Alan Moore présente Swamp Thing : aux origines du mythe

11 juin 2020 0 commentaire
  • Le "run" d'Alan Moore sur le personnage de Swamp Thing est légendaire. Le titre, confié par DC Comics à l'auteur britannique au début des années 1980, était en perte de vitesse et semblait promis à une fin inéluctable. C'était sans compter sur le talent, d'aucuns diraient le génie, d'Alan Moore qui a su revitaliser le titre et l'inscrire de manière indélébile dans l'histoire du comics. Urban Comics le met à l'honneur le temps d'une intégrale en trois volumes dont le second tome est paru ce 29 mai. Incontournable.

Alan Moore présente Swamp Thing : aux origines du mytheSwamp Thing est intrinsèquement un personnage à part dans la galaxie des héros costumés. Entité végétale au croisement de l’humain et du monstre, il est insaisissable et changeant, assez peu héroïque au sens conventionnel du terme et pourtant riche d’une profondeur psychologique et thématique rare. C’est sur ces deux points qu’Alan Moore a décidé de s’appuyer pour réinventer la Créature des marais.

Autrefois, Alec Holland, un scientifique travaillant en Louisiane aux abords d’un marais inhospitalier, subit un accidentqui le transforme en Swamp Thing, créature à l’apparence horrifique portant en elle la puissance, la colère et la peur d’une nature que l’homme ne cesse d’agresser. L’allégorie écologique du personnage est évidente, et la Chose des marais devient en quelque sorte héros et héraut de la nature, la défendant des hommes et tirant d’elle son pouvoir.

Bien que l’Origin Story du personnage, un savant victime d’un accident, est un archétype vu et revu de la mythologie super-héroïque comme dans la littérature, ne vous y trompez pas : Swamp Thing n’a rien en commun avec ses confrères éditoriaux. Ce n’est pas le monde qu’il défend, mais la nature sauvage. Ses ennemis ne sont pas des puissances galactiques mais l’avidité des hommes et la destruction qu’ils engendrent. On ne peut même pas réellement parler d’un anti-héros, car Swamp Thing demeure du côté du "bien", il n’est pas motivé par des valeurs de justice ou de morale, mais par un instinct de survie quasiment primal et que rien ne peut arrêter.

© Urban Comics / DC Comics Vertigo.

La critique d’une société capitaliste faisant passer le profit avant tout est un thème récurrent chez Moore, dont les tendances anarchistes et contestataires ne sont plus à prouver. Swamp Thing lui donne l’occasion d’explorer le rapport entre l’homme et la nature, à travers le personnage principal tout d’abord qui n’est ni vraiment humain ni vraiment monstrueux ou animal. Hybride conscient des faiblesses des hommes, il ne cherche ni à se venger ni à les pardonner lorsqu’ils s’attaquent à son marais et à la nature, bien qu’il soit prêt à tout pour protéger ses terres.

Sa relation avec Abby Arcane, sa fiancée, paraît bien souvent comme étant le dernier fil le reliant à l’espèce humaine, avec l’amour comme filet de sécurité pour l’empêcher de sombrer dans la douleur et la colère. Cette relation entre Abby et Swamp Thing est très présente dans les histoires de Moore. Entre deux combats contre des adversaires variés et redoutables, leurs rendez-vous amoureux au cœur du bayou sont autant d’oasis pour lui qui se ressource dans l’amour inébranlable que chacun ressent pour l’autre.

Abby Arcane : l’amour que lui voue Swamp Thing est son dernier lien avec l’humanité.
© Urban Comics / DC Comics Vertigo.

Ses combats justement, parlons-en. Alan Moore en fait voir de toutes les couleurs à Swamp Thing en le confrontant à des hordes de vampires, des zombies, des mutants, des loups-garous... Le bestiaire monstrueux que Moore puise dans les films d’horreur de série B sert de support à des métaphores plus profondes, et le loup-garou devient l’allégorie de l’oppression des hommes sur les femmes depuis des siècles, les zombies sont l’incarnation d’un racisme profondément ancré dans la culture américaine, et ainsi de suite...

Le scénariste se frotte à des sujets épineux, clivants, qui sortent définitivement ce comics du simple divertissement. Cette démarche visant à rendre la bande dessinée plus mature a été entreprise dès les débuts de sa carrière mais s’avère très visible dans Swamp Thing, d’autant plus qu’il s’agit d’un titre diffusé à grande échelle par l’une des plus grandes maisons d’édition de comics. C’est de là que vient la justesse et la pertinence des récits, qui restent indéniablement d’actualité même 40 ans plus tard.

Le premier volume de l’intégrale, qui est organisée de manière chronologique, se concentre sur la naissance du personnage, la transformation d’Alec Holland en Swamp Thing, et sa lente prise de conscience de ce qu’il est en train de devenir. Le lecteur découvre Swamp Thing en même temps que lui-même se découvre.

Le second volume poursuit cette initiation d’un personnage qui ignore qui il est, et qui en apprend plus sur lui-même, sur ses pouvoirs, et ses devoirs, ainsi que sur ses alliés. On y retrouve par ailleurs Swamp Thing Saga #37, chapitre dans lequel on rencontre pour la première fois un certain John Constantine, alors personnage secondaire faisant office de guide et d’allié pour Swamp Thing. Alan Moore invente ici un personnage qui deviendra une figure majeure de la collection "alternative" de DC Comics Vertigo : le Hellblazer, enquêteur du paranormal et exorciste cynique et torturé.

La première rencontre entre Constantine et Swamp Thing : le début d’une relation compliquée dont les deux ressortent grandis.
© Urban Comics / DC Comics Vertigo.

Plusieurs dessinateurs se succèdent dans ces intégrales, mais ce sont principalement Steve Bissette et John Totleben qui tiennent les pinceaux. La composition des planches est bluffante. Jouant sur l’organisation des pages avec des formes et des dispositions de cases complexes, parfois carrément psychédéliques, la narration devient presque déstructurée, illustrant le chemin tortueux sur lequel le lecteur accompagne Swamp Thing.

L’esthétique très "film d’horreur" inhérente au personnage est présente sous la forme de clins d’œil dans les lettrages reprenant les typographies et les poses classiques des affiches de films, mais reste assez discrète par rapport à l’œuvre originale de Len Wein et Berni Wrightson qui ont créé le personnage comme une créature de film d’horreur, une sorte d’hommage. Cette dimension intéresse moins Alan Moore qui préfère explorer sa partie humaine plutôt que monstrueuse, et la dualité qui l’habite entre ces deux facettes.

Le développement psychologique qui attend Swamp Thing sous sa plume est fascinant. Sa perception du personnage et de ses enjeux en font un héros bien différent de ce qu’il était chez Wein et Wrightson. De fait, cette intégrale que nous propose Urban Comics est un point d’entrée parfait pour quiconque souhaite découvrir le personnage. À noter qu’Urban Comics a aussi édité une intégrale des origines de Swamp Thing par ses créateurs originaux en un volume il y a un an. On attend maintenant avec impatience le troisième et dernier volume de l’intégrale by Alan Moore pour une dernière balade dans les marais aux côtés du maître.

Une composition qui parfois se passe de case : envoutant.
© Urban Comics / DC Comics Vertigo.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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