauche), Christophe Poot (en bas à droite) & Éric Lambé (en haut à droite) © Bibliotheca Wittockiana / Cultures Maison 2018

Erwin Dejasse, à la fin de l’ouvrage, rappelle que « l’incertain, l’ambigu, le mystère irrésolu » n’empêchent pas le plaisir de la lecture. Ajoutons que ce sont parfois des conditions importantes de ce plaisir. La clarté du trait et la linéarité de la narration sont encore très - trop ? - souvent présentées comme l’horizon indépassable de la bande dessinée. La matérialité du livre reste elle aussi plutôt négligée, même si de plus en plus d’auteurs et d’éditeurs y sont attachés - probable retour de balancier de l’industrialisation de tout un pan de la production de bandes dessinées.

Ainsi, Dire est à la fois une ode au « mystère irrésolu » et une réflexion sur les rapports entre le livre et son contenu. Plaidoyer pour un abandon de « la honte de l’incompréhension » [2] sans être un réquisitoire contre les formes plus classiques de la bande dessinée et du livre d’artiste, l’exposition et le livre sont un appel à la création décomplexée : se saisir de l’entièreté du livre comme œuvre et oser les expressions graphiques déconcertantes, quitte à faire confiance au lecteur pour imaginer, réfléchir, interpréter, ou tout simplement se laisser aller au plaisir de l’observation et de la lecture.

Dessins de Florian Huet (en bas à gauche), Christophe Poot (en haut à gauche) & Éric Lambé (à droite) © Bibliotheca Wittockiana / Cultures Maison 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Exposition "Ainsi, Dire" - Bibliotheca Wittockiana
Commissaire d’exposition : Suky Deprez
Du 30 septembre 2018 au 20 janvier 2019
Du mardi au dimanche de 10 h à 17 h (fermé les lundis et jours fériés)
23 Rue du Bemel
1150 Woluwe-Saint-Pierre - Bruxelles - Belgique
Metro 1 arrêt « Montgomery » - Tram 39-44 arrêt « Jules César » - Bus 36 arrêt « Atlantique »
info@wittockiana.org

Livre-catalogue Ainsi, Dire - 3 récits en image de Florian Huet, Éric Lambé et Christophe Poot - édité par la Bibliotheca Wittockiana en partenariat avec l’ASBL Cultures Maison - texte d’Erwin Dejasse - 24 x 32 cm - 40 pages couleurs - couverture souple (conçue par Florian Huet) - parution en septembre 2018 (disponible sur place ou en commande à la Bibliotheca Wittockiana).

Des auteurs d’Ainsi, Dire, à lire notamment :
- La Vase noir dans l’œil nuit - Par Florian Huet - Bicéphale - 13 x 22 cm - 32 pages en noir & blanc - parution en mai 2017.
- Apparitions, Disparitions et autres mouvements - Par Éric Lambé & Philippe de Pierpont - Actes Sud BD / Frémok - 17 x 24 cm - 456 pages en quadrichromie - parution en novembre 2017.
- Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins - Par Christophe Poot - La 5e couche - 20,5 x 28 cm - 68 pages en noir & blanc - parution en avril 2019.

[1Une journée d’étude a d’ailleurs été organisée, en lien direct avec l’exposition, le 17 novembre : elle avait pour titre « La matérialité à l’ouvrage en bande dessinée ».

[2L’expression est de Florian Huet (« Les Enquêtes imperceptibles d’Emilio Ajar », Pré Carré, n° 1, 2013) et est reprise par Erwin Dejasse dans son texte conclusif.

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